L’anti-humanisme

À raison, la Fondation Lionel-Groulx vient de réussir à convaincre la Société de transport de Montréal d’installer sur les quais du métro de petites plaques qui expliquent, à tout le moins sommairement, l’origine des noms donnés aux stations. Une heureuse initiative à laquelle on ne peut qu’applaudir.

Ces nouvelles plaques commémoratives, pour utiles qu’elles soient, illustrent tout de même à merveille la conscience mal assurée de notre société pour son histoire.

Depuis l’ouverture du métro en 1966, il n’y avait jamais eu d’explications de ce genre fournies systématiquement aux passants.

Durant des générations, une Église qui se substituait à l’État s’était employée à magnifier l’histoire selon des vues qui soutenaient avant tout l’idée de sa permanence. Ses constructions historiques étaient projetées sur un grand rideau de scène où se jouait un théâtre d’ombres et de lumières capables de faire croire aux loups autant qu’aux élans de chevaliers de la nation. Cela a donné lieu à des récits gonflés, mais souvent creux ou sans consistance, comme celui de Dollard des Ormeaux.

Cette histoire triomphaliste, hyperbolique, élevée à l’autel de la nation au nom d’une épopée missionnaire en Amérique, se justifiait toujours par un attachement obsessionnel à des « valeurs traditionnelles », fondées sur l’image d’une société agricole où règne l’homogénéité des caractères physiques autant que culturels. Au point d’en arriver à faire croire que les sociétés humaines étaient monolithiques, fixées une fois pour toutes dans leurs caractères pour les siècles des siècles. Il suffisait donc d’alimenter les mythes et de laisser l’histoire véritable de côté, en pâture.

Plutôt que de faire face à la réalité, on laissait volontiers son oeil chavirer vers ce passé édifiant, comme si le regard appréciait avant tout le fait d’être trompé. Cela a donné lieu pendant trop longtemps chez nous à la présentation d’un passé en trompe-l’oeil derrière lequel on dissimulait la véritable perspective.

Tandis qu’on s’employait à célébrer ainsi la grandeur nationale en se frappant la poitrine, on s’évitait par exemple de considérer que des centaines de milliers de Canadiens français fuyaient vers les États-Unis. Dans un monde en changement, on répugnait à considérer que tout ne s’explique pas seulement par le récit sublimé de la vie des premiers colons blancs.

Plusieurs de nos nationalistes qui se revendiquent aujourd’hui d’un idéal « identitaire » sont en quelque sorte les héritiers de pareilles visées messianistes à peine amendées. Les ardents défenseurs de la perspective identitaire, si à la mode dans le discours public québécois, se posent en héritiers de cet idéal missionnaire auquel les illusions d’une grandeur figée suffisaient.

Devant le monde apocalyptique qu’ils ne cessent de nous décrire, ils en appellent à un retour à ces vieux récits gonflés et faussement rassurants sur l’identité commune. Le sens de la nuance n’apparaît pas souvent au rendez-vous des tristes panoramas qu’ils peignent. C’est du lourd pour du soufflé.

Les nations, ils les envisagent dans une cosmogonie d’oppositions où les différences culturelles et politiques sont réduites à de quasi-invariants anthropologiques. Il ne leur en faut pas davantage pour se prendre soudain pour de preux chevaliers défendant rien de moins que la civilisation.

Tout cela fonde un principe circulaire d’obéissance aveugle et craintive envers tout ce qui s’écarte d’un schéma préfabriqué. « Nous » contre « eux ». « Nous » qui ne sommes bien « nous », après tout, qu’à force de ne pas être « eux »…

Ce discours, charrié notamment en boucle par les péroraisons de quelques Achille Talon de salon, répète des éléments d’un langage emprunté à la droite européenne. Cela conduit par exemple à soutenir contre l’évidence que le racisme n’existe pas au Québec, pas davantage que l’islamophobie ! À croire ceux qui osent encore le répéter après tant d’évidences contraires, cela ne serait qu’une invention des ennemis du Québec pour plonger les Québécois dans un état de contrition destiné à les paralyser devant l’avenir ! J’ai lu et entendu cela à répétition ces derniers mois, dans la nébuleuse de courants nationalistes quelque peu nauséabonds.

Selon ces apôtres du conservatisme, il faut échapper au déclin civilisationnel en se repliant sur un passé soigneusement tracé qu’il importe de savoir caresser sans trop le remettre en cause, par peur d’en voir jaillir un jour des questions qui indisposeraient notre disposition à s’y conformer. Cette hantise du déclin de la civilisation, à les entendre une question brûlante d’actualité, est pourtant tout aussi vieille que l’histoire de l’Occident. C’est sur cette crainte d’ailleurs que s’édifie le règne peu rassurant de ce président qui martèle son « Make America Great Again ». Dans cette inflation verbale du national de nos parangons de la civilisation, le combat pour la nation prend volontiers l’allure d’un combat contre les musulmans.

L’anti-humanisme se porte bien. À l’évidence, hélas, l’humanisme n’a jamais été la seule force qui anime le développement historique dans nos sociétés.

44 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 février 2017 02 h 08

    La civilisation des lumières est universelle.

    Monsieur Nadeau, vous vous trompez. La philosophie des lumières n'a rien d'identitaire là-dedans. Ce sont des valeurs universelles des sociétés ouvertes et civilisées partout dans le monde.

    Ce n'est pas les Québécois qui veulent se replier sur eux-mêmes en vivant dans le passé. Ce sont les intégristes qui tiennent beaucoup au passé et qui veulent nous ramener à la gloire du 7e siècle!

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 6 février 2017 09 h 20

      Ce n'est pas "nous", c'est les "autres". Relisez le texte, il me semble bien qu'il y a un quelque chose d'expliqué qui correspond à votre commentaire.
      L'humanisme ne cherche pas de coupable : ce serait trop facile. Si l'intégrisme est bien anti-humaniste, les intégristes, s'ils existent vraiment, n'en sont pas moins aussi "humain" que nous.
      Exit logique du "nous" et du "eux".

    • André Joyal - Abonné 6 février 2017 10 h 52

      M. Nadeau est très impertinent dans cette chronique.

      Est-ce parce que je suis encore sonné par la débandade des Falcons d'Atlanta que je n'arrive pas à saisir ce que veux dire M. Nadeau? Surtout quand il écrit: «Devant le monde apocalyptique qu’ils ne cessent de nous décrire, ils en appellent à un retour à ces vieux récits gonflés et faussement rassurants sur l’identité commune. Le sens de la nuance n’apparaît pas souvent au rendez-vous des tristes panoramas qu’ils peignent. C’est du lourd pour du soufflé.»

      Je ne me reconnais pas dans ces propos. Où va Le Devoir?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 février 2017 06 h 48

    L'anti-humanisme est à droite

    Je n’ai pas compris le rapport entre l’enseignement de l’histoire ‘triomphaliste’ et l’attentat de Québec.

    On ne peut pas aimer les autres si on ne s’aime pas soi-même.

    Dans le cas particulier de l’histoire nationale, elle doit décrire tous ceux qui ont contribué à bâtir le Québec, de la description des mœurs autochtones et des premiers colons français jusqu’aux vagues successives d’immigrants qui se sont succédé à la faveur des conflits à l’Étranger.

    Notre histoire, doit-elle être ‘triomphaliste’ ? Sans aucun doute. Puisqu’on l’enseigne à des jeunes, elle ne peut être intéressante qu’en magnifiant le courage de ceux qui l’ont marqué. C’est ce que tous les pays du monde font.

    Les mouvements de Droite sont au service des possédants. Or le 1% ne peut dominer une Démocratie que s’il s’appuyer sur suffisamment d’électeurs pour porter au pouvoir ceux qui sont à son service.

    Alors que la majorité de la nouvelle richesse est accaparée par le 1% et que stagnent les revenus des classes moyennes, il faut convaincre celles-ci que c’est la faute des ‘ostis de B.S.’ et des impôts qui servent à payer des technocrates paresseux. Et non à cause de l’évasion fiscale qui cache au fisc des milliers de milliards$ à travers le monde.

    Et c’est ainsi que la Droite québécoise utilisera les peurs sécuritaires représentées par des mouvements islamistes — financées par la dictature saoudienne, une grande amie de cette Droite — en exagérant le danger que font courir les Musulmans occidentalisés et pacifiques qui habitent nos pays et en bloquant toute ouverture à l'autre au nom des valeurs traditionnelles en péril.

    Mais le plus grand succès de cette Droite, c’est d’avoir pervertie le féminisme, libérateur par essence, en lui greffant un ‘féminisme de chiffon’, superficiel et contraignant, qui transforme le voile islamique en muléta et qui dresse ainsi des femmes contre d'autres femmes.

    L'anti-humanisme, c'est la Droite, égoïste et xénophobe.

  • Marie-Marthe Lebel - Inscrite 6 février 2017 07 h 00

    Déclin et retour

    Civilisation est un mot trop grand et trop beau pour être si facilement emprunté, utilisé et bafoué. Cependant le mot religion est simple. Le religieux, qui le transporte, est de retour en force. Mettons Trump de côté un instant. Difficile à croire, mais nous ne sommes pas encore américains et ce n'est pas avec un premier ministre en apparence islamophile qu'on pourra s'en approcher.
    Monsieur Nadeau, vous avez connu Charb de Charlie Hebdo, assassiné pour ce qu'il a toujours eu le courage de dire et de dessiner. Son livre a été publié après sa mort : Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes. Nous aurions tous intérêt à le lire et à le relire. Vibrant plaidoyer contre le racisme, il démontre bien comment ce nouveau mot au goût du jour, islamophobie, est une autre création des médias et des élites pour donner bonne conscience et pour vendre, surtout vendre, le journal et la peur.
    Même si demain matin, tous les musulmans du Québec devenaient cathos, le racisme serait là, encore. Ceux qui disent se battre contre l'islamophobie se trompent de cible. Ils ne défendent pas les individus, mais plutôt la religion. Comme dit Charb, ils ne parlent pas de musulmanophobie, comme on parlerait d'homophobie. Il semble élémentaire que critiquer une religion, une idéologie, une politique est un droit fondamental qui entraînera toujours des dérives et des blesures. C'est ce qui fait une civilisation. Réprimer la parole et balayer sous le tapis peut donner l'apparence que tout est propre et que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. L'état de droit se doit d'assurer à ses citoyens le droit de croire et de pratiquer la religion et la non-religion qu'ils voudront dans leur vie privée. Cependant, il ne doit jamais faire le service après-vente d'une religion. Longtemps, j'ai pensé que nous étions à l'abri du fameux God bless des américains. Aujourd'hui, je n'en suis plus certaine.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 6 février 2017 09 h 39

      Le pouvoir de la critique est un pouvoir nécessaire, mais dangereux s’il est mal dosé ou utilisé.

      On peut et on doit critiquer les fausses théories, les idéologies et ainsi de suite, mais ce n’est pas comme si on devrait nécessairement créer un climat de confrontation et de méfiance.

      L’humanisme, je crois, postule ceci : ce qui nous rapproche est plus fort et plus important que ce qui nous divise et le fait d’être humain nous unit tous. Comme nous sommes tous humains, nous devons lorsque nous critiquons des personnes les traiter comme des personnes, et non pas, des « cas du concept que je critique ».

      Les fractures sociales de nos sociétés sont énormes et nous peinons à concevoir que nos « ennemis de pensée » ont une intériorité humaine complexe et non réductible à ces pensées qui nous préoccupent.

      Dans ce contexte, discuter de la place de la religion doit se faire sans regard déformant, sans « religiophobie », disons, et sans double standard.

  • François Beaulé - Abonné 6 février 2017 07 h 39

    Un humanisme associé au libéralisme

    Le principal déterminant de l'histoire des derniers siècles est le capitalisme. Le libéralisme et l'humanisme individualiste ont «abrié» ou cherché à justifier la montée en puissance du pouvoir économique.

    Mais l'individualisme exacerbé finit par affecter l'identité des individus, de certains plus que d'autres semble-t-il. La peur de l'autre prend d'autant d'ampleur que l'identité est fragile. Et le risque que des minorités servent de boucs émissaires s'accroît.

    Il faut donc préciser ce qu'on entend par « humanisme ». Est-ce essentiellement la promotion de l'être humain comme individu ? Et la réduction de la société à un environnement devant être au service de l'individu-roi ?

    • André Joyal - Abonné 6 février 2017 11 h 02

      Excellent commentaire Mme Lebel:

      «God bless des américains. Aujourd'hui, je n'en suis plus certaine.»

      Moi aussi je n'en suis pas certain. On n'a pas fini de voir Dieu dans notre soupe.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 6 février 2017 17 h 18

      L'humanisme, à ce que je sache transcende l'égoïsme primaire de l'individu, car on ne s'accomplit pas comme être humain de cette façon. Si l'humain est un bébé gâté, c'est qu'on a une vision de lui plutôt comme immature.

      Cependant, certainement, l'humanisme cherche à ce que chacun soit un être humain à part entière et non pas disons ... «juste et seulement» un Québecois, un plombier, un croyant, un scientifique, un artiste, etc.

      Cette idée d'un être multidimensionnel est à la base de l'éducation générale : que tous devrait au moins un peu faire un bout de chemin en art, en science, en «humanités», disciplines incontournables pour se donner une culture de base.

      Bref, l'humanisme finit par critiquer solidement le libéralisme creux et superficiel de notre époque.

  • Yves Petit - Inscrit 6 février 2017 08 h 11

    J'aime Dollard des Ormeaux

    "Cela a donné lieu à des récits gonflés, mais souvent creux ou sans consistance, comme celui de Dollard des Ormeaux." dites-vous M. Nadeau.

    Aujourj'hui cela donne des réécritures de l'histoire à la mode du jour - la rectitude politique.

    • Jean Breton - Abonné 6 février 2017 10 h 31

      Et j'aimerais demander à M. Nadeau ce qu'il aura fait à l'époque si, comme Dollard et sa douzaine de compagnons, il s'était retrouvé devant quelques centaines de combattants Mohawks. Aurait-il livré combat héroiquement ou aurait-il déguerpi, la honte au front ?

      Triste époque où des chroniqueurs de la gogauche antinationaliste préfèrent les trouillards aux braves !