L’identité culinaire

Les Québécois ont toujours été très chatouilleux quand il s’agit de leur cuisine. En 1993, la maison d’édition Hachette avait même dû retirer du marché son célèbre Guide du routard qui avait osé la critiquer.

« La gastronomie québécoise est une vraie cuisine de bûcheron à déconseiller à ceux qui entreprennent un régime, mais parfaite par temps froid : calorique, énergétique, bourrative, toujours généreuse et généralement bon marché », pouvait-on y lire.

On évoquait bien entendu l’incontournable poutine, « un truc spécial avec un goût venu d’ailleurs », qui « ne fait pas l’unanimité », mais également d’autres spécialités, comme le pâté chinois, les langues de porc dans le vinaigre, le classique bière-jus de tomate, etc. L’indignation avait été générale.

En réalité, le grand tort du Guide du routard n’avait pas tant été de dire tout haut ce que bien des Québécois reconnaissaient tout bas, même s’ils refusaient à d’autres le droit d’en penser autant, mais plutôt d’avoir omis de préciser qu’il existait aussi une nouvelle cuisine, remarquablement novatrice, qui n’avait plus grand-chose à voir avec l’époque de Menaud maître-draveur.

C’est cette même identité culinaire que Loto-Québec a heurtée de plein fouet en invitant le réputé chef français Joël Robuchon à installer ses fourneaux au Casino de Montréal sans appel d’offres, même s’il s’agit d’un contrat de 11 millions, et sans qu’aucune candidature québécoise ait été sollicitée.

 

Mardi, à l’Assemblée nationale, le ministre des Finances, Carlos Leitão, de qui relève Loto-Québec, a donné une nouvelle preuve que certaines choses lui échappaient. Comme dans le cas du crédit d’impôt pour raison d’âge, sur lequel il a dû retraiter, M. Leitão semblait sincèrement ne pas comprendre pourquoi on en faisait tout un plat.

Il est indéniable que la réputation du « chef le plus étoilé du monde », comme le souligne le site de M. Robuchon, rehaussera la réputation du casino. Il n’est cependant pas nécessaire d’avoir des antennes très fines pour constater à quel point les Québécois sont fiers des Normand Laprise, Daniel Vézina et autres Martin Picard qui font honneur à la gastronomie québécoise. Soutenir qu’un chef français sera plus apte à la faire rayonner était la dernière chose à dire.

C’est le député caquiste de Granby, François Bonnardel, qui a accroché le grelot lundi. Non seulement les Québécois viennent de « signer un chèque de 11 millions avec un bandeau sur les yeux », mais c’est un chef français qui va bénéficier de cette « occasion en or », a-t-il déploré.

Le PQ n’a pas mis de temps à joindre son indignation à la sienne. « Tout le monde parle d’une insulte, même de mépris, à l’égard des grands chefs québécois », a lancé le député de Labelle, Sylvain Pagé, rappelant que le magazine américain Town Country avait déjà sacré Montréal capitale de la gastronomie nord-américaine en 2016.

En fin de semaine dernière, le premier ministre Couillard prévoyait que le PQ et la CAQ allaient se livrer à une surenchère à propos du port de signes religieux, mais il est clair que les deux partis ne le lâcheront pas d’une semelle dès qu’il sera question de l’identité québécoise, sous une forme ou une autre. Gare au jour où des milliers de tonnes de fromage fin français déferleront sur le Québec grâce à l’entente de libre-échange avec l’Union européenne. Comme le dit Benoît, les fromages d’ici n’ont rien à envier aux autres.

 

Que le gouvernement Couillard ne soit pas sensible à cet aspect de la décision de Loto-Québec ne surprendra personne. Depuis bientôt trois ans, il a amplement démontré son imperméabilité à toute considération de nature identitaire.

Dans sa nouvelle politique destinée à retenir au Québec les fleurons de notre économie que convoitent des intérêts étrangers, comme le Cirque du Soleil, Rona ou St-Hubert, le gouvernement entend faire en sorte qu’ils reçoivent des offres d’achat aussi intéressantes venant du Québec. Des conditions aussi intéressantes que celles faites à M. Robuchon auraient sûrement trouvé preneur au Québec.

Après tous les problèmes qu’il a connus sur le plan de l’éthique, l’octroi d’un contrat de 11 millions sans appel d’offres aurait au moins dû faire sourciller le gouvernement. Qui plus est, les termes de l’entente avec M. Robuchon demeurent confidentiels. Son Atelier a beau être « sublimement décoré », selon le communiqué de Loto-Québec célébrant son arrivée, cela demeure une belle somme pour un établissement de 56 places.

« Ce n’est pas un contrat gouvernemental », a plaidé le ministre des Finances, expliquant qu’on avait précisément créé des sociétés d’État dans le but d’éviter l’ingérence politique. Heureusement, cela ne l’a pas empêché d’ordonner à Loto-Québec de retirer 1000 appareils de loterie vidéo dans des secteurs où la société d’État exploitait honteusement les clientèles les plus vulnérables.

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