L’anxiété

Abonné depuis ma naissance au spectacle de la nature des Cantons-de-l’Est, je ne m’en lasse pas.

J’aime prendre quotidiennement la mesure de ce paysage qui m’est si familier et que, pourtant, je ne n’arrête pas de découvrir. Depuis le lieu où je me trouve le plus souvent, mes yeux vagabondent librement au-delà du 45e parallèle, du côté des États-Unis.

Tandis que le président Donald Trump s’apprête à tenter d’imposer un nouveau décret anti-réfugiés, l’attention consacrée aux frontières est, semble-t-il, à son plus haut niveau depuis des années. Mon attention sur la frontière n’a pas varié et, pourtant, rien ici ne me semble avoir bougé.

L’anxiété américaine générée par les populistes trumpistes suffit-elle à générer au Canada le spectre d’une situation semblable à celle que connaît soudain l’Allemagne avec la crise des réfugiés en Europe ? Le National Post s’interroge en tout cas : le Canada ne devrait-il pas lui aussi construire un mur ? Depuis janvier, a-t-on beaucoup souligné, 400 immigrants irréguliers sont arrivés dans les Prairies canadiennes en passant par le Dakota. De 400 immigrants au Manitoba au million de réfugiés en Allemagne, n’y aurait-il donc qu’un simple pas ?

Au Québec, il y aurait aussi eu plus de traversées illicites cette année. En janvier 2016, on en comptait 117. Un an plus tard : 452. Ce n’est pas exactement ce qu’on peut appeler un déferlement. D’autant qu’il faut prendre le temps de voir si, sur le profil de toute une année, cela ne tendra pas à s’équilibrer.

Par ailleurs, plus de patrouilles arpentent désormais la frontière. Il est à peu près certain qu’en conséquence les chiffres qui rendent compte de l’activité frontalière gonfleront. C’est un des effets pervers et ordinaires de l’augmentation des effectifs policiers : ils donnent à croire au bien-fondé de leur présence par un gonflement statistique qui rend compte surtout du bourdonnement accru de leurs activités.

Dans les Cantons-de-l’Est, à la frontière avec le Vermont, plusieurs centaines d’immigrants passent depuis toujours cette frontière poreuse, dans un sens comme dans l’autre. En hiver surtout, il est facile de voir par où ils transitent. Ils coupent à travers champs et bois, en marge de routes secondaires. Des trafiquants d’alcool, de cigarettes et de drogues utilisèrent pendant longtemps ces mêmes circuits.

Encore aujourd’hui surviennent à la frontière des histoires dont on parle peu. Elles sont pourtant violentes en comparaison de celles qui mettent en cause des réfugiés désarmés à moitié gelés. Un des vieux agents de la GRC avec qui je discute à l’occasion s’est par exemple retrouvé devant un camion de trafiquants d’alcool. Le camion a refusé de s’arrêter. L’agent en a été quitte pour de multiples fractures et la peur de sa vie. Puis, il y a deux ans, une voisine s’est fait enlever par des bandits voués apparemment au trafic d’armes. Leur contact à la frontière n’était apparemment pas venu au rendez-vous pour les accueillir. Ils ont donc arrêté la première voiture qui passait par là et ont forcé la conductrice à leur obéir. La pauvre malheureuse en tremble encore.

Ces histoires-là, tenues à peu près sous silence, n’ont pourtant rien à voir avec les centaines d’immigrants illégaux qui, une fois la frontière franchie, n’espèrent pas mieux, eux, que de croiser une des patrouilles qui arpentent les environs afin de présenter une demande de réfugié.

La misère, la guerre et la haine contraignent ces migrants à quitter leur lieu et leur culture d’origine. Ils espèrent parcourir au plus vite cette saignée dans la forêt que constitue le no man’s land entre les États-Unis et le Canada afin de passer enfin de l’autre côté du miroir de leurs peurs. Ils sont prêts dès lors à accepter les travaux les plus sales et les moins payés, au nom du même idéal de bonheur que partagent tous les hommes.

Il m’est arrivé de me faire questionner par quelques agents de la GRC à la suite de l’arrivée impromptue de migrants. Les avais-je vus ? Une fois, pensant sans doute être drôle, un agent m’informa que c’étaient « des Arabes » qu’ils cherchaient et que, par mesure de protection, il serait peut-être sage que je m’achète un cochon pour garder ma maison. « Ils aiment pas ça, eux autres, les cochons. »

La semaine dernière, du côté américain, au milieu de l’immensité blanche, deux camionnettes d’agents frontaliers se sont arrêtées. Des traces bien nettes couraient à travers champs jusqu’à un petit bois qui se trouve à cheval sur les deux pays. Ce trajet est souvent utilisé par ceux qui veulent gagner au galop l’autre côté. J’ai vu les agents suivre cette piste dans l’immensité blanche, puis s’engouffrer dans le boisé. Qu’allaient-ils y trouver ?

Une dizaine de minutes plus tard, mon coeur s’est arrêté. Ils sont réapparus, traînant péniblement derrière eux un cadavre. À cause de l’épaisseur de la neige fraîche, ils peinaient à cette tâche qui leur demandait à l’évidence un grand effort. Même en plissant les yeux pour y voir mieux dans le soleil de midi, il m’a fallu un petit moment avant de comprendre que le migrant qui avait trouvé la mort ce jour-là était un chevreuil.

Si un jour il me vient à l’idée de chercher un professeur quant à la gestion civique de l’immigration, il me semble que je regarderai d’abord du côté des animaux pour me rappeler que, comme tous les êtres vivants, les humains sont d’abord en quête de liberté.

À voir en vidéo