Le nomadisme numérique: l’ère des «e-tinérants»

La communauté mondiale des nomades numériques compte d’ailleurs bon nombre de travailleurs des médias — à commencer par les blogueurs.
Photo: iStock La communauté mondiale des nomades numériques compte d’ailleurs bon nombre de travailleurs des médias — à commencer par les blogueurs.

Il y a un peu plus de 20 ans, avant de devenir journaliste aux semelles de vent, je me disais qu’un jour j’irais vivre dans une ville différente chaque année, sur une période de 10 ans : Barcelone, Djakarta, Sydney, Bangkok, La Havane, Jérusalem, Tokyo, Berlin, Le Caire, Buenos Aires, e tutti quanti.

Le seul hic qui m’empêchait de mettre mon jouissif projet à exécution : me trouver un ou des boulots qui me permettraient de (sur) vivre dans chacune de ces cités. Difficile, en effet, de faire valoir sa plume dans un monde alors déconnecté, où on livrait encore les textes sur disquette et les diapos par messager.

Si c’était à refaire aujourd’hui, je n’aurais plus à m’embêter de telles vétilles et j’installerais mes pénates trois mois à Ubud, quatre mois à Medellín, six mois à Budapest ou un mois à Tbilissi.

Non seulement je n’éprouverais aucune difficulté à travailler dans mon domaine grâce à des clients du Québec ou d’ailleurs dans la francophonie, mais encore aurais-je l’embarras du choix pour m’installer dans n’importe quelle ville ou région, guidé par un coût de la vie bien plus bas qu’ici. Le tout en étant rémunéré en espèces qui sonneraient et trébucheraient en dollars, sur le plancher des cashs.

Mieux : je pourrais profiter d’une pléthore d’espaces communs de travail, les sites de coworking qui essaiment désormais dans le monde et où on peut disposer d’un bureau, d’un accès Internet et d’autres services à partager, à l’heure, à la semaine ou au mois, et ce, pour une somme minime. Ce faisant, je rencontrerais une foule de travailleurs indépendants qui échangent, discutent, relaient ou fraternisent — c’est selon. Au surplus, je larguerais ma valise dans un logement à prix modique ou dans un espace de coliving, avec ou sans services.

Tout ce qui précède fait partie d’une révolution bien établie dans le monde du télétravail indépendant, un mode de vie qui ne cesse de prendre de l’ampleur au sein du Village planétaire, y compris au Québec. Les avancées technologiques, la rapidité et l’efficacité des communications et la prolifération des réseaux sociaux ne font qu’améliorer les choses, d’année en année.

Au début du phénomène, tout ce qui touchait la création, la rédaction, la gestion des réseaux sociaux, l’informatique, le design, le graphisme — bref, tout ce qui se fait aisément de chez soi — était privilégié par les télétravailleurs. Mais de nos jours, des sites comme Fiverr (fiverr.com), Upwork (upwork. com) ou Working Nomads (wor kingnomads.co) proposent des télécontrats en vente, marketing, finance, droit et management, pour ne nommer que ces domaines.

J’espère que plusieurs entreprises adopteront ce type de structure décentralisée pour répondre aux aspirations des “milléniaux” : bénéficier d’une carrière professionnelle tout en assouvissant leur soif d’explorer le monde

 

Grâce à la variété de petits et grands boulots réalisables à distance, de plus en plus de télétravailleurs ne se contentent plus de bosser depuis leur froide et coûteuse contrée : ils s’envolent sous des cieux plus cléments, plus chauds, plus exotiques et surtout plus abordables, ce qui leur permet de vivre modestement, mais très agréablement, avec une qualité de vie difficilement égalable.

« Avec un budget de 1000 $ à 1500 $ par mois, je vis vraiment bien dans mon propre bungalow, avec femme de ménage et blanchisseuse, tous mes repas pris au resto, des activités et des soirées arrosées », raconte la Montréalaise Émilie Robichaud, jointe au Cambodge, où elle se trouvait cette semaine.

Il y a un peu moins de cinq ans, cette chargée de projets dans une agence de pub a tout largué pour mettre les bouts à Bangkok. Désormais, elle vit en moyenne 11 mois par année en Thaïlande, au Mozambique, en Colombie, en Équateur ou ailleurs.

« Au début, je faisais de la consultation et de la gestion en médias sociaux, 20 heures par semaine, pour une entreprise québécoise, se souvient-elle. Ça me permettait de vivre presque comme une reine en Asie ! Après quelques mois, j’ai accepté des contrats de marketing numérique pour des entreprises néo- zélandaises, et j’ai également participé au développement de nouvelles applications mobiles. »

Durant ses temps libres, Émilie parcourait parallèlement la planète bleue, sac au dos, tout en développant Nomad Junkies Media (nomadjunkies.com), l’entreprise qu’elle a cofondée et qui comprend un magazine Web pour routards et un blogue, en plus de produire des livres numériques et d’organiser des conférences. Aujourd’hui, elle vit exclusivement de sa start-up… tout en bourlinguant chaque fois qu’elle en a l’occasion.

La communauté mondiale des nomades numériques compte d’ailleurs bon nombre de travailleurs des médias — à commencer par les blogueurs —, qui ont fait du voyage leur principal gagne-pain et qui jettent leur camp de base de-ci, de-là, au gré de leurs envies de découverte, profitant des espaces de coworking et de coliving pour économiser et… rencontrer leurs pairs.

Bali, en Indonésie, Chiang Mai, en Thaïlande, et Medellín, en Colombie, sont à cet égard particulièrement prisés. Mais en parcourant des sites comme Nomad List (nomadlist.com) ou Numbeo (numbeo.com), qui recensent les villes où il fait bon cotravailler, on constate que nombreux sont les endroits du globe désormais courus pour leurs communautés grandissantes de nomades numériques.

Désormais, on organise même des croisières (nomadcruise.com) et des expéditions (nomadconvoy.co) consacrées à ces derniers, ainsi qu’un grand rendez-vous annuel, la Coworking Unconference (cuasia.co), qui s’est déroulée à Chiang Mai cette semaine. Bref, la tendance est là pour de bon, et elle semble promise à un bel avenir.

« J’espère que plusieurs entreprises adopteront ce type de structure décentralisée pour répondre aux aspirations des “ milléniaux: bénéficier d’une carrière professionnelle tout en assouvissant leur soif d’explorer le monde », conclut Émilie Robichaud, les pieds enfoncés dans le sable de l’île cambodgienne de Koh Rong, tandis que Montréal s’apprête à vivre un énième épisode de verglas…

 

La livrée du Best Of 2017 de Lonely Planet consacre un chapitre aux « Travailleurs sans frontières » que sont les nomades numériques, avec une liste de dix espaces de coworking« parmi les plus tendance de la planète ».

En voici cinq : Hubud, Ubud, Bali; Ondas, Medellín, Colombie; Laptop, Paris; Punspace, Chiang Mai, Thaïlande; Urban Place, Tel-Aviv, Israël.