Le pouvoir des histoires

La population québécoise mérite de connaître de meilleures histoires au sujet des Québécois de confession musulmane. Des histoires qui les humanisent.

Des commentateurs ont tôt fait de souligner que l’attentat terroriste de dimanche s’inscrit dans un climat d’islamophobie stagnante, alimentée par certains politiciens et médias. Plusieurs ont d’ailleurs fait leur mea culpa, s’engageant désormais à éviter les discours empreints d’intolérance. Une fois que tout ça est dit, peut-on aujourd’hui se satisfaire du fait que les sentiments islamophobes se sont refroidis ? Rien n’est moins sûr.

Éviter le langage qui dépouille les musulmans de leur dignité est un pas dans la bonne direction, mais ce n’est pas suffisant. L’opinion publique à propos des Québécois musulmans ne sera susceptible d’évoluer que lorsque le discours narratif à leur sujet nous permettra de développer une plus grande empathie envers les individus derrière le voile.

Les histoires ont du pouvoir. Comme le dit l’écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie :

« Plusieurs histoires comptent.

Les histoires ont été utilisées pour déposséder et calomnier.

Mais les histoires peuvent aussi être utilisées pour autonomiser, et pour humaniser.

Les histoires peuvent briser la dignité des personnes.

Mais les histoires peuvent aussi réparer la dignité brisée. »

En ce début du Mois de l’histoire des Noirs, rappelons que le film The Birth of a Nation de 1915, à son époque l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma américain, a servi à dépeindre l’homme noir comme stupide et agressif. Ce film a aussi raconté l’héroïsme du Ku Klux Klan, alors inactif, et a inspiré sa renaissance. Plusieurs diront que plus récemment, c’est le personnage de David Palmer, président américain noir dans la série télévisée 24, qui a semé dans l’imaginaire collectif le réalisme d’un président de couleur.

On a constaté cette semaine comment les histoires qu’on raconte au sujet des Québécois de confession musulmane tendent un piège même aux meilleurs journalistes, qui sont à risque de les associer naturellement au terrorisme. À l’inverse, on a aussi été touchés par l’humain musulman, au-delà de sa foi et des stéréotypes.

Ce sont mes émotions qui ont parlé lorsque j’ai lu au sujet de Karim Hassane, analyste informatique, de sa femme Louiza et de ses trois filles, Yamina, Sarah et Sofia. J’ai fondu en voyant le sourire attendrissant d’Azzedine Soufiane caché derrière sa longue barbe blanche. Le milieu pharmaceutique perd Aboubaker Tabti. Barry, c’était pas le surnom de Barack Obama, ça ? Et j’ai une pensée pour les étudiants de l’Université Laval qui ne reverront plus leur prof, Khaled Belkacemi. Ça a pris une tragédie pour que ma télé et mon journal me permettent enfin de découvrir non pas des musulmans en bloc monolithique, mais des humains qui se trouvent à pratiquer à l’islam.

Et que dire de Mohamed Yangui, président du Centre culturel islamique du Québec ? En entrevue lundi, il disait, en référence à l’une des victimes : « Le chef de famille n’est plus là. Le revenu n’est plus là. Et puis, vous savez très bien que parmi ces six hommes-là, il y a six femmes voilées. Et vous savez très bien le problème des femmes voilées ici à Québec, au niveau du travail, surtout. » Certes, le débat sur la laïcité de l’État demeure légitime. N’empêche, M. Yangui, par l’histoire simple qu’il raconte, nous donne accès au vécu de femmes qui peinent à trouver un emploi simplement en raison de ce qu’elles portent sur la tête.

Abraham Lincoln a dit : « La meilleure façon de rallier un homme à votre cause est de toucher son coeur, la grande route vers sa raison. » Les statistiques qui illustrent la discrimination dont sont victimes les musulmans existent depuis belle lurette. Quant au rapport Bouchard-Taylor datant de 2008, il compte 307 pages et nous éclaire brillamment sur les pistes pouvant mener vers un meilleur vivre-ensemble. Un rapport tel que celui des commissaires Bouchard et Taylor peut informer sur les décisions politiques à explorer, mais nos politiciens ne sortent de leur immobilisme qu’au pouls de l’opinion publique. Or, celle-ci est influencée par ce qui nous imprègne au quotidien, sur notre téléphone, dans notre télévision. En ce sens, l’industrie des médias et du divertissement a sa part de responsabilité.

Inspirons-nous d’exemples comme la chaîne de télévision publique ABC, qui, grâce à l’émission Black-Ish, permet d’illustrer sans complexe les difficultés vécues par un homme noir tentant d’élever ses enfants dans un quartier majoritairement blanc. Sans artifice. Avec sensibilité et réalisme. Bien sûr, les histoires n’élimineront pas les difficultés liées au vivre-ensemble. Toutefois, elles sont susceptibles de nous rapprocher un peu plus au quotidien, comme humains, sans qu’on ait à attendre une tragédie.

12 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 3 février 2017 02 h 01

    "Pas d'amalgame!"

    Après chaque attentat islamiste, pendant que les familles des victimes (mécréantes) enterrent leurs morts dans l'ombre, les médias et politiciens, enseignants et curés de paroisse appellent immédiatement la nation touchée par ces attentats au calme, à l'apaisement et au "Pas d'amalgame". Tout citoyen exprimant une inquiétude quelconque au sujet de la religion (idéologie") qui a motivé ces actes ignobles est accusé d'islamophobie, voire pire, comme "partisan de l'extrême-droite". Tout est fait pour ne pas stigmatiser une communauté, et pour stigmatiser la majorité endeuillie, car ces attentats visent leur mécréance, leur mode de vie.

    Alors pourquoi aucun politicien ni aucun média n'a écrit, tweeté "Pas d'amalgame", et mis en garde les "québécophobes" qu'aucuns propos haineux, racistes, généralisateurs ne serait tolérés. Car c'est exactement le contraire qui est en cours.

    Dimanche soir passé, un homme a commis un acte odieux... or, pourquoi sa communauté, minorité de souche française (identité ethnoculturelle) dans un océan anglophone, doit-elle subir la stigmatisation si décriée lors d'attentats islamistes à l'encontre de la communauté musulmane (identité religieuse)?

  • Pierre Desautels - Abonné 3 février 2017 08 h 06

    L'humanisme.

    "La population québécoise mérite de connaître de meilleures histoires au sujet des Québécois de confession musulmane. Des histoires qui les humanisent."

    Merci pour votre chronique. L'humanisme vit des jours difficiles. Ce qui importe, c'est d'avoir raison, côute que coûte. Pour le reste, pour les dommages "collatéraux" , certains haussent les épaules, regardent ailleurs, disent que c'est pire ailleurs, que nous ne somment pas les seuls, que nous ne sommes pas racistes, etc.

    À preuve, aucune mention de l'attentat raciste de Québec dans la chronique de Christian Rioux ce matin. Un fait divers, peut-être? C'est très prenant, vous savez, s'évertuer à avoir raison. Et l'humanisme et la compassion, est-ce que cela fait encore partie de nos valeurs, finalement?

    • Chantal Gagné - Abonnée 3 février 2017 13 h 47

      La distance est la même entre ce que vous nommez «la population québécoise» et les Québécois de confession musulmane. C'est bien vrai qu'il faut connaître des histoires, mais qu'on ouvre la porte à toutes les histoires, la dame voilée qui subit de la discrimination, l'adolescente musulmane qui voudrait bien aller au cinéma avec ses amies sans égards à leur origines et leur religion, juste un film et un pop corn peut-être. Ce n'est pas par le communautarisme diviseur et en pointant soit l'un, soit l'autre qu'on va avancer, pour cela, les deux doivent faire des pas et cessent d'avoir peur de l'autre. Un premier pas serait sûrement tous dans les mêmes écoles.

  • André Goyette - Abonné 3 février 2017 09 h 08

    Comprendre

    En plus des prières, des lampions, des démonstrations d'amour de nos "élites", etc, il faudrait essayer de comprendre non seulement "l'autre" mais qu'est-ce qui fait cet "autre". Et pour ce faire il faudrait commencer par lire ce fameux Coran, source de tout cet islamisme qui fait tellement parlé à travers le monde.
    Combien de scribouilleur ont lu le Coran ? Avez-vous lu le Coran M. Vil ?

    • Chantal Gagné - Abonnée 3 février 2017 13 h 59

      L'autre n'est pas que musulman. Ce que vous avancez devrait être multidirectionnel pour être efficace. S'intéresser à l'autre, ce n'est pas que l'affaire des Tremblay ou des Smith. Pour comprendre les préjugés des gens, doit-on retourner aux lectures religieuses? Peut-être, on comprendra ainsi que la religion n'est pas en lien avec la domination politique ou culturelle. Cependant, il serait préférable de choisir des représentants qui représente la majorité d'une communauté pas par leurs élites religieuses. Moi, je ne veux pas être représentée par l'archevêque et je comprends ma soeur de ne pas vouloir être représentée par un imam, un pope ou un rabbin.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 4 février 2017 07 h 34

      Madame Gagné, désolée de vous contredire, mais la politique et la religion sont intimement liée, tantôt de manière insidieuse, tantôt de manière ostentatoire, en témoignent la présence de nos politiciens aux cérémonies religieuses pour les funérailles des victimes de la tuerie de la semaine dernière.

      En fait, plus vous vous informerez sur l'Islam, plus vous découvrirez non seulement les immenses différences entre le christianisme et l'islam(isme), le Nouveau testament et le Coran, mais vous découvrirez que l'Islam est un système politico-religieux incompatible avec la démocratie. Malheureusement, les erreurs commises en Occident, notamment de croire que l'humanité entière partage notre vision universaliste de l'amour du prochain, des droits, de la justice et de l'égalité, sont principalement dues en raison de l'ignorance générale de ce qu'est cette idéologie venue des déserts de l'Arabie.

  • Michel Normandin - Inscrit 3 février 2017 10 h 15

    Le pouvoir des images animées.

    Au cinéma que nous voyons ici, nous pouvons rarement observer à l'écran des musulmans, des Arabes ou des Perses dignes, intelligents, courageux ou équilibrés. Par exemple : Incendies de Denis Villeneuve 2010, Syriana de Stephen Gaghan 2005 ou encore Monsieur Lazhar de Phillipe Falardeau 2011. Habituellement, les peuples musulmans sont représenté au cinéma comme vils, idiots et mortifères.

    Jack G. Shaheen le démontre amplement avec le film documentaire : Reel Bad Arabs: How Hollywood Vilifies a People. Le doc a été diffusé à Radio-Canada et est toujours diffusé via you tube.

    Pourtant je me souviens, encore ti-cul, de mon prof de géographie, Monsieur Antoine Rivard, affirmant de sa voix de stentor: ''Alors qu'au neuvième siècle Paris croupissait dans la fange et la vermine, Bagdad, Damas, Le Caire rayonnaient la nuit avec des lampes à pétrole.''

    J'ai toujours depuis conservé de cette image l'idée que les peuples musulmans ont été durant cet âge d'or, enviables. Je me mis à lire et m'instruire.

    De toute évidence Alexandre Bissonnette et Donald J. Trump n'ont jamais connus d'Antoine Rivard.

    Michel Normandin

    • André Joyal - Abonné 4 février 2017 09 h 14

      Oui, M. Normandin c'est vrai, mais que s'est-il passé par la suite? Durant les 10 siècles suivants? Qui a progressé?

  • André Joyal - Abonné 3 février 2017 11 h 57

    Place à la discrétion

    « Le chef de famille n’est plus là. Le revenu n’est plus là. Et puis, vous savez très bien que parmi ces six hommes-là, il y a six femmes voilées. Et vous savez très bien le problème des femmes voilées ici à Québec, au niveau du travail, surtout. »

    Imaginons: cinq canditats pour un emploi, tous dotés de compétences identiques: 3 femmes et deux hommes.
    L'une des femmes porte un voile d'un rouge agressif qui descend jusqu'à la taille rejoignant une jupe noire austère allant jusqu'à la cheville.

    L'employeur procèse par élimination: quelle sera la première personne à être éliminée?

    Je n'ai jamais,beaucoup s'en faudrait, été un fan de Nicolas Sarkosy. En 5 ans de pouvoir il a dit cependant UNE chose intéressante: «J'invite les musulmans à pratiquer leur religion avec plus de discrétion.»