Une polyvalente à Phnom Penh

Dans ma dernière chronique intitulée « Le cégep de New York », j’expliquais qu’il était urgent que les Québécois intègrent rapidement l’idée qu’il existe des réseaux francophones très dynamiques dans le monde, à commencer par notre continent.

Dans l’abondant courrier qui a suivi, j’ai relevé l’anecdote suivante citée par Martin Bilodeau, un lecteur basé au Cambodge, qui souligne le dynamisme de la communauté francophone et des lycées français en Asie, qui refusent du monde. Il m’écrit : « Il y a même à Phnom Penh une excellente école albertaine avec un cursus scolaire pour l’apprentissage du français. » Vérification faite, il s’agit de la Canadian International School de Phnom Penh (inspirée des lycées français), qui remettra à ses 1200 élèves cambodgiens un beau diplôme d’études secondaires du gouvernement de l’Alberta…

L’Alberta !

Quand j’évoque l’image du boulevard ouvert, je n’exagère pas : on pourrait même dire une patinoire géante, sur laquelle les Québécois ne patinent pas…

Chasse gardée

 

Évidemment, pour jouer sur cette patinoire-là, il faut non seulement être visionnaire, mais tenace aussi. Je dirais même : avoir la couenne dure. D’abord pour surmonter le défaitisme — j’en sais quelque chose —, mais aussi pour vaincre les embûches locales, à commencer par la perception que ces marchés ou réseaux francophones sont une chasse gardée française.

Ce n’est d’ailleurs pas d’hier. Un ancien des éditions Héritage m’a écrit pour me raconter qu’il avait tenté, à la fin des années 1960, d’entrer sur le marché de la Louisiane, après avoir été contacté par un enseignant de français qui cherchait autre chose que les manuels français offerts par l’Alliance française :

« Ce professeur trouvait que nos comics américains traduits en français devenaient un outil de choix pour l’enseignement de la langue française à des jeunes qui connaissaient déjà les personnages. Il jugeait les autres albums édités par Héritage comme étant plus utiles, en raison de leur facture nord-américaine. Le projet ne put survivre parce que l’Alliance française s’y opposait. »

Soulignons tout de même que, cinq décennies plus tard, c’est TFO qui s’est installé au coeur du programme scolaire louisianais, avec une offre multimédia adaptée…

Cette concurrence des Français peut s’exprimer brutalement. Les remarques les plus désobligeantes sur l’accent québécois me sont venues non pas de Français en France, qui sont plutôt ouverts à la culture québécoise actuellement, mais de Français installés aux États-Unis ou dans une province anglophone. Tous n’ont pas cette attitude, mais certains, très vocaux, protègent clairement leur « territoire » en rabaissant les Québécois et, plus largement, les Canadiens.

Heureusement, tous les Français ne pensent pas comme ça. Et cette attitude est de moins en moins répandue. De plus, elle n’est pas exclusive au français : elle est le propre des langues mondialisées, où s’expriment à la fois des intérêts communs et concurrents.

En matière de promotion culturelle, les Américains et les Britanniques sont prompts à se faire des jambettes — tout comme les Mexicains et les Espagnols. Pour jouer sur cette patinoire-là, il faut s’y faire.

Trouver nos alliés

 

Personnellement, j’ai été davantage témoin de marques d’ouverture que de fermeture. Et même, dans de nombreuses Alliances françaises, qui perçoivent de plus en plus leur mandat comme étant « francophone » plutôt que strictement français.

Ce qui sert beaucoup les intérêts économico-culturels québécois, c’est d’abord le fait que les « Français » ne forment pas un bloc unifié. On le voit avec le nouveau slogan olympique de Paris (« Made for Sharing ») : une partie de l’intelligentsia française ne croit plus du tout à l’intérêt que présentent sa propre langue et sa propre culture, ce qui laisse le champ libre aux Québécois.

D’autres Français y croient, au contraire. Mais parce que la France réduit ses budgets en diplomatie culturelle, nombre de ceux qui hier défendaient jalousement leur chasse gardée recherchent aujourd’hui des alliés — les Québécois au premier chef.

La bataille la plus dure se joue dans ce que les Français appellent la « Françafrique », mais nos meilleurs alliés sont les premiers intéressés : les Africains eux-mêmes, qui sont en général très accueillants envers les Québécois. Ce n’est pas pour rien que Cégep international a remporté l’appel d’offres de la Banque mondiale pour la création du premier Institut supérieur d’enseignement professionnel, à Thiès, au Sénégal.

Néanmoins, à trop se concentrer sur l’attitude des Français, on en oublie que les Québécois ont d’abord une partie à jouer et des occasions à développer — ne serait-ce que parce que les Français ne peuvent pas tout faire ! Même aux États-Unis, où le français représente un marché de niche très considérable, où nous devrions évoluer avec aisance au lieu de tâtonner.

En fait, j’exagère quand je dis « tâtonner ». Car pour tâtonner, il faut y être…

À voir en vidéo