Les habits neufs

Je déteste faire les magasins pour trouver de nouveaux vêtements. Comment saisir cette expérience passée d’ordinaire sous silence ?

Pendant l’essentiel de l’histoire de l’humanité, il fut possible de distinguer les fonctions sociales des gens simplement en regardant comment ils étaient habillés.

Un paysan n’avait pas l’air d’un mineur. Un étudiant ne s’accoutrait pas en ouvrier d’usine. Le propriétaire d’une entreprise ne ressemblait pas à ses employés. En un mot, les vêtements qualifiaient quelque chose, une condition, une situation. Aussi la simple observation du va-et-vient humain, dans les rues par exemple, constitua-t-elle longtemps une sorte d’atlas ouvert sur tout un chapitre de la vie en société.

Il y eut aussi, jusqu’au XIXe siècle, dans nombre de pays, la persistance de ce qu’on appelle les costumes nationaux. Des gravures anciennes rappellent encore l’importance du vêtement traditionnel dès lors qu’il est question des Canadiens, ces descendants français américanisés qui s’inscrivent dans l’histoire du Nouveau Monde. Bougrine, capot, ceinture fléchée, crémone, tuque, étoffe du pays…

Le costume traditionnel perdure plus longtemps chez les femmes. On en perçoit quelques traces encore au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans des milieux où la société de consommation n’a pas complètement fait son nid et où les femmes, souvent, sont tenues à l’écart de ce nouveau monde qui se dessine.

Dans l’oeuvre cinématographique de Pierre Perrault, ce rare personnage féminin qu’est Marie Tremblay, véritable point d’ancrage d’un savoir et d’une sagesse que le cinéaste prête au passé, porte un tablier blanc, un col brodé et une coiffe agencée qui s’apparentent à ce que portaient ses aïeules.

Ces costumes traditionnels, comme l’illustre l’attachante Marie Tremblay, étaient une forme de capital transmis de génération en génération, un capital propre autant à se situer en société qu’à l’exercice d’un travail.

Dans des moments de crise sociale et économique, par exemple dans les années qui précèdent les soulèvements de 1837-1838 ou au cours de la crise économique des années 1930, on tentera de ramener ces vêtements folkloriques, comme s’ils pouvaient constituer une forme de rempart contre les secousses de ces temps fracassants.

Mais à compter de la fin du XIXe siècle, disons du dernier tiers de ce siècle de l’industrialisation, le commerce impose le costume qui est le symbole d’un nouveau pouvoir sédentaire. Ce costume, celui que les hommes d’affaires portent encore aujourd’hui, est un uniforme anonyme. Il habille d’une même façon le pouvoir des administrateurs. Il enveloppe la possibilité de faire des gestes a priori abstraits, de calculer sans forcer, installé autour d’une table.

Le modèle de référence pour s’habiller « proprement » fut auparavant celui offert par l’aristocratie. Autour de Louis XIV, des princes de Galles, de la reine Victoria, du prince Albert ou de Napoléon III, ces gens donnent le ton. Dire par exemple de quelqu’un qu’il est « un beau Brummell », expression longtemps courante, renvoie à George Brummell, le secrétaire d’un Lord qui poussa au plus loin l’art du paraître mondain. Mais ces costumes mondains mettaient le plus souvent une activité physique en relief : costume pour la chasse, pour la danse, pour les duels, pour les sorties à cheval, etc. Bien au contraire, le nouveau stéréotype du costume de l’homme d’affaires que développe et popularise l’ère industrielle idéalise l’aspect sédentaire. Ces costumes ne sont pas voués à une activité physique particulière. Ils soulignent au contraire, par leurs aspects taillés et ajustés, l’absence d’un investissement physique chez celui qui le porte.

Au début du XXe siècle, la société a succombé à une hégémonie vestimentaire. Bien sûr, personne ne l’a forcée à s’habiller comme ceux qui la font travailler. Ce costume auquel toutes les classes sociales en sont venues à se conformer n’a pourtant rien à voir avec l’héritage de ces gens. Il indique surtout à quel point ils se conforment au monde qui pèse sur eux de tout son poids.

Alors que tout le monde s’habille aujourd’hui à peu près n’importe comment, que penser désormais des vêtements que nous portons ?

Une des illusions projetées aujourd’hui par nos vêtements consiste à laisser croire que les rapports de classe eux-mêmes n’existent plus parce qu’ils sont de plus en plus indifférenciés.

C’est oublier que le moindre vêtement porte aujourd’hui sa marque, ce qui nous transforme tous en du bétail semblable à celui que les propriétaires marquaient autrefois au fer chaud avant de les laisser paître dans leurs enclos. Le pouvoir de l’argent indique désormais de la sorte que son territoire s’étend partout.

Par ailleurs, il faut considérer, au milieu de ce champ tapissé de marques, ce que veut dire encore le sarrau inutile du pharmacien, la toge de père Noël que portent les juges, les chaussures de course hors de prix que les hommes d’affaires enfilent pour affecter un air décontracté. Tout cela constitue de nouveaux costumes folkloriques qui rappellent à ceux qui les portent comme à ceux qui les regardent que certains jouissent d’études ou d’héritages, que le capital est de leur côté, et que tous ceux qui les imitent en croyant leur ressembler ne portent en fait que leurs illusions.

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2 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 30 janvier 2017 10 h 41

    Merveilleux texte ! Bravo Monsieur Nadeau!

    Autrefois, les vêtements réflétaient le rôle de chacun dans la hiérarchie sociale. On reconnaissait une personne à ses vêtements. Aujourd'hui, tout est question d'apparence. Les vêtements ne sont plus que des "porteurs d'illusions". On met de côté les valeurs sociales pour ne faire ressortir que les valeurs économiques. On veut donner l'illusion d'un certain "standing" qui ne représente nullement la réalité.L'humain n'est, ni plus ni moins, qu'un vaste panneau publicitaire faisant ainsi du bénévolat pour le bonheur des multinationales de ce monde.Misère!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 30 janvier 2017 13 h 19

      Je n'ai jamais cette sorte de bénévolat .Les analphabetes aiment etre des panneaux publicitaires comme les riches et ainsi se croire riches et voter comme ceux-ci et finalement c'est contre eux qu'ils votent.
      Oui Madame de la grosse misere !