Le cas Paradis

On a beau l’invoquer, la présomption d’innocence n’existe pas en politique, surtout pas en cas d’inconduite sexuelle. Ni l’adversaire ni l’opinion publique ne s’embarrassent de ce principe pourtant fondamental dans un État de droit et ils n’attendent pas la décision des tribunaux pour rendre leur propre verdict, qui est généralement sans appel.

Pierre Paradis a trop d’expérience pour ignorer cette réalité. En cette matière, le niveau de tolérance a atteint le zéro absolu. À moins d’une fabrication évidente, le tribunal populaire accorde spontanément foi à la version de la victime. Le député de Brome-Missisquoi aura beau clamer son innocence, il sait très bien que sa carrière risque de connaître une fin abrupte, comme celle de son collègue Gerry Sklavounos. Que ce soit dans son communiqué ou en mêlée de presse, le premier ministre Couillard s’est bien gardé d’évoquer une suspension temporaire.

La lettre de l’ancienne employée de M. Paradis, que le bureau de M. Couillard avait en main dès mardi, semble être passablement explicite sur ce qu’elle lui reproche. Lui-même a dit en avoir été « attristé » et il n’a pas semblé douter du bien-fondé de ces allégations.

On a pourtant laissé croire qu’il avait été relevé de ses fonctions à cause des suites du malheureux accident d’équitation qu’il avait subi en décembre dernier, comme l’avait annoncé son bureau de circonscription. C’est seulement jeudi soir, alors que la rumeur commençait à se répandre, qu’on a donné la vraie raison.

Soit, c’est le bureau de M. Paradis qui avait parlé d’une chute de cheval, mais personne ne sera dupe de ce faux-fuyant. Le premier ministre reconnaît maintenant que cet accident n’avait rien à voir avec la mise à l’écart de son ministre, mais son silence initial suggérait le contraire. Ce manque de transparence n’est d’ailleurs pas de nature à aider la cause de M. Paradis.

Il n’en fallait pas davantage pour que l’opposition crie au camouflage. La gestion de crise n’est assurément pas la spécialité de ce gouvernement, mais le fougueux porte-parole de la CAQ en matière de justice, Simon Jolin-Barrette, qui s’est fait la réputation de tourner les coins rond, a tout de même reconnu que le gouvernement « a agi assez rapidement ».

 

Jusque-là, M. Paradis était un véritable survivant. Ce chat de ruelle avait déjà épuisé plusieurs vies avant ce triste dénouement. Il est très rare qu’un ancien ministre tombé en disgrâce réintègre le cabinet après un purgatoire aussi long que celui que lui avait imposé Jean Charest entre 2003 et 2012.

Des rumeurs parfois abracadabrantes avaient déjà circulé à son sujet à l’époque où il faisait partie du cabinet de Robert Bourassa, notamment lors de son passage à l’Environnement. À l’occasion d’un procès tenu à Hull en 1992, un témoin avait déclaré sous serment avoir appris de la SQ que la multinationale Laidlaw, qui exploitait le seul incinérateur de déchets dangereux organiques au Québec, avait fait construire pour M. Paradis une maison d’une valeur d’un million en Estrie. L’escouade des crimes économiques avait bel et bien enquêté sur cette affaire pendant plusieurs mois, mais M. Paradis avait été totalement blanchi.

C’était un politicien de la vieille école, qui veillait au bien-être de ses amis, et le bureau de M. Bourassa surveillait du coin de l’oeil ses accointances avec des affairistes libéraux. On l’avait averti à plusieurs reprises de faire preuve de prudence dans ses relations avec ce qu’on appelait sa « gang de Bedford ». Il n’avait cependant jamais été impliqué dans un incident à caractère sexuel.

 

À quelque chose malheur est bon, dit-on. À quelques jours de la rentrée parlementaire, cette nouvelle tuile est évidemment embarrassante pour le gouvernement. À plus long terme, la sortie de scène de M. Paradis pourrait toutefois faciliter les choses pour M. Couillard, qui a exprimé le souhait de rajeunir son cabinet. Laurent Lessard ne pourra pas cumuler bien longtemps l’Agriculture et les Transports, ce qui laisse entrevoir un remaniement plus tôt que tard.

Depuis des mois, M. Paradis était à couteaux tirés avec l’Union des producteurs (UPA), qui avait réclamé sa mutation et qui a accueilli son remplacement par M. Lessard avec un plaisir non dissimulé. Le règlement du différend sur les taxes foncières agricoles en sera peut-être facilité, mais le principal tort de M. Paradis aux yeux de l’UPA était sans doute son désir d’en briser le monopole.

En d’autres circonstances, il aurait été un candidat de choix à un remaniement, et lui-même aurait sans doute accepté volontiers de « relever un nouveau défi », mais M. Couillard ne voulait pas donner l’impression de se faire forcer la main par l’UPA. Ce ne sera plus le cas.

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19 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 28 janvier 2017 08 h 21

    Défendre toutes les libertés


    Les médias aussi se joignent à ''l'opinion publique'' pour exécuter des hommes et femmes politiques qui sont l'objet d'allégation, voire de simple ''signalement'' par la police. Et au diable la présomption d'innocence! Et ce sont ces mêmes médias qui hurlent au loup lorsque leurs journalistes voient leur liberté d'information (la protection des sources, entre autres) mise en cause. Les journalistes ne devraient-ils pas défendre avec grande vigueur toutes les libertés et droits? Au nom même de la démocratie et de l'État de droit!


    Michel Lebel

    • James R Godin - Inscrit 28 janvier 2017 14 h 57

      J'élargirais la question. Est-ce que la population, toute catégorie confondue, à part se gargariser de grands principes pour se donner bonne conscience, croit vraiment, en pratique, " à la présomption d'innocence"?

      Chaque Palais de Justice a ses exemples, les médias tant écrits qu'électroniques nous le démontrent sur une base constante et chaque citoyen, qui sait écouter, se fait souligner à l'occasion par des gens de son son propre milieu que: " il/elle à été accusé(e) donc il/elle est coupable". D'autres plus généreux(!) portent ce jugement dès qu'une rumeur circule.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 28 janvier 2017 17 h 07

      On voit que Donald Trump a des adeptes au Québec.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 28 janvier 2017 19 h 31

      La présomption d’innocence, vous pouvez laisser ça, monsieur Lebel, aux juristes et aux tribunaux.

      Pour ce qui est de la vindicte populaire, Paradis aurait dû s’expliquer au lieu d’aller se cacher derrière un poney.

    • Colette Pagé - Inscrite 28 janvier 2017 19 h 36

      Dans un État de droit qui fait de la présomption d'innoncence un principe sacré, ce rappel s'impose ! Autrement, aussi bien revenir à la vindicte populaire et pendre l'accusé à un arbre sans procès.

    • André Nadon - Inscrit 29 janvier 2017 04 h 40

      Les journalistes n'ont fait que rapporter la nouvelle et n'ont pas condamné M. Paradis. C'est le P.M Couillard qui a démis M. Paradis de ses fonctions tout en ayant beaucoup de sympathie pour la plaignante, laissant supposer qu'elle disait la vérité et que donc M.Paradis était coupable.
      Demandez des explications à M.Couillard. Bonne chance. Car l'historique de la transparence de M.Couillard est plutôt négatif si on se fie à son séjour en Arabie, le cas CUSM et Porter, le CHUM, sa démission comme ministre suivant la fondation de sa compagnie privée,etc.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 29 janvier 2017 18 h 28

      Me Lebel,chevalier du PLQ,de Charest et de Couillard qui défend l'indéfendable.Pour vous ,les libéraux sont tous blancs comme neige !

    • Yvon Hachey - Inscrit 29 janvier 2017 19 h 33

      Je serai d'accord pour appuyer les propos de M. Lebel et Gélinas, en effet, la présomption d'innocence s'applique également aux élus. Je dirai même que la victime n'est pas nécessairement celle qui se plaint, les élus, les célébrités et les hommes influents paient parfois très cher leur conduite, ou leur apparence de conduite.

      Permettant les commentaires des incultes et des analphabètes fonctionnels sur les «réseaux sociaux», il n'est pas étonnant que ces derniers manquent de nuances.

  • Pierre Cousineau - Abonné 28 janvier 2017 09 h 17

    Décidément

    Vous êtes à votre meilleur M. David quand vous reprenez votre métier de professeur d'histoire.

  • Marc Therrien - Abonné 28 janvier 2017 10 h 38

    Normal pour un dirigeant de réfléchir avant d’agir.


    Ainsi, il semble qu’il ne soit plus acceptable de prendre un temps de 24-48 heures pour réfléchir avant d’agir. Serait-ce un autre effet secondaire indésirable de la communication virtuelle : plus besoin de penser, seulement de réagir instantanément au stimulus, comme un animal? Il est évident que dans le jeu politique, gagnant-perdant, on ne peut toujours gagner face à l’opposition dont le rôle est d’être contre de toute façon, quoiqu’on fasse ou ne fasse pas. Dans ces situations de double contrainte, il faut donc parfois réfléchir à la meilleure façon de perdre sans trop perdre la face. Et pendant ce temps, on se plaint d’un Donald Trump, colérique et imprévisible qui lui ne semble pas trop réfléchir avant d’agir. Là où il y a du partisan, il y a de la partisanerie et pour ne pas trop s'en faire, il faut continuer de voir ça comme un jeu.

    Marc Therrien

    • André Nadon - Inscrit 29 janvier 2017 04 h 20

      Ce qui est reproché à M. Couillard n'est pas de réfléchir avant d'agir, mais bien de manquer de transparence et de laisser courir des rumeurs qu'il savait fausses, ce qui alimente l'adage:" Il n'y a pas de fumée sans feu".

    • Marc Therrien - Abonné 29 janvier 2017 18 h 50

      Comme on n'a pas toute l'information du contexte relationnel entre M. Couillard et M. Paradis, notre jugement ne peut qu'être à la fois partiel et partial. On ne connaît pas la réelle intention de M. Couillard et on ne peut que la décoder par inférence. Il semble qu'en laissant ainsi courir la rumeur, il se nuit un peu, mais si son intention était d'écarter M. Paradis du conseil des ministres, celui-ci lui a remis lui-même "sa tête" sur un plateau d'argent et M. Couillard n'a rien fait pour le protéger de cette "chute".
      Ce genre d'incident autodestructeur survient parfois quand la tension psychologique devient intenable et y sert donc de résolution.

      Marc Therrien

  • Jean-François - Abonné 28 janvier 2017 12 h 23

    Monon'c Libéral

    J'ai déjà rencontré Pierre Paradis...

    Je peux pas dire que j'ai été impressionné par l'homme.

    Même Jean Charest ne l'a pas jugé assez bon pour son " gouvernement historique ",
    Imaginez!

    La sélection naturelle semble être forte ces temps-ci au Parti Liberal.

    Après Sam Hamad voici Pierre Paradis , et j'en passe...

    Il y a des limites à rester en politique ; on est pas tous des François Gendron après tout, pour n'en nommer qu'un.

    Surtout pas au Parti Liberal .

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 28 janvier 2017 13 h 58

    À nos femmes, à nos chevaux et à ceux qui les montent.

    S’agit-il d’une chute à cheval ou de la chute d’un étalon d’une autre génération.

    Les libéraux ont été tellement conditionnés à la pratique illimitée de la corruption et de la collusion, qu’ils se croient, encore aujourd’hui tout permis.

    Couillard continu à patiner en attendant que la patinoire ne se transforme en sables mouvants.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 janvier 2017 17 h 16

      Ils se croient même autorisés à être malades et à se faire juger sans procès. Continuons à patiner dans la fiente... mais à un moment donné, un nez brun ne trompe plus que celui qui en fourni la matière.