Trump, le maléfique

Lorsque j’étais jeune locataire à Manhattan dans les années 1970, j’habitais un grand immeuble de style Beaux-Arts — autrefois élégant, mais à l’époque délabré —, dont le propriétaire, Joseph Heller, était un objet de dérision à cause d’une habitude qu’on trouvait très particulière. Chaque week-end, M. Heller se présentait seul dans le sous-sol pour vider lui-même la monnaie des laveuses et des sécheuses.

Il se peut qu’il n’ait pas fait confiance au vieux Noir, le gentil Abraham, qui gérait l’édifice. Je crois plutôt que cela fait partie de l’ADN des barons de l’immobilier à New York — grippe-sous avant tout — et c’est à cela que je pense quand je songe au maléfique Donald Trump installé à la Maison-Blanche. En fait, je connais bien le milieu, mon grand-père milliardaire (lui aussi baron de l’immobilier dans Manhattan) ayant joué ce même rôle d’avare durant toute mon enfance et après, lorsqu’il a déshérité mon père. Différent de Trump, mon grand-père était un self-made-man, alors que le 45e président a commencé sa carrière avec un héritage considérable de son grand-père et de son père. Peu importe leurs débuts : la formation pour cette catégorie d’homme d’affaires est pareille, stricte et impitoyable.

D’après David Cay Johnston, biographe de Trump, Fred Trump, le père, a éduqué ses enfants à la dure : « Les garçons se voyaient confier la tâche de balayer les pièces de stockage, de vider les pièces de monnaie des laveuses et des sécheuses du sous-sol, de faire des réparations mineures sous la supervision des équipes d’entretien et, quand ils étaient plus âgés, de récupérer les loyers. » Selon un autre biographe, Michael D’Antonio, il y avait un certain « art » dans le métier de collecteur, qui « exigeait un pas de côté quand la porte s’ouvrait au cas où quelqu’un serait armé, par exemple, avec un seau d’eau chaude ».

Cette formation brutale explique plus que toute autre chose la méchanceté profonde de Trump et sa campagne de va-t-en-guerre contre tout le monde tout le temps. Fred junior, le frère aîné de Donald, n’a pas survécu à cette guerre : il est mort alcoolique à 43 ans. D’Antonio raconte comment le père, homme « immensément riche qui néanmoins ramassait des clous sur ses chantiers », avait sévèrement critiqué son héritier pour avoir fait installer de nouvelles fenêtres dans un vieil immeuble en cours de rénovation au lieu de réutiliser les anciennes.

Donald a mieux appris le catéchisme cruel du métier. Lorsqu’il a démoli le grand magasin Bonwit Teller pour faire construire la Trump Tower sur la 5e Avenue, il avait embauché deux cents et quelques ouvriers polonais illégaux pour faire le travail qu’auraient fait normalement des ouvriers syndiqués et beaucoup mieux rémunérés. Trump a roulé les Polonais — sans papiers, ils étaient vulnérables et donc sous-payés — et, après seize ans de procès entamé par les victimes, Trump est parvenu à un règlement. Il est vrai qu’il a fini par payer une somme d’argent, mais dans la psychologie immobilière, on gagne en traînant. Malgré la mauvaise publicité et les frais d’avocats, Trump estime sans doute qu’il a économisé à long terme. Et même s’il n’est pas arrivé à amasser plus d’argent dans le décompte final, il pouvait se réjouir du plaisir aigu qui caractérise son espèce : « Je les ai fait saigner, les salauds ! »

Traîner, et ainsi frustrer les adversaires, faisait également partie des tactiques de mon grand-père. Basé dans son hôtel à Singer Island, en Floride, il invitait le vendeur ou l’acheteur potentiel à lui rendre visite afin de boucler les derniers détails d’un accord quasi abouti. Si l’autre arrivait de loin — la Californie par exemple —, il était fatigué par le voyage. Le lendemain, mon grand-père faisait savoir son indisponibilité (maladie, erreur de calendrier, urgence ailleurs), donc le visiteur devait faire un choix : partir sans le contrat ou rester sur place à attendre le retour de son homologue. Souvent, le visiteur, agacé, voire humilié, cédait et baissait son prix ou haussait son offre. Pour mon grand-père, cette victoire à l’usure était une joie.

J’imagine que Trump a éprouvé le même sentiment de bonheur lorsqu’il a « négocié » le mois dernier avec le président mexicain, Enrique Peña Nieto. Censé se rendre à Washington pour réviser l’ALENA, Peña Nieto a d’abord dû subir l’humiliation. Trump annonce qu’il va construire le mur pour arrêter les immigrants illégaux (en quête de travail mal rémunéré) et que le Mexique, déjà une colonie de main-d’oeuvre bon marché pour les entreprises américaines, le paiera. Outré, mais ignorant la règle du jeu immobilier, le simple politicien Peña Nieto proteste. Trump renchérit : si le Mexique refuse de payer, mieux vaut annuler la réunion. Peña Nieto hésite, mais le lendemain annule officiellement pour sauver la face. La réponse de M. Trump : il va imposer un tarif de 20 % sur les exportations mexicaines pour régler la note. Qui va finir par baisser son prix ? Et qui en sera l’heureux bénéficiaire ?

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9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 février 2017 02 h 27

    C'est la doctrine du «business as usual!

    Malheureusement, Trump n’est pas le seul dans sa cupidité et son avarice et oui, sa lâcheté. Il adhère à la Bible des entrepreneurs de la maximisation des profits, aux dépens du bien commun. Toutes les tromperies sont appropriées pourvu qu'on atteigne ses objectifs pécuniaires. La globalisation est pleine d'exemples de corruption et d'inhumanité. C'est la doctrine du «business as usual»! C'est honteux!

  • Claude Bariteau - Abonné 6 février 2017 10 h 57

    Texte décapant.

    Quiconque vous lira trouvera dans votre texte du mordant bien senti par votre expérience de vie. Ce fut mon cas. Ce que vous soulignez avec doigté me semble s’appliquer aux gestes posés par le président Trump depuis son entrée en fonction.

    Visiblement, par ses gestes, il n’entend pas composer facilement avec des personnages publics et des pays qui s’imaginent, du moins à ses yeux, plus fins finaux que lui et les États-Unis.

    Sur cette base, seuls seront respectés ceux qui se comportent comme il lui fut appris. Cela étant, il n’en demeure pas moins que le peuple américain, comme vou, ne saurait se tenir coi devant un président qui, par les pouvoirs qui lui sont conférés, envisage de le modeler à son image.

    Aussi doit-on s’attendre –votre texte entrouvre la porte à une telle attente– à des réactions limitant ses propensions à négocier à la dure, car il pourrait en découler un crescendo interne et externe de durcissement susceptible d’ouvrir la porte à des foires d’empoigne.

    Est ce que souhaite ce président ? C'est possible mais j’en doute. Il m'apparaît plutôt souhaiter faire connaître comment il entend se comporter. Toute sa campagne fut réalisée dans cette optique.

    Élu président, s’il lui appartient de révéler ses visées, il lui revient par contre de trouver des moyens pour les atteindre sans mettre le feu aux poudres. Dans les mois qui viennent, ce sera son principal défi, que ses électeurs et ses électrices lui demanderont de relever.

  • Colette Pagé - Inscrite 6 février 2017 12 h 10

    Créer le chaos pour ensuite revêtir le costume de celui qui peut gérer ce chaos !

    Ce narcissique habitué à ce que rien ne lui résiste frappera son Waterloo comme la rebuffade que lui ont servi les tribunaux.

    Des tribunaux, le troisième pouvoir, composés de juges qu'il exergue et méprise comme le quatrième pouvoir qu'il souhaiterait mettre à sa botte. En somme, il est raisonnable de conclure que ce Président a de la graine de dictateur !

    Par contre ces tribunaux l'ont bien servi en lui permettant de déposer des poursuites abusives dites baîllons lui permettant de faire taire des personnes injustement traitées et de régler hors cours et à la baisse les réclamations provenant notamment de petits entrepreneurs condamnés à la faillite à défaut de se faire payer leur dû.
    Une façon de faire bien connu de certains entrepreneurs véreux du Québec.

    Ce Président, un capitaliste cupide et rapace qui s'entoure de personnes qui lui ressemblent dont l'argent est le seul langage connu est, selon l'article fort intéressant et fouillé de John R.MacArhur, est un exploiteur de travailleurs étrangers, bon sang ne saurait mentir, déshonore l'Amérique.

    Une Amérique à la dérive qui a perdu ses répères et qui a mis toute sa confiance dans ce boute-feu imprévisible qui, comme un chef de la Mafia, réuni les membres de sa famille et puis, avant de décider écoute les sages conseils de sa fille préférée Ivanka, ex-mannequin ignare de la complexité du monde.

    Déjà circule sur le site du Gouvernement du Canada une pétition réclamant son interdiction de foulée le sol canadient tant et aussi longtemps que ne sera pas annulé son décret bloquant les musulmans de 7 pays dont aucun ressortissant n'a jamais été qualifié de terroriste. Tout en omettant, intérêts obligent, l'Arabie saoudite qui propage sans vergogne la haine des non-musulmans dans le monde.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 6 février 2017 13 h 29

    "Self-made-man" ou héritier, quelle est la différence?

    C’est avec un intérêt jamais démenti que je lis les analyses de John R. MacArthur.

    Aujourd’hui, j’ai pris connaissance, avec beaucoup d’intérêt, des informations qu’il nous livre sur son grand-père milliardaire, self-made-man et sur Donald Trump, homme dont la fortune est basée sur un héritage qui lui a donné une bonne base pour se lancer dans la vie.

    Je ne sais pas si j’erre lamentablement, mais je me dois de dire que depuis assez longtemps (j’ai 73 ans), une question qui ne cesse de me hanter, c’est celle des disparités financières, économiques, sociales et culturelles.

    J’ai eu l’impression, peut-être maladroite ou erronée, que Monsieur Macarthur valorise les self-made-men. Si c’est le cas, c’est son droit.

    Mais mon expérience de la vie m’a amené à rencontrer une foultitude d’êtres humains qui ont travaillé dur, très dur même, et qui, pour autant, ne sont pas des self-made-men dans le sens éminemment capitaliste du terme.

    J’aimerais que Monsieur MacArthur m’explique pourquoi il y a de nombreux multimilliardaires dans un monde dans lesquel il y a, aussi, une pléthore de gagne-petit ou de «gagne-pas-beaucoup» qui ont trimé dur, toute leur vie durant.

    J’ai, moi-même, l’impression d’avoir travaillé très dur, toute ma vie durant. Et pourtant, étant retraité après avoir enseigné la sociologie pendant 37 ans et après avoir eu de nombreux emplois, je me dois de vivre en étant toujours très prudent en ce qui concerne mes finances et mon train de vie.

    Ma question, dénuée de toute arrogance, est : «John R. MacArthur, est-ce que vous avez une admiration, toute étatsunienne et très capitaliste, pour les «winners», et est-ce que les perdants, relatifs ou absolus, doivent accepter leur sort.

    Ce commentaire n’enlève rien à mon admiration pour le grand journaliste, John R. McArthur…

    Jean-Serge Baribeau, sociologue, écrivain public

    • Johanne Fontaine - Abonnée 8 février 2017 07 h 38

      Contrairement à vous, à la lecture du texte de M. McArthur, je n'ai aucunement ressenti qu'il valorise les self made man au sens où habituellement on entend cette expression.
      Je suis, par ailleurs, très sensible au fait qu'il puisse dénoncer les pratiques de son grand-père, chose tellement rare dans notre société judéo-chrétienne où le quatrième commandement de Dieu a modelé les mentalités.
      Sur ce sujet, la philosophe Alice Miller (alicemiller.org) s'est beaucoup attardée en étudiant le cas de dictateurs; pour résumer sa pensée, elle soutient que les personnes qui ont été des enfants maltraîtés et ont vécu dans l'impuissance en raison de leur état, deviennent, une fois devenus adultes, des tyrans aptes à se venger sur autrui, parfois même, sur des populations entières, des humiliations qu'ils ont subi à une époque oû ils ne pouvaient se défendre.
      Ce faisant, par le mécanisme de la grandiosité qui ne serait que l'envers de la dépression, ils parviennent à combattre le sentiment d'humiliation qui les habite.
      A la lueur des révélations contenues dans la chronique de John McArthur, il y a tout lieu de suspecter que ce mécanisme soit bel et bien celui qui est à l'oeuvre chez un individu tel que celui que vient d'élire le peuple américain.
      Le plus effarant, c'est que la population qui l'a porté au pouvoir, se reconnaisse dans ce sinistre individu; cela en dit long sur l'inconscient collectif de nos voisins du sud, pétris qu'ils sont dans un noralisme éculé, ne cherchant même pas à s'en défaire, ne disposant même pas d'un mot pour désigner ce qu'est la laîcité etc, etc.

  • Yvon Bureau - Abonné 6 février 2017 15 h 34

    Il doit avoir hâte, Trump...

    ... à un ou à des attentats de l'EI.