L’île aux Coudres couleur safran

Sous le couvert de neige, les bulbes de safran attendent. Cette plante croît l’hiver, est en dormance l’été et fleurit à l’automne.
Photo: Pur safran Sous le couvert de neige, les bulbes de safran attendent. Cette plante croît l’hiver, est en dormance l’été et fleurit à l’automne.

L’île aux Coudres toute blanche. Du blanc à perte de vue sur la trentaine de kilomètres carrés de superficie que compte l’île. Et aussi de la glace, fendue plusieurs fois par jour par le traversier reliant l’île à Saint-Joseph-de-la-Rive. Mais, sous le couvert de neige, des milliers de bulbes de safran attendent. Leur feuillage vert tendre bel et bien là. Puis, à l’automne, le mauve des fleurs se dévoilera. Du safran sur l’île aux Coudres ? !

Chez les Pedneault-Desgagnés

À l’entrée de la boutique-cidrerie qui fait aussi office d’économusée, une photo de famille prise lors d’une récolte de prunes. Nous sommes en 1927. Les pruniers avant les pommes. Ou quasi en même temps. À l’époque du grand-père d’Éric Desgagnés, soit en 1918, qui plante les 300 premiers pommiers sur l’île, ainsi que d’autres arbres fruitiers. Presque 100 ans plus tard, le verger compte environ 7000 arbres. Des pommiers, des pruniers, des cerisiers et des poiriers.

Le sol de l’île est idéal pour la culture fruitière, tout comme le climat, tempéré à point, juste ce qu’il faut. Éric Desgagnés, copropriétaire avec son frère et trois autres Pedneault des première (si on remonte au grand-père) et deuxième générations, m’explique que le fleuve agit comme un coussin du point de vue des températures ; qu’il « absorbe » soit le chaud, soit le froid.

Photo: Pur safran Pour obtenir un demi-gramme de safran, il faut récolter en moyenne… 80 fleurs de «crocus sativus»!

« Ici, sur l’île, on n’est pas Laurentides, on est Appalaches. Entre nous et la rive nord, il y a la faille de Logan. La météorite a créé [il y a 350 millions d’années] Charlevoix et une partie de l’île. Le reste du terroir est identique à celui de l’autre côté, la rive sud. » Le terroir se draine donc bien, il n’est pas rocheux. Ici, poursuit-il, c’est une roche ou une roche. De l’autre côté, ce sont des champs de roches ; d’où la présence de digues (de roches) dans les champs des cultivateurs.

Mais l’île aujourd’hui, c’est aussi un enlignement d’arbres fruitiers ponctué désormais de crocus sativus. Du safran ? « On s’est lancés l’été dernier. Nous avons planté 3000 bulbes. » Éric Desgagnés est allé suivre une formation chez Nathalie Denault, celle par qui tout a commencé au Québec avec la culture du safran.

« À ce moment-là [l’entreprise Pur Safran est installée à Notre-Dame-de-Montauban, en Mauricie], il faisait chaud à mourir et il y avait plein de moustiques ! » se rappelle-t-il. Mais les champs de safran étaient magnifiques. Contrairement à Pur Safran, qui fait tout à la main, Éric a décidé de mécaniser un peu.

Pourquoi planter du safran ? « Mon but est d’apporter une valeur ajoutée à nos produits, comme proposer un cidre au safran, en mettre dans nos confitures… Je ne veux pas vendre le safran au gramme ! Par contre, nous allons tranquillement travailler nos projets autour de cette nouveauté ; et aussi valoriser la prune. » En effet, le verger Pedneault est l’une des rares entreprises agrotouristiques québécoises à posséder des pruniers qui produisent bien. Des nouveautés à la cidrerie, il va donc y en avoir. Surtout qu’en 2018, le verger atteindra l’âge vénérable de 100 ans. Des prunes, du safran, de quoi fêter… en mauve !

Chez les Ladouceur-Huot

De l’autre côté de l’île, là où les pentes s’adoucissent et s’exposent plein sud, Marie-Josée Ladouceur, sa mère Claudette Huot et son père Daniel Ladouceur se sont eux aussi lancés dans la culture du safran. L’entreprise familiale, Safran Charlevoix, est née d’un coup de coeur. C’est un reportage à l’émission La semaine verte qui allume l’étincelle.

Les Ladouceur-Huot tombent alors amoureux du safran. Une fleur qu’ils trouvent romantique et zen. « On voulait apporter quelque chose d’original à l’île aux Coudres. Nous n’en sommes pas natifs ; nous venons de Saint-Jérôme, dans les Laurentides », précise Marie-Josée Ladouceur. Le premier essai de plantation se fait en 2015, derrière sa maison, avec 1100 bulbes et après une formation suivie aussi chez Nathalie Denault.

Photo: Pur safran L’étape du séchage des pistils est délicate, car le safran doit perdre 80% de son poids pour devenir épice.

Mais les résultats ne sont pas concluants. Le sol, sans doute. Parents et fille décident alors d’acquérir une terre agricole et passent commande de 10 000 bulbes supplémentaires. Depuis août dernier, il y a donc 11 000 bulbes de safran enterrés dans le coin de La Baleine !

Début novembre 2016, première récolte, stoppée malheureusement par l’arrivée de la neige. « La récolte du safran a été tardive et la neige est arrivée d’un seul coup. La production espérée sur les deux semaines a donc été interrompue et réduite de moitié », explique-t-elle. Les bulbes n’ont pas tous eu le temps de fleurir. En ce moment, les fleurs sont bien enfouies sous le couvert de neige. Elles attendent. « Nous sommes dans les premières tentatives. On verra bien au printemps ! »

Avec les grammes de pistils récoltés en novembre dernier, les Ladouceur-Huot vont produire un sirop au safran, histoire d’étirer le produit, de pouvoir toucher le plus possible de clients, vu que la denrée est rarissime. Et puis, les pétales de fleurs récoltés seront transformés en cosmétiques (savons, lotions…).

Les pistils pour le sirop, les pétales du crocus en cosmétiques. Safran Charlevoix sert aussi de terrain de recherche pour une équipe universitaire qui en explore les différentes variétés pour voir quelles seraient les plus adaptées à nos conditions climatiques (les bulbes proviennent de France, des Pays-Bas ou de l’Italie).

Comment faire pour que ça fleurisse plus tôt ? Voilà un des défis à relever. « On pense planter 10 000 bulbes supplémentaires », confie Marie-Josée Ladouceur. Sachant qu’un bulbe se multiplie comme une vivace, cela va en faire, du crocus sur l’île ! L’île aux Coudres sera-t-elle bientôt surnommée l’île mauve ?


Pour aller plus loin

La météorite qui a foncé sur nous il y a 350 millions d’années, à l’origine de la formation de Charlevoix, vous intéresse ? L’observatoire de l’Astroblème de Charlevoix, un centre de découvertes situé à La Malbaie, raconte ce gigantesque impact.

C’est avec l’entreprise Pur Safran que le Québec a vu fleurir sa première safranière commerciale, inaugurée officiellement en octobre 2013 durant la floraison et la récolte des fleurs de crocus sativus. La propriétaire, Nathalie Denault, a lancé l’été suivant une « académie » pour former d’autres producteurs intéressés par cette culture si particulière. D’où les nouvelles safranières qui voient le jour. « Nous cultivons le safran et tenons aussi une gamme de produits safranés, dont une gelée à l’érable faite à partir de sirop que nous avons safrané durant l’évaporation de l’eau d’érable. Gourmand… et unique au monde ! »

Le crocus à safran est une plante à végétation inversée : il croît l’hiver (sous la couverture de neige, le feuillage vert persiste), est en dormance l’été et fleurit à l’automne, dès que les nuits rafraîchissent (sous les 8 °C). Les fleurs sont généralement récoltées puis émondées manuellement. D’où le prix !

Chaque pistil est coupé de façon à garder ses trois stigmates, les fameux filaments rouge vif. Ils sont ensuite mis à sécher à une certaine température — une étape délicate, car le safran doit perdre 80 % de son poids pour devenir épice — et soigneusement conservés à l’abri de la lumière et de l’humidité. Un pistil frais ne goûte rien.

C’est lors du processus de séchage que tous les arômes vont se développer. Pour obtenir un demi-gramme de safran, il faut récolter en moyenne… 80 fleurs de crocus sativus !

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Hélène Gervais - Abonnée 5 février 2017 06 h 50

    Le safran coûte une fortune ....

    à acheter; je ne savais pas qu'il s'en produisait au Kébek. À chaque fois que j'en achète, pas souvent à vrai dire, une mininini boîte coûte environ $10. Je peux vous dire que je le ménage. Quand je passerai dans votre magnifique région, je vais aller voir votre safran. Je ne savais pas non plus que le safran avait une aussi jolie fleur. Alors merci beaucoup pour votre reportage.