Le numérique fait éclater le miroir

Les médias sont le miroir d’une société. Les mutations numériques le font éclater. C’est le constat du rapport Le miroir éclaté réalisé par un groupe d’experts réunis par le Forum des politiques publiques. On y dresse un état de l’industrie des médias d’information en tant que rouage de notre démocratie. On y trouve des pistes afin d’inverser les tendances mettant à mal la démocratie.

On y rappelle que les médias tels qu’ils se sont constitués au XXe siècle sont de moins en moins visibles. Évacués de pans entiers de l’activité publicitaire, ils ont perdu ce qui était à la base de leur viabilité financière. Le schéma classique selon lequel les médias proposent au marché publicitaire les auditoires qu’ils constituent en offrant jour après jour des reportages fouillés, des analyses originales et des nouvelles mises en contexte est de moins en moins viable. Par exemple, le marché des petites annonces, jadis l’un des poumons des journaux canadiens, a déserté les médias pour migrer vers des sites en ligne.

L’attention génère la valeur

Dès 2014, rappelle le rapport, Donald Trump qualifiait ainsi la possession d’un compte Twitter : «C’est comme si on possède le New York Times, sans les pertes ». L’environnement numérique a fait éclater le modèle économique des médias. Ceux-ci ne sont plus les seuls capables de proposer des auditoires aux annonceurs. Il est dorénavant possible de constituer des auditoires sans leur proposer des contenus fouillés. Les médias demeurent pratiquement seuls à proposer de l’information validée, coûteuse à produire.

Ce n’est plus tant la capacité d’intéresser des auditoires qui est génératrice de valeur, mais plutôt la capacité d’attirer l’attention. Dans une telle dynamique, la vérité du propos ou la qualité des démarches dont il émane sont secondaires.

L’univers médiatique issu de ces mutations met à risque la démocratie elle-même. Cela engendre un environnement « dans lequel les sources d’opinions se multiplient mais les sources de faits sur lesquelles ces opinions sont basées se raréfient ». Or, produire de l’information validée, fondée sur les faits, coûte cher, plus cher que de simplement lancer une boutade à partir de ce qu’on ressent ou qui émoustille.

L’univers numérique a certes changé les conditions dans lesquelles se produit et se consomme l’information, mais le rapport rappelle que « l’information est aussi vitale pour la démocratie que l’air pur, les rues sécuritaires, les bonnes écoles et la santé publique ». Il ne suffit pas de constater les mutations que le numérique fait subir à la production d’information essentielle au processus démocratique. Il faut agir pour rétablir les équilibres.

Si on s’en tient à une attitude de laisser-faire, accordant libre cours aux seules logiques du marché connecté, c’est la démocratie elle-même qui va y passer. Les régulations par défaut qui prévalent dans l’environnement en réseau ne sont pas toutes compatibles avec les exigences démocratiques.

Si la santé démocratique requiert des médias solides, capables de produire des informations à partir de démarches rigoureuses de recherche et d’analyse, il faut appuyer l’industrie des médias afin qu’elle se repositionne dans un univers où les ressources proviennent avant tout de la valorisation de l’attention plutôt que de la valorisation des auditoires.

Rétablir les équilibres

Le rapport insiste sur l’urgence d’épauler les médias qui ont entrepris de se redéployer afin de proposer une offre pertinente d’information de qualité dans un espace informationnel global au sein duquel les intermédiaires comme Google et Facebook sont devenus les points de passage obligés.

Les mesures proposées visent à renforcer la base économique des médias. Il s’agit de revoir les mécanismes régulateurs afin de renouveler la capacité de nos médias à procurer des informations validées. Il faut se démarquer de l’approche qui a prévalu depuis plusieurs années, notamment au CRTC, qui considérait les médias comme de simples objets de consommation.

Plusieurs de ces mesures seraient déjà en vigueur si on avait eu à coeur de préparer les mutations que nous vivons désormais. Par exemple, les dispositions des lois fiscales qui favorisent les achats publicitaires dans les médias canadiens devraient depuis longtemps avoir été mises à jour pour refléter le contexte numérique. Actuellement, les médias « traditionnels » supportent un fardeau fiscal qui n’est pas imposé à la plupart des grands intermédiaires d’Internet qui captent la part du lion des revenus publicitaires. Au minimum, il faut une fiscalité équitable à l’égard des médias canadiens.

Les médias contribuent aux processus délibératifs inhérents aux sociétés démocratiques. Après des années de déni quant aux effets du numérique sur les équilibres de nos médias, cet appel à se mettre au travail a quelque chose d’emballant. Il faut rétablir des processus de régulation capables de protéger la viabilité de nos médias d’information. Le rapport Le miroir éclaté propose des pistes concrètes qui devraient inspirer tous ceux qui sont soucieux de la qualité de la vie démocratique.

3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 31 janvier 2017 06 h 25

    pauvre ados, quel héritage

    du moins il nous en révèle des secrets,mais notre impuissance n'en est- elle pas augmentée d'autant, penser a ce que ca peut produire sur un ados qui se cherche, le progres ne contient- il pas toujours des angoisses, a l'époque j'ai eu un grand-pere qui a d'ésérité mon pere parce qu'il était amoureux des automobiles, il est devenu un excellent mécanicien, mais son pere la toujours percu comme un traite, quel héritage mais ne vous inquiété pas j'ai passé l'age de la révolte

  • Gilles Dubé - Abonné 31 janvier 2017 07 h 57

    Inciter les gens à s'abonner

    L'information fiable est difficile à trouver sur le web. Pourtant elle est disponible sur les sites internet des quotidiens et hebdomadaires. Il faut payer l'abonnement, mais elle est là. Deux suggestions: Un, que l'association des journalistes ou toute autre instance regroupant les médias sérieux fasse une campagne publicitaire à la télé et sur le web pour éduquer les gens à ce qu'est de l'information fiable et validée et les inciter à s'abonner à un quotidien. Deux, que les services d'archives de presse comme Eureka soient accessibles pour le simple citoyen à des coûts résonnables et à la pièce, pas seulement sur abonnement, par exemple à un dollar par recherche.

  • René Pigeon - Abonné 31 janvier 2017 15 h 09

    la liberté d’expression ?

    Dans plusieurs débats publics, sur la laïcité notamment, plusieurs citoyens et experts ont rappelé la nature fondamentale de la liberté d’expression ou sa prépondérance sur d’autres droits. Dans sa chronique (comme dans l’opinion publiée ci-contre par M. St-Pierre Plamondon), M. Trudel avance deux affirmations qui, à l’aune de la liberté d’expression, pourraient se contredire :
    • « l’information est aussi vitale pour la démocratie que l’air pur, les rues sécuritaires, les bonnes écoles et la santé publique » affirme le rapport Le miroir éclaté.
    • « Il s’agit de revoir les mécanismes régulateurs afin de renouveler la capacité de nos médias à procurer des informations validées ».
    Dans la première affirmation, est-il question d’un droit fondamental au même titre que la liberté d’expression, alors que la seconde, n’est-il pas question de réguler la liberté d’expression ?
    De même, la notion de liberté d’expression semble manquer dans l’opinion publiée par M. St-Pierre Plamondon dans la même page.