La littérature à la rescousse du réel

Juste avant Noël, Le Devoir avait publié un long dossier sur les dystopies (ou contre-utopies, récits catastrophes de nos futurs déshumanisés). Un enseignant du secondaire avouait avoir retiré de sa liste de lectures obligatoires le roman d’anticipation 1984 de George Orwell, écrit en 1949. Surveillés par des caméras de surveillance, leur vie ouverte sur Facebook, ses étudiants se disaient indifférents à se retrouver sous l’oeil d’un quelconque Big Brother comme dans ce 1984. La fiction d’Orwell leur tombait des mains.

Ironie du sort : voici que le proscrit de la classe trône depuis la semaine dernière en tête des meilleures ventes sur Amazon. Même qu’en juin prochain, son adaptation atterrira sur Broadway. Par effet de contagion, des élèves québécois finiront peut-être par s’y plonger. C’est bien pour dire !

Un jour recalé, un mois plus tard en rupture de stock, 1984. Demain, brûlé peut-être à titre d’oeuvre dissidente, comme dans Fahrenheit 451, autre célèbre dystopie de Ray Bradbury, adaptée par Truffaut, où la littérature entière passe au lance-flammes, sous soupçon d’éveiller l’esprit.

Novlangue

Les « faits alternatifs » de Trump posés sur l’audience gonflée à son assermentation et autres élucubrations présentées en vérités d’Évangile, collés à la novlangue d’Orwell, ont donc rendu à 1984 sa glorieuse pertinence. « L’ignorance, c’est la force », affirme un des slogans d’Oceania, cadre du roman.

Dans la vraie vie, l’ampleur des cafouillages à la Maison-Blanche, la vaste toile des mensonges présidentiels semblent tellement surréalistes, que les seuls points de comparaison deviennent des livres (ou des films). La réalité ne dépasse plus la fiction, elle lui demande des clés pour se comprendre elle-même.

Donald Trump semble incapable d’assurer le service, pire qu’on pensait, pire qu’il devait se l’imaginer avant ébauche. À force de suivre sa courte et agitée présidence en feuilleton, l’impression d’une fiction créée au-dessus de la tête de l’homme orange par un auteur bilieux et insomniaque s’accentue.

Dans la foulée du regain de popularité de 1984, d’autres dystopies (le mot semble recouvrir une infection purulente) retrouvent la faveur publique, dont Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et La servante écarlate de Margaret Atwood. De nouvelles variations se créent. Dans le film The Lobster de Yórgos Lánthimos (2015), les célibataires, grands parias, se voyaient métamorphosés en animaux.

De fait, en nos temps troublés, qui songerait à écrire une vraie utopie aux lendemains qui chantent ? Les rapports scientifiques et les productions catastrophes hollywoodiennes nous ont convaincus : ça va mal finir ! Les écrivains d’autrefois, privés de ces lumières, y gagnent un statut de visionnaires.

Du coup, leurs romans, dépoussiérés au fond des bibliothèques, redeviennent des phares dans la nuit, narguant la révolution informatique. Certains observateurs disent trouver dans les livres une valeur refuge, comme l’or, quand les fluctuations de la Bourse s’agitent le pompon. Et c’est reparti comme en quarante…

Exercice amusant que celui de relire ou de revoir à l’écran — génial Metropolis de Fritz Lang (1927) — des cauchemars d’anticipation d’hier, pour les comparer à nos dérives politiques dadaïstes. Écrits dans des contextes de montée du fascisme ou de guerre froide, c’est par l’esprit qu’ils nous parlent, les détails s’effacent.

Comme des papillons géants

Un point demeure : dans toute bonne dystopie, les dissidents reçoivent les pires châtiments. Qui éprouve des émotions et des sentiments, sort de sa cour, pense par lui-même, s’affiche en solitaire ou lit un livre est voué à la mort. Remarquez… notre société de divertissement, en joyeuse mêlée, n’est pas si loin du compte.

Le nouveau président des États-Unis est orwellien dans une époque orwellienne. Depuis le temps que des « faits alternatifs » circulent à pleins médias sociaux, repris par des journalistes dits sérieux, eux-mêmes surveillés en haut lieu, la machine s’est rodée.

Bientôt, dans cette étrange politique-fiction qui s’écrit sous nos yeux, les « faits alternatifs » seront toujours contestés par les journalistes, mais nul ne les écoutera plus ; leurs voix recouvertes en entier par la clameur des gazouillis présidentiels ou citoyens.

Le monde a les politiciens qu’il mérite, concluent tous ces ouvrages.

Ma dystopie préférée : Fahrenheit 451 ne se faisait guère d’illusions sur l’avenir des mots, elle qui y avait procédé au sacrifice des médias avant de brûler les livres de réflexion. « Je me souviens des journaux qui mouraient comme des papillons géants, écrivait Ray Bradbury en 1953. On n’en voulait plus. Et le gouvernement, voyant à quel point il était avantageux d’avoir des gens ne lisant que des histoires à base de lèvres passionnées et de coups de poing dans l’estomac, a bouclé la boucle avec vos cracheurs de feu. »

Morale de l’histoire : vive la littérature et ses prophètes !

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5 commentaires
  • Michel Lapointe - Abonné 9 février 2017 09 h 23

    La réalité à la don de nous rattraper.

    J'étais resté sans voix en lisant cette décision d'étudiants de se soustraire de la lecture du classique de George Orwell, et j'avais ri intérieurement en voyant le livre simultanément revenir parmi les meilleurs vendeurs. Comme vous l'écrivez, il ne faut pas s'arreter à l'anecdotique point sur les cameras qui nous surveillent dans le livre; quoique si je me rappelle bien, la "camera" de 1984 était en fait un ecran géant qui ne laissait aucun endroit d'intimité. Non. Le plus dur du livre, et le plus actuel, était la novlangue et l'imposition de contre-vérités. La disparition des gens sur les photos comme si qqe chose n'était jamais arrivé. Les faits alternatifs sortent en droite ligne de 1984. Ca vaut la peine de le relire pour savoir ce que l,avenir nous réserve.

  • Clermont Domingue - Abonné 9 février 2017 11 h 01

    Nos futurs déshumanisés

    Égoïsme,injustice et torrorisme sont les maillons d'une mème chaîne.
    Nous avons créé la force destructrice de nos cracheurs de feu.Notre rapport au temps et à l'espace est resté le même qu'en 1940.Pourtant,notre réalité est tout autre.En un *clic*,je suis en communication avec ma gérante de projet au Sénégal et en quatre heures je suis en vacances à Cuba avec ma famille.

    Sur notre planète rapetissée,les jeunes affluent d'Asie ,d'Afrique et du Moyen-Orient vers l'Europe qui veut les refouler.

    Les murs aux frontières ne sont pas la solution.Ce sont les murs,dans nos têtes,qu'il faut faire tomber.

  • Yves Ménard - Abonné 9 février 2017 14 h 12

    Ça ne peux arriver ici

    Excellente chronique, Mme Tremblay.
    Je vous signale aussi la dystopie qui, je crois se rapproche le plus de la situation actuelle, soit "It can't Happen Here" du romancier États-Unien nobelisé (1930), Sinclair Lewis.
    Cette dystopie raconte l'ascension d'un politicien populiste, Berzelius "Buzz" Windrip, qui est élu président des États-Unis, en défaisant Franklin Delano Rosevelt, et qui établit en quelques mois une dictature personnelle qui débouche finalement sur l'effondrement du pays et la guerre civile.
    J'ai lû cette dystopie il y a plus de 30 ans, et elle continue à me donner des cauchmards parce que très proche de la réalité sociologique US.
    Il faut lire la présentation en langue anglaise de Wikipedia (https://en.wikipedia.org/wiki/It_Can't_Happen_Here), et non celle en langue française qui est trop succincte, et qui décrit une campagne populiste et des événements très similaires à ce à quoi nous assistons maintenant, et pouvons malheureusement redouter si les choses continuent ainsi.

  • Loyola Leroux - Abonné 10 février 2017 16 h 53

    Lire des grands livres comme ‘’1984’’.

    Pourquoi madame Tremblay, si peu de chroniqueurs du Devoir recensent des grands livres et se concentrent toujours sur le dernier livres sorti en librairie ? Peut on se dire cultivé si on n’a pas lu ‘’Le meilleur des mondes, 1984’’ etc.

  • Donald Bordeleau - Abonné 11 février 2017 22 h 39

    Liberté

    «L’islamophobie a pour volonté de rendre l’islam intouchable», selon Pascal Brucker

    En espérant que la séance aura lieu plus tard dans la saison.

    En 2016, il y a eu 6 Québécois qui sont tombé au Burkina Faso. Il est fort probable que une tel séance aurait eu lieu.


    http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1015733/maison