Attentat poétique en série

La comédienne Véronique Côté dans «Attentat». La poésie console ou libère. Mais les mots peuvent aussi salir, violenter, nous tuer.
Photo: Nicola-Frank Vachon La comédienne Véronique Côté dans «Attentat». La poésie console ou libère. Mais les mots peuvent aussi salir, violenter, nous tuer.

À la mémoire silencieuse de Azzeddine Soufiane, Aboubaker Thabti, Ibrahima Barry, Karim Hassane, Khaled Belkacemi et Mamadou Tanou Barry. En soutien à leurs familles.

Il fallait la présence désarmante de la poésie pour provoquer le début d’un perceptible sanglot. Je l’ai capté au passage comme une expression rassurante.

 

« La chambre d’amis sera telle
Qu’on viendra des autres saisons
Pour se bâtir à côté d’elle »

C’est sur ces mots du Mon pays de Vigneault que notre premier ministre a ravalé sa douleur cette semaine, des mots d’humanité, d’ouverture et de tolérance. Les cours de poésie devraient être obligatoires à l’université, au cégep, au secondaire, terreau de la poésie et de toutes les révoltes adolescentes. Et le poète, intégré comme garde-fou, nommé ministre de l’Immigration comme Gérald Godin, politicien et poète qui savait se faire aimer, tant des « de souche » que des « néos » de son comté de Mercier.

Au nord du monde, nous pensions être à l’abri, loin des carnages de peuples, de ces malheurs de partout qui font la chronique, de ces choses ailleurs qui n’arrivent qu’aux autres


Je pourrais vous parler d’amour, de cet ex-militaire aperçu à la télé qui cachait ses larmes derrière ses lunettes fumées, cheveux longs, veste de motard, accompagné de gros gars qui n’ont pas l’habitude de se laisser intimider par les émotions. Ils étaient venus se recueillir devant un autel improvisé près de la mosquée de Québec. « C’est pas comme ça qu’on change le monde. C’est pas comme ça qu’on fait la guerre. Va servir ! » a-t-il formulé, visiblement sous le choc. Même les militaires, ces modèles de virilité pare-balles, peuvent être des poètes spontanés.
 

Je vous parlerai plutôt vulnérabilité, tiens. Ce n’est pas si souvent qu’on peut se permettre d’oser la partie la moins présentable de soi, la plus tapie tout au fond, la moins sortable sauf dans les vigiles improvisées, sauf dans les églises, sauf dans les mosquées, sauf dans les temples et les salles d’accouchement. La poésie est une église aussi pour ceux qui la fréquentent un peu. Moi, je préfère la servir. Et je me sers aussi.

« surtout te dire
de toujours parler aux inconnus
ce sont les plus seuls
nous sommes tous des étrangers »


– Alexandre Faustino

Seul comme un poète dans la foule

La comédienne, metteure en scène et auteure Véronique Côté assistait à la vigile de Québec lundi soir. « Je n’ai jamais vu autant de gens dans la rue pour un rassemblement. C’est très rassurant », me dit l’artiste de 36 ans, encore secouée par l’attentat. Elle avait congé de théâtre lundi. Mais dès le lendemain, le cabaret poétique qu’elle a conçu avec sa soeur Gabrielle, sa cadette de sept ans, également comédienne, reprenait l’affiche au théâtre Périscope de Québec.

Attentat. C’est le titre. « Déjà, en 2013, quand on a monté le spectacle, ce mot était compliqué. C’était l’idée d’un attentat poétique pour renverser l’ordre établi. Mais on sentait que le titre brillait dans un autre éclairage, qu’il y avait une lumière noire autour. C’est un hasard terrible de jouer Attentat dans la même ville où cela se produit. Ça arrive parfois en art, un accident avec le réel. »

Les soeurs Côté ont dû annuler la publicité et ont choisi d’offrir gratuitement les quelques billets invendus. « Nous avons aussi décidé de parler aux spectateurs avant. Ça devient obscène, c’est trop proche. »


« devant les fléaux qui pourrissaient à notre porte
devant le rouge barbare de la cohorte
devant les gestes lourds des témoins
devant les lignes brisées de nos mains
je te disais toujours le merveilleux possible » 

 

C’est sur ces vers du poète Roland Giguère que le spectacle s’élance après quelques extraits de radio-poubelles homophobes, sexistes et islamophobes. La force de la douleur poétique contre la brutalité pathétique du « mâle blanc en colère » de Québec. « Nous offrons un contrepoids à cette noirceur, ajoute Véronique. La poésie est la seule réponse que je puisse imaginer en ce moment. Il y a une valeur incalculable dans la poésie. Les poètes sont des cassandres, à l’avant-garde. Ils nous disent les choses avant qu’on soit capables de les comprendre. »

Prévenir ou guérir

Et pourtant. La douleur inhérente à la poésie, « cette antichambre de l’âme », nous console un peu. « Cela fait du bien que notre douleur informe soit nommée par quelqu’un d’autre. C’est dans notre vulnérabilité qu’on peut être fort sans écraser », pense l’écrivaine.

  
« n’écoutons plus les canaux de nouvelles
laissons faire les sondages et les gros titres
les profondes questions qui meuvent l’humain
sont à des milliards de kilomètres
des graphiques rouge et bleu
qui traînent
sur les tables des Tim Hortons
ce n’est pas l’opinion qui change le monde
c’est le désir »

 

– Catherine Dorion

À savoir si le cabaret poétique changera le monde, s’il s’avère préventif ou curatif, Véronique mesure l’ampleur de la tâche, de la tache : « Ma soeur et moi avions l’impression de faire quelque chose d’utile. Mais là, on est dans une forme d’échec. Les mots ont un poids, font contrepoids. Mais dans l’écho proche de cette onde de choc, c’est trop peu, c’est insuffisant. »

Le poème se tient au centre du monde que je cherche

La jeune femme, une des neuf personnalités qui ont participé aux assemblées de cuisine citoyennes « Faut qu’on se parle » avec Jean-Martin Aussant tout l’automne, prévoit qu’il y aura un examen de conscience collectif à faire dans un second temps. Une des dix questions posées à FQSP portait justement sur le racisme et la discrimination.

Reste que plusieurs des 49 extraits de poèmes québécois du spectacle résonnent durement, même à la lueur d’un titre. « À quand l’amour à Zanzibar ? », « Y a-tu quelqu’un qui pourrait me brasser fort », « Nous », « Dieu que nous nous aimerons », « Je veux que le Canada me demande pardon », « Toi, moi, on a laissé mourir les chants », « Quels fous », « Tragédie »

La poésie est une arme chargée de futur

Les mots ne sont jamais que des mots. Les mots violentent, les mots excitent, les mots pansent. Parfois, ils aident à penser.

L’examen de conscience est certainement là, dans une prise de parole qui apaise. Dans un silence qui se fera plus pesant et sage en aval. Nous avons tellement peur de ce silence et pourtant y réside notre salut qui n’a rien de chrétien. Comme dans une prière muette. Comme dans cette minute de silence d’une vigile. Comme quand les poubelles se taisent.

La poésie dure une éternité, heureusement.

« Au bout du poème surgit un silence que rien ne peut atténuer »

— H. Dorion

Écouté dans mon auto, dimanche dernier, l’entrevue que donnait la comédienne Véronique Côté à Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau (C’est fou… Ici Radio-Canada Première), dans une émission consacrée à l’espoir. Que d’intelligence !

Pour l’entendre parler de poésie qui réenchante le monde : ici.

Le cabaret poétique Attentat sera repris à Montréal du 27 février au 4 mars au Théâtre de Quat’Sous. Il est présenté au Théâtre Périscope de Québec jusqu’à samedi et traversera Le Bic un soir, le 25 février.

Aimé Éclats d’éternité de Lew Yung-Chien, le second ouvrage de ce photographe, calligraphe et artiste qui nous propose ses petites vignettes sages, sa vision du monde en trois langues, photos et pensées assorties dans une poésie fine comme un pinceau chinois. « Le détachement libère », « Notre âme est-elle à la mesure de ce qui s’offre à nos yeux ? », « Notre vraie nature fait surface tôt ou tard ». « Dans l’obscurité, la moindre lueur devient un phare ». Images à l’appui.

Noté le festival contre le racisme à Québec du 16 au 18 février prochain. Y aura du monde à l’enterrement d’une certaine insouciance.

«Mouvements de foule et poétique des catastrophes»

Des moments douloureux mais des moments vrais, sans partisanerie, sans ego qui plastronnent, sans jeux de pouvoir. Voilà pourquoi on se regroupe pour créer une barrière humaine contre la haine, que ce soit sur les places publiques ou derrière nos écrans de télé.

J’ai lu des phrases percutantes sur ce besoin profondément humain dans l’essai sur la poésie La vie habitable (Atelier 10, 2014) de l’écrivaine Véronique Côté. Un très beau texte, entrecoupé de points de vue divers, d’une psychologue, d’un philosophe, d’un anthropologue (Serge Bouchard), d’une militante.

« Il y a dans ces images, quelquefois, une grande beauté. Une beauté qu’on ne nomme jamais ainsi, par respect pour la douleur des autres, par pudeur, par crainte, mais une beauté noire, dure, une beauté maligne se manifeste. La nature reprend ses droits. La fragilité de la vie, de nos vies, est mise en lumière comme jamais. »

« La toute-puissance des éléments plaque au sol les frêles constructions humaines. Le réel est viré à l’envers, et quelque chose en nous, entre la peur viscérale et l’instinct de survie, pulse, comme neuf. La catastrophe nous refait aimer la vie et les vivants d’un amour animal. » 

6 commentaires
  • Alain Gaudreault - Abonné 3 février 2017 03 h 41

    Poésie

    Quelqu'un a dit.La poésie appartient à ceux qui en n'ont besoin.Je crois que c,était Neruda

    • André Joyal - Abonné 3 février 2017 19 h 00

      ...qui en ont besoin ou...qui n'en n'ont pas besoin?

  • Yannick Cormier - Inscrit 3 février 2017 07 h 45

    Merci.

    Quel beau texte ce matin madame Blanchette. Je vous pardonne votre citation de Miron, je l'avais utilisé lundi am. :)

    Bonne fin de semaine!!

  • Marc Therrien - Abonné 3 février 2017 09 h 17

    Mourir, c'est partir un peu- Hubert Aquin


    En ce qui me concerne, la poésie que j’aime et que je fréquente est celle où le poète, «décodeur de l’invisible» (Martin Heidegger), tente cet ultime effort de mettre en mots l’ineffable quitte à se mettre en danger en y perdant sa santé mentale.

    Ces temps-ci, je médite à nouveau cet adieu de Hubert Aquin fait à son ami Yvon Rivard qui commence par virer à l’envers un vers du poète Edmond Haraucourt :
    «Mourir, c’est partir un peu. C’est ce que je m’apprête à faire(…) Il n’y a de lendemain que pour ceux qui y croient ; c’est mon cas. Ciao !»

    La lecture du livre «Signé Hubert Aquin. Enquête sur le suicide d’un écrivain» (Gordon Sheppard et Andrée Yanacopoulo) m’a tourmenté. J’y ai côtoyé la grande fatigue de l’idéaliste dont la dépression le guette à mesure de la perte de l’idéal qui grandit.

    «Partir, c'est mourir un peu,
    C'est mourir à ce qu'on aime :
    On laisse un peu de soi-même
    En toute heure et dans tout lieu.
    C'est toujours le deuil d'un vœu,
    Le dernier vers d'un poème ;
    Partir, c'est mourir un peu.
    Et l'on part, et c'est un jeu,
    Et jusqu'à l'adieu suprême
    C'est son âme que l'on sème,
    Que l'on sème à chaque adieu...
    Partir, c'est mourir un peu»

    (Edmond Haraucourt, 1890)

    Marc Therrien

  • Michèle Lévesque - Abonnée 4 février 2017 09 h 55

    Des perles précieuses

    En lisant ce bijou, m'est spontanément venu ceci :

    1) Ne sautons pas les bouts en vers ! :) - c'est à cela qu'on mesurera si on a bien compris ce qui se dit ici.

    2) N'en faisons surtout pas des slogans... ce qui ne veut pas dire ne pas s'en servir pour penser et débattre.

    3) Le silence et la parole, habiter l'instant, conscient que c'est l'éternité qui s'y construit. La responsabilité est vraiment immense, mais elle appelle le jeu, comme l'enfant de la Sagesse s'amusant devant et avec l'Éternel pour construire le monde dans la joie.

    4) Consentir à la vulnérabilité, puis ensuite oser la manifester, sans se forcer et en respect de soi et de l'autre, c'est la seule façon de sortir de la peur, incluant celle d'être vulnérable et donc de mourir. C'est une de mes convictions les plus profondes. Disons, en mots chrétiens, mon registre, que "c'est la vérité qui rend libre". Relire Lévinas sur le Visage.

    J'ai apprécié chaque mot de cet excellent article et chaque bribe de poème. Grand merci.

  • Jean-Maurice Brouillette - Abonné 4 février 2017 18 h 35

    La pureté d la littérature m'importe plus...

    "Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n'est pas du tout ma faute. C'est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense." - A. Rimbaud