Des oeuvres, un silence et des mots

Et si certaines oeuvres aidaient à éclairer les esprits en ces temps de malheur ? Si les éclairs des créateurs pouvaient parfois nous féconder…

Prenez Attentat, le cabaret poétique au titre prédestiné de Gabrielle et Véronique Côté. Ce montage d’une trentaine de textes et poèmes est présenté au théâtre Périscope à Québec, après avoir cassé la baraque du Quat’Sous en 2014. Le Fuck You de Steve Gagnon, dans son appel à l’engagement comme à la poésie en arme de jet, doit alors prendre une résonance puissante dans cette ville meurtrie.

« Je dis fuck you à tous ceux qui ne voient pas comment la vie est large et infinie et remplie de possibilités, que ça n’arrête jamais d’être possible, qu’il y a toujours quelque chose de bouleversant partout. Je dis fuck you à tous ceux qui se résignent, se détachent, se désintéressent. » Ne vous rendormez pas, hurle-t-il en substance. Restez vigilant !

Un même message circule en filigrane de la pièce sur le racisme Froid de Lars Noren, à Québec aussi dès le 14 février au théâtre Premier Acte. De jeunes nationalistes suédois de droite s’y échauffent avant de faire la peau à un de leurs collègues d’origine coréenne. Attention, danger !

Quant au film Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (citation de St-Just) de Simon Lavoie et Mathieu Denis, en salles vendredi, il dévoile mieux les frustrations et les débordements possibles de jeunes Québécois au lendemain du Printemps érable que toutes les réflexions servies sur les causes profondes de l’attentat de Sainte-Foy.

D’autres artistes tendent plutôt des ponts, comme Aquil Virani, avec son oeuvre aux motifs de mains de l’islam sur tasbeeh (perles de prière), dont le Centre culturel islamique de Québec recevra cadeau. Il l’a créée durant la vigile montréalaise de solidarité avec les musulmans de Québec lundi dernier, avant qu’une centaine de personnes n’y ajoutent des mots et des phrases en français, en anglais, en espagnol et en arabe. Parmi ces inscriptions, celle-ci, en fragile bouteille à la mer : « Un Québec libre est un Québec uni. »

Là où les mots se cherchent après les tragédies, l’art peut prendre le relais pour brosser le contexte des climats délétères, mettre en garde contre le pire, inviter après coup aux solidarités comme aux remises en cause. Mais quand les oeuvres parlent de concert avec de nombreux analystes, autant tendre l’oreille encore plus fort. Le temps s’est arrêté soudain, après un lourd silence.

Les porteurs de tisons enflammés

Si cent, si mille voix d’artistes, de chroniqueurs, de politiciens s’élèvent en choeur depuis l’attentat à la mosquée de Sainte-Foy, par-delà des couacs haineux dans la blogosphère, pour dire : « Attention ! Des limites ont été franchies dans les messages de replis identitaires nationalistes et de xénophobie lancés à pleines radios poubelles, à pleins commentaires de journaux, à pleines chaires politique. Changeons de mots et de ton », on ne sera pas trop de cent et de mille pour le marteler en écho.

Car notre société est bien émotive, bien suiveuse et bien oublieuse surtout. Un nouvel attentat du groupe État islamique peut faire pencher la balance de l’autre côté bien assez tôt, en retour à l’islamophobie hurlante. Même si des musulmans pacifiques n’y sont pour rien, sur un tapis de prière ou pas, à Québec, à Montréal ou ailleurs. Des frères assassinés. Un drame aux racines souterraines. Un fragile moment de prise de conscience à saisir au vol.

Québec : mon berceau d’origine, je l’avais connu plus rebelle et ouvert, mais blanc de neige et blanc de visages croisés dans ses rues. À peine 6125 musulmans dénombrés aux dernières recensions, un peu moins après les six morts à la mosquée… Menacé par sa monochromie et les voix qui attisent la tentation du repli sans accueil.

Oui, les intolérances fricotent entre elles. L’assaillant Alexandre Bissonnette en avait contre les femmes et les étrangers, galvanisé semble-t-il par les discours de Trump, cet apprenti sorcier. Quand l’irresponsable président des États-Unis, xénophobe et misogyne aussi, a offert ses condoléances à Justin Trudeau pour le massacre de la mosquée, on voulait l’exhorter à les remballer en même temps que son décret anti-immigration, qui déteint sur nos deuils.

Car qui remettre en cause, sinon les démons et les peurs de nos propres sociétés ? Alexandre Bissonnette, c’est notre enfant à tous. Québec est le miroir d’un territoire entier et d’un Occident en déroute, à raison parfois puisque tout change trop vite, d’où la nécessité des appels d’air sur ce baril de poudre.

Se voiler la face, déclarer : « Je n’y suis pour rien. Je n’ai pas tué. » Trop facile, trop stérile. Si le grand poète d’origine juive Leonard Cohen était capable de dire : « Le nazi, c’est moi ! » les radios-poubelles de Québec, des chroniqueurs de Montréal et bien des lanceurs de tisons enflammés peuvent charger leurs épaules de quelques menues responsabilités…

À voir en vidéo