Un racisme imaginaire?

« Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie. Critiquer la violence militante de cette religion dans son incarnation contemporaine était considéré comme du fanatisme. »

— Salman Rushdie

Il fut une époque au Québec où les livres à l’index circulaient sous le manteau. En ira-t-il de même du dernier ouvrage de Pascal Bruckner, intitulé Un racisme imaginaire, islamophobie et culpabilité (Grasset) ? À Paris pourtant, cet essai incisif a été encensé par des personnalités de tous horizons politiques. Le philosophe et ancien ministre Luc Ferry a décrété sa lecture « obligatoire ». Même le directeur de Libération, Laurent Joffrin, qu’on ne peut taxer de dérive droitière, a salué une « oeuvre utile » malgré certaines « approximations ».

Clarifions d’abord une chose. Dans cet ouvrage, l’auteur, qui plaide pour « une foi apaisée », ne prétend pas nier l’existence de diverses formes de discrimination à l’égard des musulmans ou de racisme à l’égard des Arabes. Ces discriminations existent évidemment, bien que l’on puisse discuter de leur caractère prétendument « systémique ».

Pascal Bruckner s’en prend d’abord à l’instrumentalisation de ce mot par les organisations antiracistes afin d’anéantir toute critique de l’islam et bâillonner ceux qui cherchent à réformer cette religion qui traverse une crise existentielle comme le christianisme ou le judaïsme en ont connu à d’autres époques.

L’auteur retrace l’origine du mot apparu brièvement dans le dictionnaire colonial au début du siècle dernier, mais qui ne renaîtra qu’avec la révolution khomeyniste. Le titre de premier « islamophobe » contemporain revient donc à l’écrivain Salman Rushdie, condamné à mort pour blasphème, ainsi qu’à la féministe Kate Millett, expulsée de Téhéran en 1979 pour avoir condamné l’imposition du voile aux Iraniennes. Depuis, les pays musulmans n’ont eu de cesse de faire sanctionner l’islamophobie jusque dans les instances de l’ONU en prenant toujours soin de l’assimiler à une forme de racisme.

Car il s’agit au fond d’essentialiser le musulman non seulement pour interdire toute critique, mais pour transformer le fidèle en captif. Comme si la religion était devenue un gène hérité à la naissance. Normal, direz-vous, pour une religion qui punit de mort l’apostasie ! La bataille des mots est peut-être perdue, reconnaît Bruckner, mais il importe de rappeler que l’islam n’est pas une race et qu’à ce titre, pas plus que les autres religions, il ne peut prétendre à quelque forme d’immunité que ce soit contre la critique ou même le blasphème.

 

L’intérêt principal de ce livre réside dans le brio avec lequel l’auteur démontre à quel point ce crime d’islamophobie sert d’abord à condamner ceux qui, de l’intérieur même de l’islam, cherchent à réformer cette religion. Bref, à combattre les réformistes qui réclament le droit à l’exégèse dans un islam trop souvent dominé par une culture nihiliste de la mort.

Dans nos pays, le seul fait d’évoquer un « problème musulman » et la montée de l’intégrisme vaut aujourd’hui des procès en sorcellerie à des intellectuels comme Michel Houellebecq, Georges Bensoussan, Jeannette Bougrab, Djemila Benhabib et Pascal Bruckner lui-même. Sans oublier les dessinateurs de Charlie Hebdo.

Par une analyse minutieuse, l’auteur démontre comment, grâce à la nouvelle concurrence victimaire, l’islamophobie a par glissements successifs tenté d’occuper la place qu’occupait l’antisémitisme au sortir de la guerre. Il est pourtant absurde de comparer, dit Bruckner, la place des musulmans aujourd’hui à celle des juifs dans les années trente. Où les musulmans subissent-ils la pire répression sinon dans les pays musulmans eux-mêmes ? Et si l’Europe est si islamophobe, pourquoi vient-on s’y réfugier par millions ? Ne serait-ce pas justement parce qu’on peut y pratiquer, ou ne pas y pratiquer, sa religion librement ?

« L’intégrisme a parfaitement compris la culpabilisation occidentale dont il use et abuse », écrit l’auteur du Sanglot de l’homme blanc (Seuil), qui souligne aussi l’étrange alliance qui unit aujourd’hui une partie de la gauche à certains islamistes. On assiste à la « conjonction des ressentiments », dit Bruckner. Celle d’une gauche exténuée en mal de prolétariat et d’un islam blessé faute d’avoir su s’inscrire dans la modernité.

Bruckner a d’ailleurs répondu au philosophe Michel Onfray, qui prédit dans son dernier ouvrage la décadence inévitable de l’Occident. Selon Bruckner, l’islam est beaucoup plus mal en point que nos démocraties vieillissantes. N’est-ce pas le poète syrien Adonis qui disait que, sous les coups de l’intégrisme, « la civilisation arabe était en train de mourir » ?

On pourra reprocher à Bruckner de ne pas toujours prendre en compte la sensibilité de certains musulmans. Nos compatriotes qui ont vécu les tristes événements de Québec ne trouveront dans ce livre aucun des mots doucereux ni aucune des phrases mielleuses qu’utilisent les politiciens à leur égard. Mais ils y trouveront des armes acérées contre ceux qui veulent instrumentaliser leur foi au service de l’obscurantisme dont ils demeurent, répétons-le, les premières victimes.

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69 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 17 février 2017 01 h 02

    J'attends avec impatience l'arrivée de vendredi pour lire vos propos, M. Rioux. C'est tellement vrai que «l’intégrisme a parfaitement compris la culpabilisation occidentale dont il use et abuse .» À force de nous culpabiliser d'islamophobie, en voulant nous imposer l'obscurantisme et le fanatisme, nos politiciens vont récolter chez nous, la même révolte populiste qui surgisse en Europe maintenant. Les citoyens du monde en ont assez de se faire dire qu'ils doivent accepter le retour de toutes les dérives de la religion qu'ils ont évacuée de leurs sociétés après la Deuxième Guerre mondiale. Ce sont les musulmans eux-mêmes qui vont souffrir le contrecoup de toute cette rectitude politique.
    Au lieu de nous imposer leur fanatisme, les Arabes devront retourner à l’âge d’or de l'islam pendant le Moyen Âge, quand ils se sont distingués par leurs connaissances en astronomie, en algèbre, en science, en poésie, en philosophie et en ingénierie, pendant que l'Occident était en train de croupir dans l'ignorance et l'obscurantisme.

    • Johanne Archambault - Abonnée 17 février 2017 09 h 05

      Ce que vous écrivez de la civilisation arabe au Moyen Âge est à la fois réel (ex. Avicenne) et idyllique (masses démunies et ignorantes à la merci des puissants). On est dans la nouveauté... Mais d'accord avec votre pronostic: attention au ras-le-bol des gens paisibles. Hier je me suis surprise à fermer la radio sur une nième émission (équilibrée pourtant) où il était question de ce que nous pouvions faire pour les pauvres musulmans...

    • Jean-Henry Noël - Abonné 18 février 2017 09 h 58

      Mais qui êtes-vous, monsieur, pour dire aux Arabes ce qu'ils doivent faire ? Les Arabes, sont-ils de grands enfants qu'il faut tenir par la main ? Cette condescendance, ce mépris sont la preuve d'une intolérance typique.Puis-je vous rappeler que des trois grandes religions monothéistes, il n'y a que le christianisme qui bat de l'aile ?De plus, vous déclarez que les «citoyens du monde en ont assez...». Ne s'agit-il pas plutôt des Occidentaux ?

  • Jacques Lamarche - Abonné 17 février 2017 04 h 51

    L'islamophobie, un outil?

    Certes, elle peut servir à stigmatiser et à neutraliser les musulmans qui veulent réformer leur religon! Comme ceux qui, chez nous, ne veulent plus, dans l'espace public, de religion!

    • Marc Therrien - Abonné 17 février 2017 09 h 02

      Et cet outil est un piège puissant qui nous emprisonne dans la double contrainte.
      Si on nie la peur et le dégoût que nous inspirent les actions extrémistes des musulmans les plus radicaux, on les laisse gagner le terrain sur lequel ils veulent avancer. Si on accepte de dire oui à l’islamophobie et de reconnaître cette définition utilisée pour qualifier notre résistance, ils gagnent aussi en faisant de nous des oppresseurs dans un pays dont une des valeurs fondamentales est la liberté.

      Par ailleurs, ce qui peut certes nous perturber est de voir et de côtoyer toute cette ferveur du militant qui n’a pas peur de mourir pour ses idées et qui au contraire de craindre le rejet, semble le désirer pour faire avancer sa cause.

      Cette double contrainte dans laquelle nous sommes placés peut devenir très souffrante lorsqu’elle conduit à l’impuissance apprise. Il faudra trouver des façons de «prendre soin» comme on dit en anglais.

      Marc Therrien

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 17 février 2017 13 h 21

      Marc Therrien Malheureusement, il vous a fallu terminer votre commentaire par un “comme y disent en Anglais”, comme si la langue française manquait de mots. On croirait entendre un « intellectuel » de Radio-Canada qui se voit obligé de référer à l’anglo-saxon. Pourquoi? Pour montrer qu’il parle 2 langues?

  • Yves Laframboise - Abonné 17 février 2017 06 h 58

    BRAVO

    Bravo pour ce texte encore une fois très éclairant ! À lire par la gauche relativiste.

    J'y ajouterais ces propos d'Éliabeth Badinter (Marianne, 3 février 2015) se référant au contexte français, mais quand même pertinent chez nous:

    « Le pire de cette gauche communautariste est d’avoir accepté le concept d’« islamophobie » – qui a foutu en l’air le principe de laïcité, car s’élever contre des signes religieux devenait un crime – et l’invention de ce terme au sens propre insensé de « racisme anti-musulman ». D’où l’intimidation, qui a fonctionné sur de plus en plus de gens à gauche, se taisant par peur d’être dénoncés parce que la laïcité, devenue synonyme d’islamophobie, a été abandonnée à Marine Le Pen. Cela, je ne le pardonne pas à la gauche ».

    • Nicole-Patricia Roy - Abonnée 17 février 2017 08 h 18

      Également, il faudrait relire l'oeuvre majeure de Montesquieu «De l'Esprit des lois» dans laquelle celui-ci affirmait que « chaque religion n'était pertinente qu'en fonction de la nature de l'endroit où elle se développait et du peuple au sein duquel elle était pratiquée et qu'elle devait donc parfois s'adapter raisonnablement.»

      Peut-on affirmer que l'islam s'est adapté aux sociétés occidentales quand on constate que toute critique de l'islam est devenue suspicieuse et que les personnes qui osent le faire sont traitées d'islamophobes ou racistes ? Ce livre de Pascal Bruckner contribuera à faire avancer le débat sur cette épineuse question qui ébranle nos sociétés occidentales aujourd'hui. Merci à Christian Rioux pour nous l'avoir signalé.

    • Jean-Christophe Leblond - Abonné 17 février 2017 09 h 40

      C'est quoi la «gauche relativiste»?

      Et comment cette catégorie recoupe-t'elle les notions de «bien-pensance» et d'«autoflagellation narcissique»?

      C'est bien beau, n'est-ce pas, de s'expliquer le monde à l'aide de clichés et d'étiquettes vides?

      Ça évite les remises en question, en tout cas.

    • Gilles Théberge - Abonné 17 février 2017 11 h 31

      C'est quoi la gauche relativiste?

      C'est Couillard qui ne voit aucune limite, à rien...

      C'est Charles Taylor qui se dédit 9 ans après le fait.

      C'est Mélanie Joly, qui est prête à cautionner une résolution de la " house of communs" pleine de contradictions.

      C'est Justin Trudeau qui se déguise en toutes les dénominations religieuses alors qu'il devrait être neutre par rapport à toutes.

      Comme vous dites ca évite les remises en questions sur la nécessaire objectivité et neutralité de l'État n'est-ce pas?

    • Yves Laframboise - Abonné 17 février 2017 11 h 40

      RELATIVISME ?

      Employé dans le sens suivant : une attitude qui consiste à reprocher à la société d'accueil son désir d'imposer par exemple à des nouveaux arrivants les valeurs consensuelles d'une société démocratique parce que considérées comme essentiellement subjectives, voire relevant d'un comportement colonialiste. Maladie de la gauche inclusive !

      YL

    • Jean-Christophe Leblond - Abonné 17 février 2017 13 h 47

      Selon Gilles Théberge, Couillard, Trudeau et Mélanie Joly sont des représentants de la gauche. Pour Taylor, je n'ai aucune connaissance de son positionnement sur les enjeux économiques ou de classe, peut-être M. Théberge en sait-il quelque-chose.

      Hé ben. Le monde est confu pas à peu près.

    • Jean-Christophe Leblond - Abonné 17 février 2017 13 h 53

      M. Laframboise, c'est vous, la société d'accueil? Qui dicte quelles sont ces valeurs et la forme qu'elles doivent prendre en pratique? A-t'on le droit d'en discuter sans se faire dire que l'on va à l'encontre de la volonté de la société?

    • Richard Maltais Desjardins - Inscrit 17 février 2017 16 h 00

      Relativisme ?

      Attitude consistant à refuser d'accorder aux valeurs consensuelles une quasi valeur de vérité ?

      Pas forcément. Ce refus du dogmatisme peut avoir bien d'autres sources que le relativisme, y compris un souci critique que les « sociétés d'accueil » réservent ordinairement à ceux qui n'ôtent pas leurs chaussures à la porte du Temple laïc.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 17 février 2017 07 h 10

    … islamophiles ?

    « Par une analyse minutieuse, l’auteur démontre comment, grâce à la nouvelle concurrence victimaire, l’islamophobie a par glissements successifs tenté d’occuper la place qu’occupait l’antisémitisme au sortir de la guerre. » (Christian Rioux, Le Devoir)

    De cette « concurrence victimaire », le monde de l’islamophobie, faute de réussir ce glissement, cherche-t-elle, en contre-partie et réponse, à déchirer l’Occident de ses valeurs et symboles pérennes ou à les remplacer-occuper par d’autres ?

    De plus, ce questionnement étrange mais utile de sagesse et de débat:

    L’Islamophobie relève-t-elle d’intention-tendance islamophobes ou …

    … islamophiles ? – 17 fév 2017 -

  • Cyril Dionne - Abonné 17 février 2017 07 h 39

    Et la francophobie?

    Au lieu de nous bâillonner parce qu'ils ne veulent pas qu'on critique leur idéologie politico-religieuse et leur prophète de malheur, ce serait peut-être temps d'arrêter de crier au loup. L'acte du blasphème n'existe que dans la tête de ces gens là. J’adhérerai au mouvement contre l'islamophobie quand ils adhéreront a celui contre la francophobie qui persiste et signe hors Québec.

    • Jean-Christophe Leblond - Abonné 17 février 2017 09 h 38

      Vous croyez à cette idée qu'on peut définir une catégorie, puis attribuer à tous les individus qu'on y met de penser la même chose?