Le cas de l’oncle Tom, prise 2

Partie de pêche à la truite dans la rivière Boise, en Idaho
Photo: Associated Press Partie de pêche à la truite dans la rivière Boise, en Idaho

Marcher dans nos vieilles traces, en littérature, constitue un plaisant raffinement. L’obsessive soif de nouveauté est étrangère à l’esprit d’approfondissement du lecteur sérieux. Cela dit, personnellement, j’aime bien quand l’éditeur m’avertit qu’il me refile la tambouille de la veille déguisée en saveur du jour. J’ai d’abord voulu intituler cette chronique sur Le long silence de Thomas McGuane « Le cas de l’oncle Tom », mais le jeu de mots, trop facile, paraphrase du titre d’un célèbre roman anti-esclavagiste du XIXe siècle, m’a alerté : je l’avais déjà utilisé, en 2006, pour coiffer une critique d’un recueil de nouvelles du même McGuane.

Devant son dernier-né en français, je me suis dit : tiens, encore des histoires de pêche du légendaire cow-boy-champion-de-rodéo-pêcheur-à-la-mouche-nature-writer-écrivain-fétiche-du-New-Yorker-acteur-scénariste-hollywoodien-ex-mari-de-la-blonde-de-Superman-vivant-monument-de-l’Ouest-littéraire-et-de-l’École-de-Missoula… Je n’avais rien contre. La fiction fatigue, des fois. On n’a pas toujours envie de se laisser mener en bateau, il peut nous arriver de préférer, aux procédés de l’invention romanesque, un récit nerveux, à l’image de ce « canot portageur » (sic) qui fend les rapides de la Cascapédia, juste pour prendre un exemple.

Tom McGuane, on s’entend, écrit sur la pêche afin de célébrer, à cette frontière floue où l’instinct de prédation se mue en art, sa passion de « moucheur », mais seulement dans la mesure où cette dernière lui procure aussi, à force de silence et de détachement, un poste d’observation privilégié sur le monde menacé où nous vivons, et comme un accès à une sensibilité plus vaste. Si Tourgueniev s’était contenté de nous montrer des lièvres et des gélinottes culbutés dans la bruyère et d’indiquer la grosseur du plomb utilisé pour les faucher, ses Mémoires d’un chasseur ne seraient pas devenus le classique que l’on sait.

En même temps, dans les nombreux voyages et expéditions de pêche qui ont fourni la matière de ce livre et dont plusieurs (en Islande, en Russie, à la Grande Baleine, en Terre de Feu…) ont sans doute d’abord paru sous la forme de grands reportages dans des magazines spécialisés, McGuane se montre volontiers technique dans ses descriptions. Au bout d’un certain nombre de grosses truites arc-en-ciel leurrées par une Royal Wulff (ou quelque autre bébelle de plumes et de poils imitant la vie et montée sur un hameçon débarrassé de son ardillon), puis ramenées au bord pour le pur plaisir de la chose et scrupuleusement remises en liberté, il se pourrait que commence à s’installer, chez le lecteur qui adore la nature, mais sans faire de la pêche une maladie, une vague impression d’avoir fait le tour du jardin, ou pas loin.

Accents de vérité

J’ai suivi le vieux Tom jusqu’à la page 82, où je suis tombé sur un paragraphe dont la musique et les accents de vérité résonnaient familièrement à mes oreilles, pour la bonne raison que j’avais cité ces mêmes lignes, mot pour mot, dans un article paru en 2003. Donc, non seulement j’avais déjà lu ce livre, mais je l’avais même, preuve accablante, recensé dans le journal ? « C’est même plus un cerveau, c’est comme de la sauce blanche » *, avais-je envie de me mettre à chanter.

Vérification faite, une bonne partie des textes qui composent ce recueil de chroniques de pêche ont déjà paru aux Éditions du Cherche-Midi sous un titre différent, Intempéries. Or, le bouquin serait maintenant épuisé, et Gallmeister arrive avec une nouvelle traduction qui se prétend plus fidèle au projet et à la langue de l’oeuvre originale. Le traducteur pousse d’ailleurs ce respect de la langue de départ jusqu’à conserver à la plupart des poissons leurs noms vernaculaires en anglais (exemple : brookies pour truites mouchetées ou de ruisseau), ce qui ressemble un peu à une démission.

Dans ses meilleurs moments, la prose de McGuane décolle soudain du fleuve tranquille et poissonneux de son écriture de doux maniaque et de vieux routier pour atteindre une intensité, insuffler au monde sauvage cette qualité spirituelle propre aux héritiers de Thoreau : « Seule l’observation de la nature nous permet de recouvrer cette vision d’éternité qui apaisait nos ancêtres. L’écho de la dépouille du jeune cerf mort à la source résonne au milieu des falaises surplombant notre maison dans les cris des jeunes coyotes qui sondent l’avenir de leurs voix nouvelles sous les étoiles lointaines. »


Pêcheurs mondialisés

Sur la Cascapédia, un monsieur Harrison qui ne se prénomme pas Jim, qui travaille comme guide sur la rivière depuis 53 ans — ce qui fait que, de la banquette arrière d’une Ford bourrée de Hamelin filant sur la route du parc dans cette fabuleuse vallée enserrée par les monts Chic-Chocs, je l’ai sans doute moi-même déjà aperçu en train de manoeuvrer son grand canot, installé à la poupe derrière quelque Américain fortuné déroulant ses arabesques de soie —, Harrison, donc, parle à McGuane d’un « vieux type là-bas, qui est tellement pauvre qu’il doit descendre son chien au portail en brouette pour que l’animal aboie sur les inconnus ». Rien contre les Anglos de la Gaspésie, mais cette histoire, mon ami Boisvert, feu le poète, plus versé dans la capture du brochet au harpon artisanal que dans les délicats sparages des saumoniers, la racontait beaucoup mieux.

Des fois, la fiction fatigue, écrivais-je plus haut. Mais bien sûr, les pêcheurs, même mondialisés, ne donnent pas leur place, et les truites ne sont pas les seules à gober. Comme ici : « Son compagnon était un petit chien indien d’une race qui me fascinait, en ce qu’on ne la trouvait presque que chez les Montagnais [sic], qui les élevaient avec le plus grand soin et ne s’en séparaient pour rien au monde, malgré les sommes considérables qu’on leur proposait parfois. […] l’Indien, même démuni, ne vendra jamais le chien à personne. » Ah oui, cette fameuse race canine si recherchée dans les réserves innues de la Côte-Nord… Même pas besoin d’aller les porter au chemin pour qu’ils se mettent à japper. Les sceptiques seront confondus, aurait pu ajouter Thomas.

* La java des bombes atomiques, Boris Vian

Le long silence

★★★ 1/2

Thomas McGuane, traduit de l’américain par Anatole Pons, Gallmeister, Paris, 2006, 370 pages