Problème de relève

Le Plan pour faire du Québec une économie de dirigeants a été bien accueilli. Le geste soulève un enjeu crucial lié à la relève et aux transferts d’entreprise. Il démontre toutefois les limites d’une action unilatérale à l’échelle québécoise.

Dans sa réaction au plan annoncé mercredi, le chef de l’opposition avait raison. Il n’y a rien dans cette « stratégie libérale » qui aurait empêché la vente de Rona, de St-Hubert, du Cirque du Soleil… Jean-François Lisée a eu tort en élevant les mesures annoncées au rang de « cadeau » aux Québécois les plus nantis. Le Plan répond à un enjeu qui déborde des intérêts des Couche-Tard, Québecor, CGI et compagnie pour couvrir les thèmes de la relève et du transfert des entreprises, des PME et des entreprises familiales pour nombre d’entre elles.

D’entrée de jeu, l’action du gouvernement québécois atteint vite ses limites sur la question de la protection des sièges sociaux. Sans ajustement législatif au niveau fédéral et harmonisation pancanadienne, l’arsenal des conseils d’administration reste plutôt limité lorsque vient le temps de contrer une offre d’achat non sollicitée, voire hostile. Ailleurs, notamment dans nombre d’États américains, il y a reconnaissance d’un pouvoir étendu du conseil d’administration accordant la préséance aux intérêts à long terme de l’ensemble des parties prenantes sur la prérogative des seuls actionnaires.

Ailleurs, aux États-Unis et en Europe, les conseils d’administration se voient attribuer une responsabilité fiduciaire et sont dotés de pouvoirs renforcés dans un contexte d’actionnariat diffus, notamment en matière d’audit, de rémunération des dirigeants et de levier face à la haute direction et aux tentatives de prise de contrôle.

Au demeurant, au Québec, plus qu’ailleurs, on retrouve un nombre élevé d’entreprises familiales et d’entreprises cimentant leur contrôle par une capitalisation renfermant des actions à droit de vote multiple. Au Québec, plus qu’ailleurs, on peut composer avec la présence d’investisseurs institutionnels engagés dans la problématique de la relève, mais disposant également de la taille capable d’articuler une défensive de blocage ou une réplique lorsqu’une entreprise québécoise dite stratégique, voire systémique, est convoitée de l’extérieur.

Les « fleurons »

Le Fonds de solidarité FTQ a déjà une stratégie dédiée aux « fleurons ». Dans son Plan, le gouvernement Couillard invite le secteur financier et les trois fonds fiscalisés à se joindre à Investissement Québec pour former le Groupe d’initiative financière dont la mission est de guider l’intervention du Québec lorsque les « centres décisionnels stratégiques » sont en jeu.

Mais il reste que le Québec affiche un « solde d’acquisition » net d’entreprises plutôt favorable. Selon les données retenues, 87 entreprises québécoises sont passées aux mains d’étrangers entre 2010 et 2016 alors que 258 entreprises étrangères passaient sous le giron québécois. Un ratio de 1 pour 3, dans un contexte de repli du dollar canadien.

Donc, si la question de présence des sièges sociaux appelle à la vigilance, les enjeux de la relève entrepreneuriale et du transfert intergénérationnel se veulent préoccupants. Dans son Plan, Québec y répond par ses moyens, à savoir des allégements fiscaux empruntant, pour certains, la voie de l’harmonisation avec le reste du Canada ou invitant, pour d’autres, le fédéral à y faire écho.

Selon des projections conservatrices formulées en 2014 à partir d’une étude réalisée en collaboration avec le cabinet Raymond Chabot Grant Thornton, l’économie québécoise assistera à la disparition de 5700 entreprises et à la perte de 80 000 emplois en dix ans, faute de repreneur. Dans le pire des cas, l’étude parle de 10 000 entreprises et de 139 000 emplois.

L’an dernier, la ministre de l’Économie Dominique Anglade prévenait que 50 000 personnes actuellement à la tête d’une entreprise prendront leur retraite dans les dix prochaines années. Et l’on craint que la moitié ne puisse réussir son transfert ou son processus de relève.

Face à cette réalité se dresse une autre problématique, liée au taux entrepreneurial en baisse depuis 20 ans au Canada. Au Québec, l’entrepreneuriat chuterait de 13,8 % uniquement d’ici 2018, selon Raymond Chabot.

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