Quand réalité et fiction se frottent et se piquent

« A rose is a rose is a rose », écrivait Gertrude Stein. « Un film est un film est un film », a-t-on envie de lui répliquer en écho. Mais tout n’est pas si simple, et quand la fiction se colle à la réalité sans grand recul temporel, leurs voiles se superposent. Par ici, les confusions !

Ainsi, certaines voix avouaient éprouver devant Nelly d’Anne Émond le malaise de n’y pas retrouver l’auteure de Putain décryptée à travers ses livres, craignant que le film ne vienne supplanter l’oeuvre ardente de l’insoumise dans l’imaginaire collectif. Ce qui est possible, en effet. Nelly Arcan s’est donné la mort en 2009. Hier en somme. Est-il trop tôt pour s’y frotter ?

La fiction nourrie du réel n’a pas à endosser sa charge, c’est entendu. Au mieux, elle pousse à se documenter, inspire de nouvelles oeuvres. N’empêche qu’un nerf de proximité est parfois touché. Encore à vif. Comment l’ignorer ?

Plus un créateur s’éloigne d’une réalité évoquée, moins il risque de heurter des sensibilités écorchées. Le dictateur de Charlie Chaplin, géniale caricature d’Hitler lancée en 1940, fut fraîchement reçu dans une Amérique encore isolationniste, interdit dans la France occupée et ne triompha qu’après la chute du nazisme. On trouve toujours des exemples illustres sur lesquels se greffer, je sais…

Attention, contenu explosif !

En salle depuis une semaine, le brûlot de Mathieu Denis et Simon Lavoie Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, couronné meilleur long métrage canadien au Festival de Toronto, s’est ancré au Printemps érable de 2012, pour mieux s’en abstraire. L’action principale trouve son souffle quatre ans plus tard, quand de jeunes révolutionnaires, frustrés, ivres de colère et prêts à tout, refusent d’abandonner la lutte.

La critique a défendu dans l’ensemble l’amplitude, les audaces formelles d’une fiction puissante, ouvrant sur des questionnements de société. Ce film refuse au spectateur tout réconfort trois heures durant.

Photo: K Films Amérique Le fait que le film «Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau» suscite autant de réactions peut représenter une preuve que l’art possède un pouvoir explosif.

Des parallèles entre les attentats de Québec et une oeuvre qui démonte les mécanismes de la radicalisation chez des jeunes ont effrayé l’équipe, puis ça s’est tassé, faute de carburant. Mathieu Denis le répète à l’envi : Ceux qui font les révolutions… ne constitue en rien une apologie de la violence. Il revendique avec Simon Lavoie le droit de mettre en scène des personnages violents sans être d’accord avec leurs actes. À raison.

Par surcroît, l’attentat de Québec fait surtout penser à Laurentie, le précédent film du tandem (2011) sur la dérive identitaire d’un Québécois de souche pris de haine pour son voisin immigrant. Leur cinéma ne prétend pas offrir en pâture des héros sympathiques, mais secouer les esprits, dire : « Attention ! Contenu explosif ! » De fait…

Des groupes LGBT trouvent la transsexuelle du film pas crédible, pour des gens de droite ce sujet méritait d’être esquivé. Mathieu Denis constate que la réception de ce film varie selon les centres d’intérêt de chacun, dans notre société atomisée où chacun appréhende l’oeuvre par le biais de sa lunette restreinte. Ils voulaient brosser le portrait global d’une époque chargée. L’heure est à la division. À preuve !

Des cris étouffés

Tant que les échanges demeurent courtois, ça va… Les coups les plus durs viennent du camp dont ils soutiennent pourtant la cause. Friendly fire, comme on dit.

Car un groupe d’anciens militants du printemps 2012 ne décolère pas, estimant Ceux qui font les révolutions… décollé de la réalité de leurs luttes. Mathieu Denis a fermé son compte Facebook, où il recevait des injures, retiré son adresse courriel des circuits professionnels. Des affiches du film ont été déchirées ou vandalisées. Le ton monte. Le distributeur du film, Louis Dussault, parle de sabotage, de harcèlement.

Et de rappeler que La maman et la putain, chef-d’oeuvre de Jean Eustache, s’était fait en son temps torpiller faute d’avoir été jugé représentatif de Mai 68. Ce film était sorti en 1973, à peine cinq ans après le grand soulèvement parisien des pavés. Tant d’espoirs refusaient alors d’avorter, tant de rancoeurs avaient survécu à un mouvement aux reins brisés. Le film servit d’exutoire à des frustrations soixante-huitardes. L’histoire se répète.

Une missive collective publiée dans Le Devoir mercredi dernier témoignait de cette colère d’anciens militants. À leurs yeux, Ceux qui font les révolutions… caricature leur action, passe sous silence la volonté qu’ils ont eue de construire un mouvement démocratique et mérite d’être dénoncé.

Tant mieux, remarquez, si un film suscite des réactions aussi enflammées. Preuve que l’art possède un pouvoir explosif, preuve que les tisons couvent encore dans le foyer du Printemps érable. Mais les procédés d’intimidation dépasseraient les bornes. On a envie de répéter « A rose is a rose is a rose. » Tout en décodant que le mouvement des carrés rouges manque de tribunes pour évoquer les combats passés et se sent incompris.

— Remontez aux barricades.

— Facile à dire !

— Faites vos propres films.

— Oui, mais encore…

— Respirez par le nez !

« Nos personnages en malaise de société partagent une communauté d’esprit avec nos plus virulents détracteurs, estime Mathieu Denis :la même fougue, la même colère, la même amertume. » Lui et Simon Lavoie n’ont guère voulu brosser un compte rendu des luttes étudiantes de 2012. Vive la création !

Le problème est ailleurs : dans ces plaies toujours vives d’une révolution avortée, dans ce cri collé à la gorge d’une jeunesse qu’on a fait taire, dans ce sentiment d’avoir été floué par une société qui déshumanise.

Les cinéastes et leurs opposants partagent un même diagnostic. Le malentendu provient de temporalités heurtées, entre réalité complexe et fiction rentre-dedans, comme des plaques tectoniques s’irritent au frottement. Le film va mûrir au passage du temps. Ça semble évident. Et ne tirez pas sur le pianiste, en attendant.

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2 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 11 février 2017 13 h 52

    Une société qui déshumanise...

    *Le problème est ailleurs;*Merci madame Tremblay, je crois que vous avez bien compris et je pense que ma petite-fille Chloé sera d'accord avec vous...

  • Denis Paquette - Abonné 11 février 2017 14 h 13

    le monde beaucoup le resultat de fictions

    j'ai toujours pensé que dans l'imaginaire, la ficion et la réalité se sont toujours cotoyés , pour une raison simple que l'esprit humain n'est pas passif, il est créateur et nous pouvons l'observer chez les enfants,l'imaginaire est inépuisable, il est sans doute la richesse du monde et ce qui lui permet de se transformer, mais nous devons admettre que beaucoup d'aspects sont fictifs , que le monde est beaucoup le resultat de fictions