Jamais trop tard pour aimer

Sebastian (Ryan Gosling) et Mia (Emma Stone), dans «La La Land», jouent avec l’amour et ses fausses notes, sur fond de rendez-vous manqué et de jazz improvisé. Les mots ne suffisent pas toujours…
Photo: Films Séville Sebastian (Ryan Gosling) et Mia (Emma Stone), dans «La La Land», jouent avec l’amour et ses fausses notes, sur fond de rendez-vous manqué et de jazz improvisé. Les mots ne suffisent pas toujours…

Mon ami Garry est mort l’été dernier. Ce serait presque banal si je ne l’avais serré dans mes bras récemment en lui disant : « Tu sais, c’est le fun de pouvoir te dire qu’on t’aime. » Garry est passé de vie à trépas en quelques secondes au volant de sa voiture sur l’autoroute Décarie, à Montréal. Sa femme et sa fille de 18 ans, qui l’accompagnaient, ont bien failli y passer aussi.

Zigzag infernal, pied sur le gaz, cris et hurlements, immobilisation d’urgence à l’approche du pont Champlain, du vrai cinéma américain. Sa femme Danielle pourrait jouer les Bond girls au volant d’une Aston Martin si elle était plus jeune et mesurait 1 mètre 80.

Dans sa grande chance, Garry était suivi par un premier répondant et juste derrière, d’un urgentologue. Y a des gens comme ça ; ils attirent les anges. Une main solide a extirpé Garry de son siège d’auto, entrepris les manoeuvres de réanimation non sans lui briser quelques côtes, l’urgentologue a appelé l’ambulance et un de ses amis cardiologue au CUSM : « Prépare la salle d’op. Je t’envoie un patient. » Infarctus. Une autre ambulance, munie d’un défibrillateur, passait là par hasard. La vie a fait le reste.

Coup fumant du destin, mon ami Garry est revenu intact à 61 ans, sans séquelles, ni courgette, ni panais. C’est rare. Au département de cardiologie, le personnel l’appelait « le miraculé ». Dans des cas comme le sien, les premiers répondants (les pompiers) en réchappent environ 10 %, et de ce nombre très peu conservent leurs pleines facultés. Comme lui a dit le cardiologue : « On réanime souvent des légumes. »

Après sa renaissance, Garry a reçu beaucoup de visiteurs tout l’été. On venait lui dire qu’on l’aimait de l’Abitibi, de l’Ontario. « J’aime mieux recevoir chez nous qu’au salon funéraire », soulignait Danielle.

Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes drôlement faits, nous, les humains. Nous aimons parfois mal, parfois trop tard. Un ressuscité devient plus précieux et les morts ont vraiment toutes les qualités.

Quand l'amour se tait, l'amour est mort

 

Si tu meurs, j’te tue

Vous me trouverez peut-être macabre en cette veille de fête des amoureux, mais je suis d’avis que la mort est une alliée de choix dans nos démonstrations sentimentales. Une chance qu’on meurt. Et si on pouvait entendre toutes les déclarations d’amour dont on nous couvre, les éloges funèbres fleuris, si on pouvait cueillir toutes les larmes et le vrai chagrin, nous aurions sûrement le coeur rempli d’amour.

J’y songeais vendredi dernier devant l’urne d’un ex-boss, ex-amoureux, toujours ami, le journaliste Benoît Aubin. Je venais de voir le film La La Land, une histoire d’amour enchantée et triste à la fois, deux voies parallèles qui bifurquent, lorsque j’ai appris la mort de Benoît. Le générique venait de tomber. The end, baby.

Me sont revenus en tête nos multiples voyages, de Péniscola à New Awlins, notre départ pour New York en ce mémorable 11-septembre 2001 — 10 jours de terrain avec un pro mû par l’instinct —, toutes ses phrases, tout lui. Notamment Le Loup et le Chien, cette fable de La Fontaine qu’il aimait tant répéter, narquois.

– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?

– Pas toujours : mais qu’importe ?

– Il importe si bien que de tous vos repas je ne veux en aucune sorte. Et ne voudrais même pas à ce prix un trésor.

– Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

À la pigiste que je suis depuis toujours, Benoît aimait aussi répéter : « Never let them see you sweat. » Ne les laisse jamais voir combien tu pédales dans la choucroute. Je ne sais trop si c’était une leçon de vie, d’art martial ou de journalisme, mais elle m’a servi dans tous les cas.

Et Benoît est mort comme ça, sans montrer qu’il ramait. En janvier, on s’était mutuellement souhaité beaucoup de santé pour l’année. Mais pour lui, il était plutôt question d’heures. Il avait un sens aigu de l’amitié et de l’honneur, secret et entier, sentimental et baveux. Il y a trois ans, au téléphone, un soir d’intoxication médicamenteuse provoquée par la chimio, un soir où il faisait office de 911, il me balance : « Je veux pas que tu meures, Djo. Je t’aime. »

Il était capable de dire à une morte-vivante qu’il l’aimait, c’était déjà plus que l’amitié le commande. Moi, je n’ai pas osé, du moins, pas récemment.

Par pudeur, par insouciance, par déni, allez savoir. Comme disait Benoît : « C’est pas la vitesse qui tue, c’est l’arrêt brusque. » Et l’arrêt arrive toujours trop vite.

Aimer comme au dernier jour

Il faudrait toujours aimer comme si c’était la dernière fois. Se dire « Je t’aime » en se quittant, même fâchés, comme je l’ai fait cette semaine avec mon B. Toujours se dire ces mots qui ont fait résonner fort le Québec que j’aime depuis ce funeste 29 janvier.

Nous avons ressorti Yvon Deschamps (Aimons-nous quand même), Raymond Lévesque (Quand les hommes vivront d’amour), puisé dans notre humanité et notre amour façon hippy, peace and love, la Saint-Jean sur la montagne en 1975, gens du pays qui se laissent parler d’amour.

Pourquoi attendre que les coeurs saignent, que nos amours s’éteignent, que nos souvenirs nous étreignent pour laisser parler nos tripes ?

Nous sommes des idiots pathétiques, capables du meilleur et du pire.

Comme me le répétait souvent le père Lacroix (mon autre Benoît) : l’homme est meilleur que ses actes. Justement, je viens de tomber sur un de ses textes posthumes, paru au début du mois dans un petit florilège intitulé L’amour au coeur de la vie. Le père Lacroix nous rappelle combien les mots sont limités : « Les mots ne réussissent pas à parler de l’essentiel. […] Toutes les langues sont impuissantes pour parler de ce sentiment. »

Le vrai amour humain a du divin en lui, il est spirituel

 

Et puis, il constate aussi en parlant de l’après-catastrophe : « Il y a eu des manifestations d’amour, comme on en voit seulement dans les tragédies. L’amour, ce n’est pas seulement à l’opéra et dans les romans. Ça s’intensifie bien davantage dans une situation de conflits que lorsqu’on s’endort bercé par la coutume. Les gens deviennent comme des arbres solidaires, ceux qui passent à travers la tempête et le vent. »

Aimons-nous comme des enracinés ou des déracinés.
 

Éros et Thanatos

Avec les boomers qui prennent doucement leur retraite, avec le grey power, il faut s’attendre à voir bien des aspects de la vie revisités. Le sexe en fait partie. Le cinéaste Fernand Dansereau (88 ans) nous offre un documentaire qui touche un sujet encore tabou, le sexe improductif, le sexe sans procréation, le sexe qui n’épouse pas forcément les canons esthétiques actuels et qui défie l’âgisme ambiant. L’âge de braise n’est pas dénué d’intérêt sensuel. Le documentaire L’érotisme et le vieil âge est moins intéressant d’un point de vue visuel, trop cliché (une salle de conférence pour réunir des personnages ? !), que pour son propos, franc et courageux, livré par des couples ou des célibataires âgés. En salle aujourd’hui même.

 

Dans une série de portraits très honnêtes et sans chichis de sexas et même d’octogénaires, Des nuances de sexe et de gris, à Télé-Québec le lundi 13 février à 21h, porte sur le même sujet. Un excellent documentaire de la « jeune » Sophie Lambert.


Adoré Julieta, le dernier film de Pedro Almodóvar, une histoire d’amour d’une mère pour sa fille, disparue sans laisser d’adresse. Le regard amoureux d’Almodóvar pour « ses » femmes est toujours présent, son esthétisme totalement séduisant et sensuel. Vêtements, matières, couleurs, accessoires, tout me chavire dans son approche. Un plaisir pour l’œil et pour l’esprit. Et plusieurs histoires d’amour superposées. Je l’ai vu en espagnol, sous-titré, plus authentique.

Aimé L’amour au cœur de la vie, un petit recueil qui s’offre bien et où se mélangent plusieurs plumes connues qui trempent l’amour dans la nouvelle, le poème, la réflexion ou la bande dessinée. Outre un entretien avec le père Benoit Lacroix, on y trouve une jolie nouvelle de Catherine Perrin, un poème sur la mort et l’amour de François Desfossés, et même un texte de la sexologue et religieuse Marie-Paul Ross. Bref, un collectif d’auteurs sur un thème universel et rassembleur.
7 commentaires
  • Jean-Marc Simard - Abonné 10 février 2017 09 h 09

    Ce que l'on recherche en amour...

    «Ce que l'on cherche en amour quand on est jeune c'est la fusion des corps, et quand on est vieux ce que l'on cherche c'est la communion des âmes» Voilà la belle phrase retenue après avoir visionner le petit documentaire sur youtube...

  • Denis Paquette - Abonné 10 février 2017 09 h 11

    demeurer humble et modeste, bonne St. Valentin

    on est souvent plus capable d'aimer,dommage c'est souvent les meilleures moments de notre vie, mais peut être que l'amour est un plus grand que nous sommes ,enfin,j'ai passé ma vie a asseyer de le comprendre, peut être est-il une sorte de mystere, plus grand que nous,j'envie sur ce plan les croyants, mais cette grande foi s'est effacée de moi il y a tres longtemps, le plus que je puisse croire, c'est que le monde est un grand mystere, tout a fait cosmique,vous imaginez nous ne sommes meme pas un grain de sable dans ce grand mystere,le plus que je puisse faire devant ce grand mystère c'est de demeurer humble et modeste

  • Marc Therrien - Abonné 10 février 2017 12 h 11

    L'amour en manque d'amour


    Depuis Platon et Socrate, on sait que l’amour est essentiellement désir.
    Désir pour ce qu’on n’a pas et ce qu’on n’est pas.
    L’amour est manque et le manque d’amour est souffrant.
    Et les évènements récents de l’actualité nous font ressentir fortement ce qui arrive quand l’amour même manque à l’amour.

    Marc Therrien

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 10 février 2017 16 h 05

    Triste mais sans regrets

    Le premier octobre 2016 moi et ma conjointe avons eu un grave accident de moto, un gars comme ça qui décide de tourner devant moi comme si nous n'étions pas là , résultat : je m'en sors avec quelques fractures et points de suture mais ma blonde, elle, y est restée. J'ai rampé jusqu'à elle pour lui toucher et lui parler mais peine perdue.

    Oui je suis triste et elle me manque. En dix ans on ne s'est jamais chicané. Nous partagions tellemment d'intérêts communs, livres, bière de micros, agriculture, l'amour de l'exploration humaine de nos capacités, enfin ....

    Riche d'une expérience de trente ans de massothérapie j'ai eu la chance d'explorer tout le potentiel du toucher. Dans notre vie de couple nous nous faisions un genre de calins un peu spécial ; nous nous enlassions et nous respirions au même rythme. L'effet en est un de symbiose , où un plus un fait un grand Un. On pouvait faire ce geste plusieurs fois par jour. Je lui disais : Tu me fais sentir comme un carreau de beurre dans un poêlon chaud, tous les petits tracas quotidiens s'envolaient comme par magie.

    Nous parlions souvent de la mort non pas par sadisme mais bien pour prendre conscience, ne pas oublier, que nous ne sommes pas éternel que si nous avons quelque chose à dire, un rêve à réaliser, un geste à poser, une merci à dire ( pour la journée, pour le repas préparé, pour l'accompagnement durant la journée)qu'il fallait le dire ou le faire

    Mis à part tout ce que j'ai appris avec ce petit bout de femme elle aura laissé une marque indélébile dans mon âme un pont vers l'infini

    Il y un chant lakota qui dit qu'aujourd'hui est une belle joournée pour mourir. Imaginons que vous preniez conscience que le sourire d'une personne aimée, le contact avec vos petits enfants, la main que vous serrez, sera la dernière fois...imaginez ce que pourrais devenir votre quotidien. Chose certaine ça replace les priorités à la bonne place

    Oui j'ai encore de la tristesse mais dieu de dieu que je n'ai pas de regrets

    • Danielle - Abonnée 10 février 2017 19 h 33

      Bonjour Jacques,
      je suis la Danielle de l'article, la conjointe de Garry et je suis grandement touchée par votre témoignage. Je suis consciente que "chaque jour peut être une journée pour mourir" et notre karma a été différent pour nous (cette fois-là). Si le vent avait tourné autrement, je n'aurais pas eu de regrets moi non plus; on "se dit" au quotidien par nos gestes et nos mots. Ce soir je pense à vous bien fort et à la permanence de l'absence qu'il vous faut apprivoiser. Bon courage.

  • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 10 février 2017 18 h 38

    Julieta

    Avec une amie, je suis aussi allé voir ce film hier. Contrairement à plusieurs des autres films d'Almodovar, nous n'avons pas beaucoup apprécié. On cherchait un qualificatif qui pourrait décrire ce qu'on ressentait et c'est «froideur aseptisée» qui s'est imposé, comme une histoire qu'on raconterait avec une distanciation proche de l'indifférence.

    Le personnage principal, à son plus jeune, est recouvert d'un maquillage alla poupoune qui le plastifie et qui, à mon avis, me semble inapproprié à sa nature.

    Étrangement, j'ai pensé à Vertigo d'Alfred Hitchcock, tourné en 1958, à cause peut-être de cette trame sonore à l'américaine.