2+2 = 5

Un mur. Continu. Un « énorme mur » à la frontière mexicano-américaine. C’était une des promesses phares de sa campagne, énoncée dès l’été 2015. Mercredi 25 janvier, POTUS a signé le décret qui prévoit sa construction. Or le mur scarifie déjà un tiers de la frontière et son prolongement est un projet pharaonique que le Mexique ne paiera pas. Par contre, pour les plus vulnérables, pour la classe moyenne qui peine encore à se remettre de la crise, pour les orphelins d’Obamacare, le coût va être exorbitant, à plusieurs titres.

Le coût financier

De la Californie au Nouveau-Mexique, les murs ont été construits sur des terres fédérales, mais le prolongement de la barrière murée au Texas se fera sur les terres de 300 propriétaires privés. Ce qui implique au préalable un long processus d’expropriation. Or en 2009, le Government Accountability Office a évalué le seul coût de construction du mur de 1 à 6,4 millions de dollars canadiens du kilomètre. Mais le mur ne suffit pas : il est aisé d’y appuyer une échelle, de livrer des colis par drone, de déployer des rampes par-dessus pour y faire passer une voiture (comme à Yuma, Arizona), de creuser des tunnels (comme dans le sous-sol de la ville de Nogales). Il est nécessaire, pour étanchéifier la frontière, d’y déployer des détecteurs, des caméras thermiques, du personnel : la facture monte alors à 21 millions du kilomètre. Il faut y ajouter son entretien, soit 8,5 milliards sur les 20 prochaines années, tandis que le projet de prolongement du mur oscille entre 7,8 (selon Trump) et 52 milliards (selon le MIT).

Le coût humain

À la construction de barrières a répondu une hausse majeure des morts aux frontières : depuis 2000, 6000 cadavres ont été trouvés dans les zones désertiques frontalières. Les « coyotes », passeurs parfois acoquinés avec les cartels de la drogue ou les groupes criminels, sont nécessaires pour franchir les zones les plus patrouillées. Et dans ce contexte global, les femmes sont en tête des victimes : plus de 80 % d’entre elles sont agressées sexuellement au cours de leur trajet migratoire.

Dans ce contexte, le discours du mur alimente la perception d’une zone en guerre à la frontière et légitime les opérations de groupes paramilitaires comme Three Percent Nation ou Patriotic Warriors. Mais cette violence est aussi celle des patrouilles frontalières, décrite par Todd Miller et Reece Jones. Depuis 2001, l’augmentation des effectifs et le recrutement accéléré d’anciens combattants d’Afghanistan et d’Irak a mené à un changement de mentalité, tandis que la vérification des antécédents est devenue moins rigoureuse. Le problème est devenu tel que l’embauche de Mark Morgan à la tête du Border Patrol visait justement à changer la culture de l’agence (ses problèmes de corruption et son manque d’imputabilité) : il a démissionné jeudi dernier.

Le coût politique

Le coût de la rupture avec le Mexique sera élevé, d’abord parce que c’est le second acquéreur au monde de biens manufacturés américains, ensuite parce qu’il est le premier partenaire commercial de plusieurs États frontaliers, et enfin parce qu’il joue le rôle de filtre sur le chemin des migrations illégales. En effet, le Mexique joue depuis plusieurs décennies le rôle crucial de poste frontalier avancé des États-Unis. Or, dans un pays aussi divisé politiquement que le Mexique, Trump sera parvenu à établir un consensus… contre lui. Avec l’annulation du voyage de Peña Nieto à Washington, l’« art du deal » n’aura pas tenu longtemps.

Un coût à rebond pour le Canada

Le décret présidentiel portant construction du mur est pour l’instant un effet d’annonce, passant le ballon au département concerné et la facture au Congrès. Le texte reprend le Secure Fence Act de 2006 et du IIRIRA de 1996, soulignant le besoin d’acquérir un « contrôle opérationnel total » de la frontière. Un rapport du Congressional Research Service de novembre 2016 affirme qu’ainsi le département de la Sécurité intérieure dispose de l’autorisation de murer les frontières « si nécessaire ». Or, à la demande de l’équipe de transition d’un état des frontières en décembre, le US Customs and Border Protection rapporte qu’il faudra murer plus de 640 km de frontière, au sud… mais aussi au nord, entre le Canada et le Maine, le New Hampshire, le Vermont, New York, le Montana, l’Idaho et Washington.

Ainsi, la facture du mur et des mesures migratoires est évaluée à entre 380 et 620 milliards de dollars américains, avec à la clé le tassement du taux de croissance, l’augmentation du prix des biens de consommation courante et du chômage. En première ligne : les pauvres et la classe moyenne.

Mais dans le monde de Trump, fortifier les États-Unis ramènera prospérité et abondance. Dans ce monde de « faits alternatifs », 2+2 = 5. Jusqu’à nouvel ordre.

16 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 28 janvier 2017 03 h 50

    Des chiffres qui feront reculer!

    Cet énorme désastre ne pourra arriver. Le sénat va l'emêcher! Mais Trump pourra toujours dire que ses promesses, il ne les a pas reniées!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 28 janvier 2017 11 h 09

      Trump de fait démontre clairement l'épaisseur de son cerveau comme ceux qui parlent la bouche vide,

    • Jean-Yves Arès - Abonné 28 janvier 2017 13 h 04


      Le vertige des chiffres.

      De 300 a 600 milliards$ ces murs, des chiffres qui feront reculer toute personne raisonnable ?

      Pas sûr du tout.

      Comme pour les dépenses militaires, de telles dépenses retombent directement dans l'économie. Comme pour les garderies, sauf que là ce sont des frontières que l'on garde. Et c'est de l'emploi stable tant que subsiste le sentiment de menace d'envahissement.

      Ici au Canada le parti père-noël-Trudeau gonfle notre dette a raison de 30 milliards$ par année pour soutenir l'économie, et sa popularité...

      En proportion, sur le strict plan économique, ce projet de contrôle total des frontières n'est pas bien différent des dépenses d'infrastructure de nos gouvernements.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 janvier 2017 19 h 18

      Bien oui, nous avons besoin d'une Française de France qui travaille à l'UQAM pour nous donner l'heure juste aux États-Unis. Franchement. Est-ce que vous avez déjà oublié que ce sont ces gens qui nous disaient que Clinton allait gagner cette élection parce que c'était assuré ? Elle se "trump" encore comme la plupart de notre gauche salon.

    • Raymond Lutz - Inscrit 29 janvier 2017 07 h 35

      Prétendre l'équivalence socio-économique entre garder un mur (et abattre ceux qui le traverse) et garder un enfant en CPE montre la fine compréhension du monde de M. Arès. Et Dionne de renchérir: on ne peut pas avoir la nationalité X, enseigner dans l'université Y et analyser les évènements dans un pays Z. 'Franchement' en effet. Post-vérité, post-logique.

    • Cyril Dionne - Abonné 29 janvier 2017 16 h 28

      @ Lutz

      Vous pouvez avoir la nationalité que vous voulez, enseignez dans l'université que vous voulez et n'avoir aucune idée dont vous parlez. Elle faisait partie de nos prétendus experts de la gauche caviar aux accents QS qui vivent dans les tours d'ivoire même si elle a séjourné dans une université américaine. Il fallait vivre parmi la classe moyenne américaine pour comprendre le phénomène et le ras-le-bol envers ces mêmes élites qui ont fait élire Donald Trump.

      Et vous étiez probablement un de ceux qui avait prédit une victoire démocrate sans connaître aucun Américain et n'avoir jamais mis les pieds aux États-Unis.

    • Raymond Lutz - Inscrit 29 janvier 2017 19 h 45

      Pourquoi ces attaques personnelles de M. Dionne? Il erre encore: on peut-être de gauche et avoir prévu Trump. La veille des élections j'avais lu le billet de Jorion (de gauche) intitulé justement "À l’aube d’une bataille" et qui montrait que la lutte allait être chaude. J'avais également visionné le passage "Human Molotov Cocktail", un extrait du film "Michael Moore in TrumpLand" (tiens, un autre gauchiste caviar qui avait vu juste). J'avais aussi écouté l'allocution habile de Trump sur l'establishement financier (qu'il dénonçait mais tente maintenant de courtiser) et j’ai été surpris par sa finesse (qui contrastait avec le cuistre dénoncé par la presse grand-public).

      Donc, contrairement à ce que prétend M.Dionne, on peut très bien #1 être de gauche et #2 n’avoir jamais mis les pieds aux États-Unis et pourtant en saisir les mécanismes déliquescents actuels. Suffit de s'informer (ailleurs qu’aux média main stream).

    • Jean-Yves Arès - Abonné 30 janvier 2017 13 h 51

      Mais non monsieur Lutz, je ne prétends pas une ''équivalence socio-économique'' entre l’érection d’un mur et les services de garde. Je présente simplement des ressemblances purement économiques pour l'État entre différentes activités soutenues par l'État, peu importe la validité du rôle social de celles-ci.

      Et je fais ce commentaire suite au propos de m. Lamarche qui voit une barrière à l'application d'une telle politique d'emmurement pour cause de coûts trop élevés.

    • Raymond Lutz - Inscrit 30 janvier 2017 17 h 17

      Fort bien M. Arès, alors ne venez pas polluer la discussion de ceux qui se préoccupent _également_ de la validité du rôle social des politiques gouvernementales.

      "Comme pour les dépenses militaires, de telles dépenses retombent directement dans l'économie." ah ah j'aime bien l'image du "retombe directement dans"... dans quoi vous dites? dans l'économie?, ah la belle affaire. Les dépenses militaires retombent directement dans la poche des propriétaires des industries militaires, oui... ah oui, le trickle down... rfffll zzz.

  • Jean-François Trottier - Abonné 28 janvier 2017 09 h 08

    À force de se fermer....

    ... Trump va aussi amener les coûts d'exportation vers des sommets. Donc la possibilité de prendre une partie de leur place sur les marchés internationaux existe.

    Il faut faire attention de ce point de vue : nous n'avons pas la même capacité de négociation que les USA. Mais nous n'avons pas les mêmes besoins non plus!

    Il faut donc nous assurer d'améliorer notre industrie de transformation ainsi que nos réseaux de vente à l'international.
    L'avenir ne sera plus aux marchés libres mais aux négociations sectorielles. Donnant-donnant, sur trois, quatre ou cinq sujets précis.
    Il est prévisible que le libre-échange Canada-Europe ne survivra pas très longtemps. Pas assuré, mais fort possible, parce que chaque pays aura besoin de trouver sa propre réponse au protectionnisme américain, et que les contraintes de cet accord sont trop grandes pour y arriver.

    En attndant, il faut investir dans nos PME, faire disparaître totalement les adoucissements d'imposition aux grandes compagnies, reprendre ce que les Libéraux ont eu la stupidité de lâcher : l'aide à l'initiative régionale.

    Nous avons le champs libre grâce à la stupidité réactionnaire de Trump. Faut s'en servir.

  • Gilles Simard - Abonné 28 janvier 2017 10 h 10

    Merci Mme Vallet

    Nous avons la chance de pouvoir lire un autre de vos textes fort intéressants et instructifs, écrit dans une langue accessible et, qui nous permet de mieux comprendre ce qui est en train d'arriver chez nos voisins immédiats.
    Merci !

  • Christian Montmarquette - Abonné 28 janvier 2017 10 h 26

    Très instructif !

    Merci pour votre article Mme Vallet.

    Il remet les beaucoup pendules à l'heure.

    parce si ma mémoire est bonne, Michel C. Auger avait plutôt parlé de 15 milliards pour la construction de ce mur.

    Sans doute cette évalutation ne faisait-elle référence qu'aux coûts de construction, et non aux équipements auxilières et aux expropriations.

    Christian Montmarquette

  • Pierre Grandchamp - Abonné 28 janvier 2017 15 h 38

    J'apprécie beaucoup

    J'aime vous lire. J'aime,aussi, vous écouter quand vous venez partager vos connaissances à 24/60.