Crise chez les anglicans - La bénédiction des unions homosexuelles divise évêques et paroisses

La décision de l'évêque anglican de New Westminster (Colombie-Britannique), Michael Ingham, de permettre un rite de bénédiction pour les unions homosexuelles a déchiré son diocèse, divisé ses collègues canadiens et ouvert une crise au sein des 70 millions d'anglicans que compte cette confession à travers le monde.

La décision n'a pourtant pas été prise à la légère. À deux reprises, cet évêque de Vancouver avait d'abord refusé d'endosser la recommandation majoritaire de son synode. Il voulait justement ne pas diviser ses 80 paroisses et leurs 25 000 fidèles. Mise de l'avant par un groupe de gays et lesbiennes de foi anglicane (Integrity), cette proposition suscitait déjà des remous.

Le diocèse croyait avoir trouvé un compromis. Aucun prêtre ne sera tenu de bénir ces unions. La cérémonie n'équivaudra pas à un mariage légal. L'engagement de vie commune sera simplement inscrit au registre de la paroisse. (La commission locale qui a étudié la question n'a vu dans cette solution ni entorse à la doctrine ni usurpation d'autorité.)

Ces bénédictions ne sont pas tout à fait nouvelles. On les pratique discrètement dans certains diocèses, aux États-Unis notamment, où elles rencontrent cependant une vive opposition parmi le clergé et les fidèles de tendance «orthodoxe». Le sujet y suscite depuis quelques années un net malaise (comme en d'autres confessions). Ainsi, les évêques anglicans du Canada ont déclaré en 1997 qu'ils n'étaient pas «prêts» à reconnaître ce rite d'union. Ingham n'était pas de cet avis, cependant, une telle position ignorant, selon lui, les besoins d'un diocèse comme le sien.

De même, en 1998, à leur réunion périodique de Lambeth, siège de l'anglicanisme, les évêques du monde avaient voté contre l'idée de permettre cette bénédiction. Mais, les diocèses étant autonomes, cette position ne liait pas nécessairement chaque évêque.

À la question «doctrinale» de l'homosexualité s'ajoute, en effet, le problème du pouvoir requis pour la trancher. Rien n'a encore été résolu, à en juger par la crise en cours. New Westminster s'était pourtant inspiré du précédent créé par l'ordination — également controversée — des femmes chez les anglicans. En Angleterre, dans les diocèses acceptant des femmes dans le clergé, les prêtres et fidèles qui s'y refusent ont droit à un évêque «visiteur».

Les adversaires de Ingham ne se considèrent pas comme une minorité qui devrait s'accommoder d'un tel changement. Pour eux, c'est le diocèse qui s'est placé en dehors de l'Église en adoptant un rite qui déroge aux Écritures saintes et à la tradition. Non seulement veulent-ils leur propre évêque, mais ils songent à se joindre à d'autres diocèses qui ont formé une «communion» de leur cru.

La querelle gagne le coeur de l'anglicanisme. Le journal de l'Église d'Angleterre a publié un éditorial réprouvant la décision de l'évêque de Colombie-Britannique et l'incitant à démissionner s'il veut prôner une direction comme celle-là. La «clause de conscience» prévue pour les prêtres en désaccord avec le rite n'aura pas permis de résoudre le litige.

Comme les catholiques de stricte observance, maints anglicans voient dans cette orientation sexuelle une conduite que réprouve la morale, et dans son acceptation, une concession à l'hédonisme des sociétés occidentales.

Les chrétiens gays et lesbiennes à l'origine du virage sont donc loin d'avoir obtenu gain de cause. Ils risquent au contraire d'être davantage isolés dans leurs paroisses. Déjà, la plus grande paroisse de New Westminster et trois paroisses «chinoises» de Vancouver s'opposent au rite. Pour le primat anglican du Canada, Michael Peers, il est déjà arrivé qu'on déroge au guide officiel. Le «ciment de l'anglicanisme», a-t-il expliqué dans une entrevue au Globe and Mail, n'est pas d'abord une doctrine à laquelle obéir, mais «le maintien du dialogue sans égard aux différences». Les anglicans en auront besoin.

Déjà 13 évêques soutiennent que la décision de New Westminster entre en conflit avec l'enseignement de l'Église et outrepasse l'autorité d'un simple diocèse. L'évêque d'Algoma, en Ontario, Ronald Ferris, est du groupe. Parlant de l'évêque et du synode de New Westminster, il s'en est expliqué ainsi: «Le rôle de l'Église est d'enseigner aux gens et de les guider suivant l'enseignement universel de l'Église, non de développer chacun sa propre position.»

Les évêques en désaccord représentent neuf diocèses, dans l'ouest et le nord du pays, à Terre-Neuve, au Nouveau-Brunswick et dans le nord-ouest ontarien. Ils souhaitent étudier d'urgence la situation. Entre-temps, ils ont demandé à l'évêque Ingham de surseoir à la décision.

Celui-ci refuse, estimant que la question a été suffisamment étudiée. La solution retenue répond, d'après lui, aux besoins de son diocèse, qui est urbain, alors que les opposants appartiennent surtout au milieu rural. Mais ses collègues ne sont pas seuls à s'émouvoir. L'archevêque de Canterbury a lancé de Londres un appel.

Pour George Carey, le chef spirituel de cette Église, l'action du diocèse canadien met en péril l'unité de la «communion» anglicane. Il invite les opposants à ne pas rejeter leur évêque ni leur synode mais à tenter de trouver un accommodement. Lui-même se dit toujours d'accord avec la position de Lambeth, tout en se défendant d'être «homophobe». L'archevêque ne rejette pas l'union homosexuelle, mais refuse qu'on la place sur un pied d'égalité avec l'union idéale de l'homme et de la femme décrite dans la Bible. Il se dit profondément attristé qu'un diocèse s'écarte de la position de Lambeth.

Les évêques canadiens, eux, trouvent que Ingham a rompu la collégialité, c'est-à-dire la pratique de résoudre en commun les questions qui les touchent tous. Les ponts ne sont toutefois pas rompus ni les positions complètement irréconciliables. Ingham a précisé, en effet, que la bénédiction qu'il a autorisée chez lui ne doit pas être confondue avec le mariage que l'Église tient pour un sacrement et qui fait partie de la doctrine officielle.

Cette nuance ouvre la porte à un compromis pour ceux qui acceptent l'homosexualité. Elle ne saurait toutefois servir de solution à qui tient cette orientation pour foncièrement inacceptable.

Depuis, inquiet du problème ainsi posé à l'ensemble de l'Église anglicane, l'archevêque de Canterbury a écrit à tous ses collègues, leur disant que la décision de New Westminster «s'éloignait du sens principal de la tradition morale anglicane». Il a aussi demandé à Ingham des «clarifications», un geste qui dépasse son autorité comme primus inter pares.

L'archevêque de Canterbury, en effet, n'a pas dans son Église la même autorité que «l'évêque de Rome» dans la sienne. (Énorme, le pouvoir du Pape est du reste de plus en plus contesté.) Mais vu son influence morale, la nomination du titulaire de Canterbury est suivie de près. Le prochain archevêque sera sous peu désigné, conformément à la coutume, par le premier ministre de Grande-Bretagne.

Cette coutume, née avec la rupture d'avec Rome en 1534, fait de moins en moins l'unanimité, alors qu'une commission de sélection doit soumettre quelques noms à Tony Blair, le chef du gouvernement. À la lumière de la crise au Canada, on y scrutera sans doute aussi les idées des candidats sur l'union homosexuelle et la «bénédiction» qu'elle demande à cette Église.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.