Samuel Hearne, jeune explorateur de 26 ans parti en 1769 à la découverte du Grand Nord

Le voyage du jeune explorateur Samuel Hearne l’a mené du nord de Churchill jusqu’aux confins de la mer Arctique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le voyage du jeune explorateur Samuel Hearne l’a mené du nord de Churchill jusqu’aux confins de la mer Arctique.

Il y a deux ans, à cette époque de l’année, je lisais la passionnante anthologie des récits de premières rencontres entre civilisation blanche et monde amérindien présentée par Marie-Hélène Fraïssé. Peu après, les Patriots remportaient dramatiquement le Superbowl dans les dernières secondes du match. Cette année, je me suis régalé du Piéton du Grand Nord, célèbre chronique de la « première traversée de la toundra canadienne (1769-1772) » rédigée par un grand commis de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Samuel Hearne, et éditée par Marie-Hélène Fraïssé. Peu après, les Patriots remportaient dramatiquement le Superbowl sur le dernier jeu du match. Vive la constance !

Pas facile, après cette apothéose de drame sportif, de prouesses épiques, de légende en train de s’écrire, d’histoire en direct, de cuisses légères et de fastes civilisationnels et techniques à nous rendre tous gagas, pas facile, dis-je, de revenir à cette bonne vieille baie d’Hudson du XVIIIe siècle qui ne connaît pas encore le touriste monté sur chenillettes et l’égoportrait avec ours polaire sous les aurores boréales.

On n’y trouve alors qu’un poste de traite de fourrures et un fort, établis à l’embouchure de la rivière baptisée Churchill par l’occupant anglais de cet immense territoire, la Terre de Rupert, alors sous la coupe d’un puissant monopole. Les eaux bleues de l’estuaire grouillent de bélugas presque aussi nombreux que les asticots sur une viande avariée. Quelque part au nord et à l’ouest s’étendent les rudes forêts, les innombrables lacs et rivières, et encore plus loin, les Barren Lands, la terre sans arbres. Le passage du Nord-Ouest n’est encore qu’une supposition.

Passage du Nord-Ouest

Le mandat confié au jeune explorateur de 26 ans précise les objectifs de son « voyage par voie de terre au nord de Churchill » : « Accroître le commerce, découvrir un passage au nord-ouest et localiser des mines de cuivre. » Qui dit cuivre dit peut-être or, les deux métaux jaunes étant souvent confondus par les informateurs indiens, sinon par les chroniqueurs de la Découverte eux-mêmes. De son aventure aux confins de la mer Arctique, Hearne rapportera « quelques morceaux verdâtres de minerai de cuivre » ramassés sur les berges d’une rivière dont le toponyme a conservé la trace de cette ancienne obsession : Coppermine.

Quant au commerce, celui des pelleteries est déjà florissant, avec les Cris et ceux que Hearne appelle les « Indiens du Nord » (les Chipewyans, aujourd’hui Dene). «… les chasseurs amérindiens », remarque Fraïssé dans son ample, érudite et captivante présentation, « devenus dépendants de la marchandise de troc européenne (couteaux, haches, chaudrons, farine, tabac, armes à feu, couvertures…), abandonnaient une partie de leurs chasses traditionnelles de subsistance pour se consacrer à la recherche des fourrures, celle du castor en priorité ».

Sur les effets de la dépendance créée par un tel modèle économique, Hearne, à la fois éclaireur d’un Empire exploiteur et simple rouage de la machine, se montre lucide : « Il est […] du devoir de chacun des serviteurs de la Compagnie d’encourager l’esprit d’industrie parmi les Indiens […]. Ce devoir, je puis le dire, a fait constamment le sujet de toute mon attention ; mais je suis obligé en même temps de déclarer que les pauvres Indiens ne retirent aucun bénéfice réel de ce commerce, étant prouvé, par le fait (sic), que ceux d’entre eux qui n’ont aucun rapport avec les factoreries sont aussi les plus heureux. » Aussi tard qu’en 1929, l’ethnologue Birket-Smith observe, plus brutalement, à propos des Inuits du Caribou, voisins des Dene : « Il n’est pas rare qu’un homme meure de faim au milieu de peaux de renard d’une valeur de cinq cents dollars. »

Mais bref, à l’ouest, la concurrence des Français qui pénètrent par les Grands Lacs et la rivière des Outaouais se fait sentir, les ballots de fourrures prennent un peu trop souvent la route de Montréal. L’expansion de l’Empire britannique du castor passe logiquement par l’immense bassin versant dont les eaux coulent en direction de l’Arctique.

L’oeil du naturaliste

Un peu comme les Jésuites qui furent, par défaut, les meilleurs anthropologues du Nouveau Monde, Samuel Hearne, avec son oeil de naturaliste, ses notes de terrain et sa minutieuse relation d’un voyage entrepris pour la première fois par un Occidental, a légué un document ethnographique de toute première importance. Au moment où fleurissait en Europe un mythe du bon sauvage ayant son origine dans les premiers contacts avec les nations autochtones des Amériques, les impitoyables observations consignées par Hearne pendant ses tribulations dans les « terres stériles » du Grand Nord se préparaient à jeter une douche froide sur la célébration, aujourd’hui plus vivace que jamais, du sauvage dans toute sa splendeur rousseauiste.

Naturellement écolo, l’Indien ? La vie des Chipewyans qui accompagnent Hearne vers la mer de glace oscille sans cesse entre la piqûre de la faim et le massacre sans retenue. Lorsque se pointent les caribous, les chasseurs tuent autant qu’ils peuvent, quitte à prélever graisse, moelle et langue avant d’abandonner la carcasse aux corbeaux. À l’Anglais qui désapprouve, ils répondent « que [c’est] très bien de tuer du gibier tant qu’on en trouv[e], car l’on n’en rencontr[e] pas toujours. »

Vieillards, malades et blessés sont abandonnés dès qu’ils deviennent incapables de suivre l’incessant train nomade. Le quotidien des femmes est une forme d’esclavage et elles sont traitées comme du bétail. Mais ce n’est rien encore à côté du sort que ces Indiens du Nord réservent à leur ennemi atavique, l’Inuit. Lévi-Strauss avait sans doute raison de dire, de « l’état de nature » tel qu’idéalisé par Rousseau, qu’il est « un état qui n’existe plus, qui peut-être n’a point existé ».

Lorsque, au terme d’une éprouvante pérégrination de 2500 kilomètres, Samuel Hearne atteint la mer, il la trouve couverte d’une épaisse banquise en juillet, donc impropre à la navigation et au commerce. Il avait 250 ans d’avance : on y verra, sous peu, des superpétroliers.

Le piéton du Grand Nord

★★★★

Samuel Hearne, Éditions Payot, Paris, 2016, 280 pages

2 commentaires
  • Claude Trudel - Abonné 11 février 2017 17 h 19

    Appréciation et ressources complémentaires


    Recension captivante qui incite à lire ce nouveau qui sera bientôt disponible à la Grande Bibliothèque.

    Collection numérique de BAnQ / Carte des explorations de Samuel Hearne: « A Map exhibiting Mr. Hearne's tracks in his two journies for the discovery of th Copper Mine River,, in the years 1770, 1771 and 1772 ; under the direction of the Hudson's Bay Company » http://bit.ly/2lw0j8T

    Dictionnaire biographique du Canada / Samuel Hearne (1745-1792): http://bit.ly/2lD0aNV

  • René Pigeon - Abonné 12 février 2017 20 h 45

    atavique : ç’a toujours existé ?

    Votre recensement est passionnant : "ce n’est rien encore à côté du sort que ces Indiens du Nord réservent à leur ennemi atavique, l’Inuit. Lévi-Strauss avait sans doute raison de dire, de « l’état de nature » tel qu’idéalisé par Rousseau, qu’il est « un état qui n’existe plus, qui peut-être n’a point existé »."

    Le mot « atavique » suggère que ces conflits perdurent naturellement depuis toujours. Cette affirmation mériterait d’être confrontée avec les extraits suivants du reportage paru dans Le Devoir du 15.04.15 :
    La mort violente infligée par un humain à un autre apparaît plus tard que l’humanité elle-même et reste longtemps un phénomène très limité. C’est ce qu’indiquent les traces archéologiques. Préhistorienne…Marylène Patou-Mathis a consacré un livre… Préhistoire de la violence et de la guerre… « venait d’entendre toujours la même chose — nous sommes violents, c’est la nature humaine, ç’a toujours existé —, alors que ces affirmations ne se basent sur rien… interrogeons les données. » Résultat ? Si la violence est très rare au paléolithique, elle existe dans des circonstances particulières. (…) « Il ne faut pas confondre violence et agressivité. Cette dernière est un réflexe, quelque chose d’animal, qui nous permet de survivre. » (…) L’absence de violence ne signifie pas qu’il n’y ait pas de conflit : « Les témoignages ethnographiques récoltés auprès des peuples dits traditionnels — tels que les Bochimans, ou San, d’Afrique australe, chez qui j’ai eu la chance de vivre pendant une période — montrent qu’il y a chez eux très peu de violence. Quand on se dispute, tout le monde se réunit. Si on n’arrive pas à une solution, il y a scission : une partie s’en va avec l’un des protagonistes du conflit. »
    Source : L’homme (l’être humain) violent, un mythe à déboulonner http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technol