La méthode James Salter

Selon James Salter, «être écrivain, c’est se condamner à toujours corriger».
Photo: Ed Betz Associated Press Selon James Salter, «être écrivain, c’est se condamner à toujours corriger».

1957. Parution de Sur la route. Tout a été dit sur ce roman, son manuscrit tapé dans une transe amphétaminée sur un rouleau de papier d’imprimerie. Kerouac prétendit l’avoir écrit en trois semaines. Il omettait habituellement de préciser qu’il parlait du premier jet seulement, et avait ensuite trimbalé sa composition de jazz-dactylo pendant des années dans son vieux sac de marin, sans jamais vraiment cesser d’y revenir entre deux virées, de sabrer et remanier ce gros tapis de mots d’abord refusé par tous les éditeurs dans les chics bureaux de qui cet insomniaque halluciné carburant aux speeds et à la vinasse était venu le dérouler. Peu importe. Une légende était née. Deux, en fait : l’ange vagabond ; la prose spontanée.

Cette même année, un pilote de chasse ayant servi dans les premières escadrilles de chasseurs de Migs en Corée démissionna de sa prestigieuse situation dans l’armée de l’air pour devenir écrivain à plein temps. « Crétin ! » fut le seul commentaire du colonel à qui il confia cette ambition. L’année précédente, James Arnold Horowitz (qui serait bientôt mieux connu sous son nom de plume, James Salter) avait fait paraître un roman inspiré de ses exploits coréens : 100 missions, un Mig abattu, une bonne moyenne compte tenu de la vélocité de ces nouveaux joujoux qu’étaient alors les avions à réaction.

Si The Hunters (Pour la gloire, éditions de l’Olivier, 2015) connut une réception plus modeste que la consécration de Sur la route en classique instantané des lettres américaines, le livre put être qualifié de succès, étant même acheté par Hollywood et aussitôt porté à l’écran, avec Robert Mitchum dans le rôle de l’as de la chasse aérienne. Pour une fois (ce serait la seule), Salter se montrait plus rapide que Kerouac, dont le bébé, après avoir longtemps cherché le chemin du grand écran, n’aboutirait dans les salles obscures qu’au millénaire suivant.

Le coup de pied au cul

Tout écrivain qui finit par être édité a connu, je pense, ce genre de rival a priori que j’appelle le « donneur de coup de pied au cul ». Vous travaillez depuis des années sur un projet de roman après l’autre et accumulez les « faux départs » de 50 pages et les « va nulle part » de 300 pages et soudain paraît Vamp de Christian Mistral et c’est un coup de pied au cul. Le donneur de coup de pied au cul de James Salter a été Jack Kerouac. Tous les deux ont fréquenté le même lycée à New York. Kerouac est l’aîné, d’une classe supérieure, mais ils se connaissent. L’autre chose qu’ils ont alors en commun : une gueule d’enfer. Le joueur de football viré clochard céleste et le pilote de chasse défroqué sont taillés dans l’étoffe du rêve.

En 1950, le jeune aviateur tombe par hasard sur le premier roman de son camarade de lycée, The Town and the City (Avant la route), exposé dans la vitrine d’une librairie. « Il y avait une photo sur la quatrième de couverture. Je l’ai reconnu aussitôt. J’étais ébahi. […] J’ai parcouru quelques pages, acheté le livre et l’ai rapporté à la maison. “C’est Jack Kerouac qui a écrit ce livre”, ai-je déclaré à ma femme. […] J’ai expliqué qui il était, mais pas ce que j’avais ressenti en découvrant le livre : j’étais envieux, malade de jalousie même, défait. »

Salter jouirait éventuellement, à son tour, d’un statut enviable dans les lettres (« une des dernières légendes de la littérature américaine contemporaine », proclame la quatrième de couverture de l’essai posthume paru l’automne dernier). Mais il aurait beau vivre presque deux fois plus longtemps que son devancier, à la fin, même en incluant les scénarios, correspondances et autres collaborations, son oeuvre ne compterait pas plus de bouquins. Car, au-delà de la coupe d’un cru plus qu’honnête ou du martini on the rocks que l’élégant et francophile Salter n’eût pas manqué de faire tinter contre le litron de piquette californienne brandi par son ancien pote du lycée si les circonstances les avaient amenés à trinquer, un aspect fondamental du travail les opposait : l’écriture elle-même.

Vérifier sans relâche

La méthode Salter : « Tout est vérifié et revérifié, écrit et révisé, puis re-révisé jusqu’à ce que la prose luise, radieuse et indestructible. » (« Tout ce qui n’est pas écrit disparaît », entretien avec Edward Hirch, The Paris Review, 1993, repris dans Salter par Salter). « Je continue d’attacher la plus grande importance au style. Il me semble que le style est ce dont on se souvient », confie-t-il dans une conférence livrée à l’Université de Virginie à l’âge vénérable de 90 ans. Sur le style : « Je lui préfère parfois le terme de “voix”, qui n’est pas exactement son synonyme. Le style correspond à un choix, alors qu’une voix est presque génétique, quelque chose d’absolument personnel. »

La conception de Salter se situe aux antipodes de la dactylographie instinctive du gars de Lowell. « Je déteste la première expression, inexacte, inadéquate, qui vient à l’esprit. Toute la joie d’écrire tient à cette possibilité de la reprendre et d’en faire quelque chose de bon… » Flaubertien avoué, il remarque un trait commun aux écrivains qu’il admire (Babel, Carver, Faulkner, Tolstoï, Woolf) : « Ils récrivent [sic] constamment. […] Être écrivain, c’est se condamner à toujours corriger. »

Nettement moins sexy, comme éthique de travail, que le coup du chef-d’oeuvre-pondu-en-trois-semaines-d’intense-exaltation, pas vrai ? Ou encore que le genre de géniale autosatisfaction qui nous donne ces briques-de-1089-pages-dont-il-n’y-a-pas-un-mot-à-retrancher-parce-que-la-phrase-est-sortie-de-mon-stylo-comme-ça-un-point-c’est tout ! « Tous les livres, observe James Salter, ne valent pas qu’on se donne cette peine, à chaque phrase, à chaque paragraphe. Tous les écrivains ne le font pas. Il y a des degrés dans l’excellence. »

Salter, lui, faisait sienne cette phrase de Flaubert, pape des besogneux, qui « pesait chaque phrase […], sélectionnait, éliminait, choisissait de nouveau chaque mot » : « Une bonne phrase de prose, disait le Gus, doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. » Ça, c’est quand on a le temps de se relire. Salut !

Salter par Salter

★★★ 1/2

James Salter, traduit de l’américain par Marc Amfreville et Philippe Garnier, Éditions de l’Olivier, Paris, 2016, 170 pages