Mur à mur

Puisque l’ombre d’un mur plane au-dessus du Mexique, sous menace trumpienne d’en refiler la note aux « bad hombres », j’ai cherché à déceler ce que les parapets, réels ou virtuels, inspiraient aux créateurs. D’abord, une envie de les fracasser, ou de les défier, si j’ai bien compris…

Même sans participer au Festival du film de Berlin cette année, on entend les cris d’artistes « antimur » retentir jusqu’ici. Issus de la capitale allemande, où des vestiges de la cicatrice urbaine subsistent partout, ils prennent un drôle d’écho…

D’autres clameurs devraient éclater à la 89e cérémonie desOscar. Les discours « Merci maman, salut l’équipe » s’annoncent balayés par un vent de contestation anti-Trump.

Tant mieux ! Ça faisait longtemps que les artistes n’étaient pas montés au créneau avec autant de fougue. Preuve que même les grosses vedettes émergent de leur léthargie pour l’effort de guerre civile. C’en est une. C’est parti.

De fait, même le milieu de la mode dégaine : «Fuck your wall !» Des mots imprimés sur les bobettes du créateur d’origine mexicaine Raùl Solis, que les mannequins arborent. Déhanchement de mise…

Mur des rapaces

Fallait le faire, promettre d’ériger un mur devant la patrie des peintres muralistes. Les géants derrière les fresques urbaines mexicaines, Diego Rivera, José Clemente Orozco, David Alfaro Siqueiros, en ont vu et peint, des murs, mais celui-là les nargue outre-tombe, c’est sûr.

Des parois frontalières existent çà et là entre le Mexique et les États-Unis, sauf que le projet d’une couture allongée d’est en ouest rime avec la mort de l’américanité. Une fin de non-recevoir, une claque au voisin du dessous.

Le Québécois René Derouin ne décolère pas. « C’est tellement grossier, tellement humiliant pour les Mexicains », tonne-t-il. Peintre et oeil témoin des Amériques, du Grand Nord au Yucatàn, des Maritimes au Pacifique, en 2016, son exposition Rapaces aux nuées furieuses d’oiseaux de proie se voulait une allégorie de nos sociétés avides de profits aveugles. Il a étudié le muralisme au Mexique, aime cet art de raconter une histoire avec des dessins, façon codex mayas et bandes dessinées.

Son projet : ériger le mur des rapaces entre les États-Unis et le Mexique. Sans connaître encore ses matériaux de base et son emplacement (d’abord sur maquette virtuelle), il prévoit ce mur visible du côté américain, sur motifs d’oiseaux de proie agités, sans l’arrimer à une initiative collective comme plusieurs Mexicains le lui suggèrent. « Ce sera un petit mur, et un beau. » Sa façon intime de dire : « Fuck your wall ! »

Le peintre fait des recherches au Musée d’anthropologie de Mexico sur les dessins et l’écriture, liant les modes d’expression précolombiens aux icônes de notre univers virtuel. On l’attrape au bout du fil, émergeant d’une grosse manifestation anti-Trump. Amoureux de la culture mexicaine — son architecture remarquable, entre autres —, de ses valeurs humaines, il entend faire payer son propre mur par les Américains. Reste à savoir comment, mais l’idée est belle…

Muret

Alors, j’ai couru me pointer à l’exposition Mundos de la fameuse artiste humaniste mexicaine Teresa Margolles au Musée d’art contemporain. Cette femme à poigne porte son pays comme une souffrance et refuse au visiteur le pouvoir de s’en dissocier. Des « bad hombres », il en existe aussi au Mexique, faut pas s’en raconter, des victimes de violence aussi, comme des policiers corrompus. Rien n’est simple. Sauf que le couperet ne peut qu’attiser les feux. Fuck your wall !

Seule dans une salle trône son oeuvre La promesse, muret de 16 mètres conçu à l’aide des décombres d’une maison abandonnée de Ciudad Juarez, la fameuse ville frontalière mexicaine face à El Paso, où tant de femmes disparaissent, devenues esclaves sexuelles ou assassinées.

Bien des migrants, un temps attirés par des perspectives de travail dans les maquiladoras (usines d’assemblage de marchandises détaxées), ont dû plier bagage devant la violence, le trafic humain et les luttes des narcotrafiquants de la place. Ce bloc de 22 tonnes de débris témoigne des promesses brisées qu’on leur a faites.

« Il devient un mur mexicain construit par une femme, et c’est le Québec qui paie », ironisait mardi John Zeppetelli, le directeur général du MAC.

Teresa Margolles a étudié les techniques de médecine légale pour pouvoir entrer à la morgue de Ciudad Juarez. Elle récupère les fluides corporels, les cordes, les suaires des cadavres des personnes assassinées, souvent anonymes, les gravats de bâtiments, matière de ses puissantes oeuvres.

Photo: Rafael Burillo «La promesse» de Teresa Margolles prend la forme d’un muret conçu à l’aide des décombres d’une maison de Ciudad Juarez.

Cette grande créatrice avouait qu’elle pensait aux 600 expulsés des États-Unis cette semaine, de retour peut-être dans cette ville aux 150 000 maisons abandonnées et vandalisées.

D’ici au 14 mai, La promesse sera grattée au MAC par plus de 200 bénévoles, un à la fois, soixante minutes par jour, jusqu’à ce que ses fragments jonchent le sol, en fantôme du mur, pour mieux nous hanter.

Muraille

Qu’avait donc à livrer The Great Wall de Zhang Yimou sur la grande et antique muraille de Chine ? Le cinéaste (Vivre !, Épouses et concubines, Hero) réalise ici son premier film en anglais, sino-américain, plus grosse production jamais tournée entièrement en Chine. Faut voir Matt Damon chercher ses marques en mercenaire défendant la muraille sous la dynastie Song, sur climat de légende. La frontière de pierres menace de ployer devant les assauts de monstres sauriens déterminés à anéantir la vie humaine. Alerte !

Superbatailles, mais, côté scénario… Le pire film de Yimou, à qui cette muraille n’aura inspiré que des combats épiques, pour mieux s’y replier. On l’efface, celui-là.

En espérant qu’Another Brick in the Wall de Julien Bilodeau, opéra phare du 375e anniversaire de Montréal, adapté de la vie de Roger Waters du groupe Pink Floyd, sera plus abouti le mois prochain.

« We dont need no thought control », chantait Pink Floyd dans la chanson éponyme, entonnant à sa manière, et nous de concert, dans une même colère qui refuse d’étouffer : Fuck the wall !

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