L’amarone: ce Casanova de la Vénétie

Lattes de pailles sur lesquelles seront déposées les grappes entières en vue de l’appassimento.
Photo: Jean Aubry Lattes de pailles sur lesquelles seront déposées les grappes entières en vue de l’appassimento.

Le lac de Garde circonscrit la Vénétie à l’ouest, alors que la Sérénissime mouille à l’est ses pieds dans l’Adriatique. Entre les deux, Vérone, Vicence et Padoue, tapis dans la plaine sous l’oeil volcanique des Monti Lessini, au nord, et des Colli Euganei, plus au sud. Terres fertiles labourées de vallées nord-sud où se concentre, plus spécifiquement entre Vérone et Vicence, un vignoble de rêve. Pour des vins à faire rêver.

Le bardolino, le bianco di custoza, le soave et le valpolicella dessinent déjà chez vous quelques reliefs avoisinant la chair de poule ? C’est qu’ici, luxure, batifolage et joie de vivre sont au programme, entre ces abricotiers, cerisiers, cognassiers, pêchers et poiriers qui impriment aux blancs comme aux rouges locaux un caractère festif et sensuel qui frise le libertinage.

Toujours parfumés, souples, agiles et plutôt légers sur le plan de la constitution, ces vins hautement digestes résument à eux seuls une ambiance que ne dénigrerait certes pas un Casanova appliqué plus que jamais aux bonheurs des dames. Jusqu’à ce qu’il tombe sur le recioto et l’amarone della valpolicella. Attention ! Ça se muscle et se virilise ici ! Une sève, une ampleur, une fermeté, une puissance non dépourvues de charme, toutefois.

À titre d’exemple, imaginez que vous croquez dans un kilo entier de chocolat noir fourré à la cerise macérée au porto, et vous avez là le portrait liquide du recioto (plus doux) et de l’amarone (plus sec) vinifiés à partir des corvinas, corvinones, molinaras, rondinellas et autres oselettas servant à élaborer le valpolicella de base. Récoltés plus tôt par rapport à ce dernier, ces mêmes cépages subiront une dessiccation (appassimento) sur lattes pour une période allant de 60 à 100 jours après la récolte, évitant au passage toute forme de pourriture (grise ou noble).

S’ensuivent de longues macérations et fermentations terminées par un élevage en foudres qui stabiliseront, après quelques mois, les sucres à moins de 10 grammes au litre (version amarone), avec une alcoométrie comprise entre 15 % et 18 % d’alcool par volume. Du « gros jus », certes gonflé aux stéroïdes, mais capable, dans des versions traditionnelles ou modernes, d’une dignité qui n’exclut nullement les bonnes manières. S’ils exigent braisés et autres risottos aux truffes pour asseoir leur majesté à table, ces recioto et amarone trouvent avec une grosse pépite de parmigiano reggiano l’un des mariages connus les plus redoutables qui soient.

Les Amis du vin du Devoir passaient « à table » récemment avec la dégustation de sept amarone della valpolicella classico et d’un pirate, soit le Valpolicella Classico Superiore 2013 « Bosan » de la maison Cesari (30,60 $ – 11355886 – (5+). ★★★ Moyenne du groupe : HH1/2), qui a presque réussi à se faufiler entre les mastodontes, mais sans les égaler. Un rouge corsé de type « ripasso » (ajout de moût non pressuré d’amarone ou de raisins légèrement passerillés pour relancer les fins de fermentation tout en bonifiant, sur le plan alcool et structure, le simple valpolicella), aux nuances végétales poivrées, de cerise et de fumée. Pas de Dal Forno Romano ni de Quintarelli, hélas, au programme, mais de belles pointures tout de même. Déclinons.

Pasqua Amarone Black Label 2013, Vénétie, Italie (36,10 $ – 11768171 – 15 % – 8,5 g/l). Le groupe est séduit ici par cette touche amère (amaro) qui ponctue un milieu de bouche et une finale à la fois poivrée et saline. Pas des plus complexes ni des plus profonds, mais fiable et équilibré, à prix correct. (5+) ★★★ ©. Moyenne du groupe : ★★★

Il Sestante 2012 Monte Masua, Tommasi, Vénitie, Italie (47,25 $ – 10269417 – 15 % – 5,9 g/l). Le style apparaîtra vieillot, voire austère pour certains, mais il y a dans ce rouge un développement subtil vers des flaveurs tertiaires typiques d’un amarone de cru. Amande et orange amères côtoient herbes séchées et noyau de cerise sur un profil puissant, souple, longiligne. (5) ★★★. Moyenne du groupe : ★★1/2

Masi Costasera 2011, Vénétie, Italie (40,85 $ – 317057 – 15 % – 8,9 g/l) : Si la fin de bouche demeure un peu courte, il n’en reste pas moins que ce classique des classiques livre une version moderne de l’appassimento, où brille avec clarté un généreux fruité de cerise. Tanins abondants, très frais, trame coulante où se mêlent cacao, oranges confites, café et mélasse verte. Plus près des quatre ★★★★ que des ★★★, selon le groupe. (5+) ★★★. Moyenne du groupe : ★★★

Amarone della Valpolicella 2012, Tedeschi, Vénitie, Italie (41,25 $ – 522763 – 16 % – 5,8 g/l). Un beau morceau de vigueur et de bravoure ici, pour un rouge profond derrière sa robe riche et ses tanins fruités mûrs et étoffés. Nuances d’abats et de tabac frais couvrant pour le moment une légère touche de réduction. Trois heures de carafe s’imposent ici. (10+) ★★★1/2 ©. Moyenne du groupe : ★★★1/2

Zenato Amarone della Valpolicella Classico 2012, Vénétie, Italie (46,60 $ – 879445 – 16,5 % – 8,7 g/l). Cette cuvée multifacettes se dévoile comme un comédien portant plusieurs masques. « Full réglisse ! » lancerait l’ado suçant sa petite-pipe-noire-en-réglisse-trois-pour-une-cenne (prix en 1967). S’y greffent la cerise, la pâte d’amande, les fleurs rouges et l’anis étoilé sur un corps charnu, vineux, vivant, long et élégant. (10+) ★★★★ ©. Moyenne du groupe : ★★★★

Nicolis Ambrosan Amarone della Valpolicella 2007, Vénétie, Italie (71,50 $ – 896860 – 16 % – 6,5 g/l). Presque 10 ans pour un gaillard en solide santé dans ce grand millésime. Haute voltige ici pour un rouge capiteux, intrigant et détaillé, d’une forte personnalité. Non seulement c’est très complexe (abricot confit, tomate séchée, gâteau aux figues, etc.), mais la vigueur et la densité ne nuisent en rien à l’élégance et à l’harmonie. Longue finale encore à se fondre à la texture de poudre de cacao. Impressionnant ! (10 +) ★★★★ ©. Moyenne du groupe : ★★★★

Tedeschi Capitel Monte Olmi 2010, Vénétie, Italie (85,75 $ – 12448451 – 17 %). Un géant qui dort, mais qu’un filet de cerf aux coings ou un canard aux cerises mènera rapidement à table ! L’impression d’un porto vintage jeune sur le plan de la couleur comme de la profondeur de textures, avec des nuances florales et poivrées, dominées sur la longue finale d’une radieuse expression de cerise mûre. Un gentil géant qui ne manque ni de race ni de classe. (10+) ★★★★ ©. Moyenne du groupe : ★★★1/2

Une affaire à saisir !

La vie ne fait pas de cadeau. La SAQ non plus. Mais il arrive que les choses basculent en faveur de l’amateur de vin. Cette proposition qui avait « sauté » de la chronique du 3 février dernier est toujours d’actualité. Il reste peu de vin, cependant. Rares sont les vins de la vallée de la Napa à ce prix, mais il faut avouer que ce Clos du Val 2012 « The Three Graces » Proprietary Red(25,55 $ – 13146156) assure et livre pleinement la marchandise. L’assemblage bordelais est classique et fonctionne parfaitement ici, avec équilibre, substance et une part d’élégance non négligeable. Prêt à boire, mais si j’étais vous, trois bouteilles en cave prolongeraient le plaisir. Je vous aurai prévenus. (5) ★★★1/2

1 commentaire
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 24 février 2017 23 h 42

    Et le raisin,lui?

    Comment se fait-il que,dans l'énumération et notation des perceptions en bouche des
    multiples goûts des vins décrits,nous ne lisions jamais que l'un d'eux puisse avoir un goût de raisin si minime ainsi soit-il...en passant incognito...comme ça,...goût déjà bien noyé,semble-t-il, bien avant sa mise en bouteille et sa silencieuse disparition à jamais dans le gouffre de la gargoulette,si raffinée soit-elle!