Avant la fin

Pendant que les Patriots de la Nouvelle-Angleterre étaient occupés à se faire sérieusement ramasser dimanche soir, on pouvait déjà imaginer les gags qui ne tarderaient pas à surgir. Avant même la fin du match, Donald Trump, un ami de Bill Belichick et Tom Brady, signerait un décret prononçant l’abolition des Falcons d’Atlanta (qui soit dit en passant, comptent sur un receveur de passes musulman en Mohamed Sanu). Il ferait ériger d’urgence un mur à la ligne des buts des Patriots. Et le lendemain, il évoquerait des « faits alternatifs » pour expliquer que, malgré tout ce qu’on avait vu et entendu, la Nouvelle-Angleterre avait au fond gagné. Fin de l’histoire.

Sur les lignes de côté, Belichick fulminait. Brady, lui, baissait les yeux et hochait la tête, ne semblant visiblement pas comprendre un dénouement si inhabituel pour lui et son club. C’était 28-3 Atlanta vers le milieu du troisième quart. Tout fonctionnait d’un côté et rien de l’autre. Les Falcons carburaient à l’attaque, provoquaient des revirements aux moments opportuns et embouteillaient Brady dans sa poche qui n’avait pas grand-chose de protecteur. La fringante jeunesse allait finalement avoir raison de toute l’expérience de ce monde, parce qu’il faut bien se résoudre à passer le flambeau à un moment donné.

Puis, ce fut le rope-a-dope. Le gars qui se blottit dans les câbles, se laisse couvrir de coups qui ne le malmènent qu’en apparence, laisse l’adversaire s’épuiser puis fond sur lui comme la proverbiale misère sur les plus démunis de notre société sans espoir de rémission. Ou alors, comme à la lutte arrangée, le gars qui subit la raclée pour mettre fin à toutes les raclées ne peut rien faire d’autre que gésir à moitié mort au milieu du ring (ou à côté, victime d’une chaise/table/accessoire illicite jusque-là savamment camouflé), lorsque tout à coup il se met à péter le feu de l’enfer et à terrasser sans merci la concurrence jusqu’à ce qu’elle dise « chute », « pardon mononcle » ou « tu m’as eu, mon sale ».

C’est que la jeunesse peut rapidement se retrouver décontenancée et se mettre à courir partout dans le seul but de se sentir exister, alors que l’expérience sait depuis longtemps qu’il ne sert à rien de s’énerver, cela a pour seul effet d’augmenter la vente de médicaments et d’engorger notre système de santé. Ç’a donné ce que ç’a donné. Une remontée méthodique par une machine plus huilée qu’un culturiste en démonstration qui se disait qu’il peut arriver à tout le monde d’avoir un petit passage à vide mais que ce n’est pas une raison pour se recroqueviller en position foetale et déplorer la cruauté de cette chienne de vie.

Cela dit, combien de téléspectateurs ont fermé leur appareil à 28-3 pour aller s’adonner au tricot abstrait ou à quelque autre activité de ressourcement ? On ne peut guère les en blâmer, même si cela prouve qu’ils sont gens de peu de foi. Hé, même des journalistes professionnels patentés peuvent commettre le péché d’anticipation, comme le montre la une de la première édition du Boston Globe de lundi distribuée en Floride : « A Bitter End », lit-on dans une manchette surplombant une grande photo où l’on voit Brady écroulé au sol alors que Robert Alford, qui vient de l’intercepter, file fin seul vers la zone des buts.

Car il ne faut jamais, jamais abandonner un match en cours de quelque nature que ce soit, du moins si on ne veut pas rater l’Histoire qui se fait. Même quand l’ordinateur d’ESPN calcule que les Falcons ont, à un certain moment, 99,7 % des chances de l’emporter. Ce 0,3 % manquant, messieurs dames, est l’essence même de la vie. Il est d’ailleurs profondément bizarre de constater qu’une foule de gens considèrent que, rendu là, c’est bel et bien fini, alors qu’ils continuent d’acheter des billets de loterie.

On aurait d’ailleurs dû voir venir. Car toute étant dans toute, l’issue était écrite dans le grand livre de la fausse connaissance, un concept qui a la cote ces temps-ci. Nous le soulignions ici même il y a quelques jours : huit fois auparavant les Pats s’étaient rendus au Super Bowl. Quatre fois, ils affrontaient une équipe avec un logo évoquant un animal (Rams, Panthers, Eagles et Seahawks), et ils avaient chaque fois gagné. Quatre fois, il s’agissait d’une ou deux lettres (Bears, Packers, Giants à deux reprises), et ils avaient perdu. Comme les Falcons arborent un faucon esquissant la lettre F, il était tout à fait normal que le match soit nul.

Il faut simplement croire qu’en fin de compte, le faucon est la vraie affaire et le F une simple construction allégorique issue d’un artiste enfiévré qui n’a fait que retarder la chute. Tout était bien qui devait finir mal.

7 commentaires
  • Pierre Robineault - Abonné 7 février 2017 09 h 57

    Un plaisir

    Un plaisir jouissif que celui de vous lire, maître Dion! À chacune de vos chroniques.

    • Simon Thibault - Abonné 7 février 2017 11 h 24

      Chroniques malheureusement trop rares...

    • Prof. David Gagnon - Abonné 7 février 2017 21 h 45

      À quand une publication des meilleures chroniques du maître Dion, classées par catégories, par thèmes, par nombre de néologismes au pouce carré, par sports, par enjeux de société abordés?

    • André Joyal - Abonné 8 février 2017 09 h 34

      @M. Gagnon, je serai le premier à me précipiter à la Coop de l'UQAM pour demander mon exemplaire. Allez! M. Dion!!!

  • Jean-Paul Ouellet - Abonné 7 février 2017 16 h 02

    Encore, encore

    D'accord avec les deux commentaires précédents. On en veut plus.

    Jean-Paul Ouellet

  • Pierre Brosseau - Abonné 7 février 2017 16 h 49

    LE TRICOT ABSTRAIT ...

    ... j'ai beaucoup aimé.

    On en fait avec des cheveux d'ange et des baguettes de fée ?

  • Réjean Martin - Abonné 8 février 2017 10 h 45

    on lit

    On lit monsieur Dion, puis on relit... Bravo!