Le cégep de New York

J’assistais jeudi à un événement qui soulignait les dix ans de la création du Centre de la francophonie des Amériques, cette petite agence québécoise très efficace dont j’ai souvent parlé et qui a pour vocation d’animer les réseaux francophones d’Iqaluit à la Patagonie.

En écoutant les discours, je me suis rappelé une interview que j’avais faite en 2007 avec Olivier Boasson, directeur des services culturels de l’ambassade de France à Ottawa. J’étais très au fait des efforts des Français en matière de diplomatie culturelle, mais M. Boasson m’a surpris en me disant qu’il aimerait bien avoir plus de renfort du Québec. Comme quoi, par exemple ? Il me répond : « Un cégep à New York ! »

L’idée fait sourire, mais Olivier Boasson n’est pas un rigolo. Après Ottawa, ce spécialiste de la promotion culturelle a dirigé l’Agence pour l’enseignement du français à l’étranger.

À l’heure où nous célébrons les 50 ans des cégeps, le titre de cette chronique est un clin d’oeil à M. Boasson, mais j’aurais très bien pu titrer : « Pour en finir avec le village d’Astérix ». Ou « Après le petit pain… » Ou dans la veine hockey : « Pour une attaque à cinq québécoise. »

Bref, il est vital que le Québec se donne un « Plan Amérique », pour mieux exploiter sa principale ressource naturelle, qui n’est pas l’hydroélectricité, mais le français. Il y a, sur le continent, 33 millions de francophones — quatre fois la population du Québec. Nous leur parlons peu ou mal, parce que nous imaginons le français comme une petite chose en perdition alors qu’il s’agit de la troisième langue internationale. Ce qui nous place dans la situation absurde où nous subissons la mondialisation, alors qu’elle devrait être notre premier tremplin collectif.

Insuffisance

Le Centre de la francophonie des Amériques, les Délégations et Bureaux du Québec, c’est déjà très bien, mais cela ne suffit pas.

J’appelle donc à ce qu’on sorte de la loi 101. La protection linguistique, il en faut et ça marche. Mais ça ne reste que défensif.

Ce qui fait cruellement défaut, c’est une politique — la loi « 202 » ? — qui partirait du principe que, pour bien protéger le français au Québec, il faut aussi le porter ailleurs : dans nos politiques éducatives, de communication, nos politiques culturelles, à travers l’action des entreprises, partout et en tout. La meilleure défense, c’est l’attaque.

Il sera beaucoup plus facile de franciser les immigrants quand on pourra leur dire que nos profs de cégep se battent pour enseigner au Cégep de New York ou à l’Alliance française de San Francisco ; quand ils trouveront des publications québécoises sur les présentoirs de Circle K (Couche-Tard) ; quand ils auront pu se divertir sur un Netflix francophone qui réunira le meilleur (et le moins bon) de la production audiovisuelle francophone ; quand les élèves des classes d’immersion du continent apprendront à épeler en regardant des affiches du Québec dans leur classe.

Je sais, c’est complètement fou. Mais la réalité est qu’il existe une demande de français et de culture francophone à laquelle nous répondons mal ou pas du tout, pour toutes sortes de raisons, dont la principale est l’absence de vision.

Ambition

Il faudrait certainement lancer une vaste enquête pour faire l’inventaire de ce qui se fait déjà (on ne part pas à zéro) et de ce qui reste à faire (beaucoup). Mais l’on pourrait commencer dès à présent à combler les lacunes les plus urgentes.

Il faut créer un Netflix francophone. Il faut une agence à vocation éducative dont la mission serait de placer du matériel québécois (affiches, livres, musique, audiovisuel) dans toutes les classes. Il faut doter les entreprises québécoises actives hors du Québec d’une véritable politique linguistique. Il faut que les médias québécois développent une offre informationnelle en français pour les publics non québécois.

Ce qu’il faut au français à l’heure de la mondialisation, c’est une politique de l’offre ambitieuse et de véritables attaquants qui prennent sur eux de sortir de la ligne bleue pour aller porter la rondelle plus loin.

On aurait beau avoir un Office de la langue française de la taille d’Hydro-Québec, la francisation au Québec n’aurait jamais marché sans qu’un nombre suffisant de Québécois prennent sur eux d’être des agents de francisation. (Et elle marcherait mieux si davantage le faisaient.)

Mais nous aurions encore plus de facilité si nous avions suffisamment de Québécois convaincus que le français, cela ne concerne pas que le Québec : qu’il existe des réseaux francophones et francophiles à l’extérieur, une demande véritable, à laquelle il est urgent de répondre.

Qu’est-ce qu’on attend pour l’ouvrir, le cégep de New York ?

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