Renaissance d’une veuve en terrain hostile

Avec Nora Webster, Colm Toibin signe un ramarquable portrait de femme
Photo: Bryan Bedder Getty Images Avec Nora Webster, Colm Toibin signe un ramarquable portrait de femme

Elle a 46 ans, elle est veuve depuis peu, avec quatre enfants sur les bras. Accablée de chagrin, comment va-t-elle réussir à réorganiser leur vie, et la sienne, sans se laisser avaler par le conservatisme ambiant ?

Avec Nora Webster, son 28e ouvrage et le 11e à paraître en français, Colm Toibin signe un remarquable portrait de femme. Celui d’une femme ordinaire, que rien ne préparait à s’affirmer et qui va se révéler une battante, à sa façon.

Il s’agit du roman le plus personnel de cet écrivain irlandais, par ailleurs essayiste et journaliste, trois fois finaliste au Booker Prize et lauréat du Grand Prix littéraire international Metropolis bleu en 2013. Il a mis 10 ans à l’achever.

Entre-temps, plusieurs autres romans de lui ont vu le jour, dont Le maître, inspiré de la vie de l’écrivain Henry James, et Brooklyn, adapté au cinéma l’an dernier : l’histoire d’une jeune Irlandaise exilée aux États-Unis dans les années 1950. Plus récemment, l’auteur de 61 ans s’est mis dans la peau de la mère de Jésus avec Le testament de Marie, qui a fait l’objet d’une pièce présentée à New York et bientôt à l’affiche à Paris.

Nora Webster a peu à peu trouvé son chemin. Comment rendre hommage à sa propre mère, qui s’est retrouvée prématurément veuve alors que lui-même était enfant ? Colm Toibin a opté pour la simplicité.

Continuer à vivre

Pas d’enflure, pas de pathos. C’est en ancrant son héroïne dans les petits riens du quotidien que l’auteur parvient à l’incarner. Alors qu’elle se débat avec sa peine immense, qu’elle est complètement déboussolée.

Il lui faut bien continuer à vivre, à jouer son rôle de mère auprès de ses quatre enfants : deux grandes filles aux études, qui vivent à l’extérieur de la maison, deux garçons plus jeunes qui demandent toute son attention. Cauchemars, bégaiement, difficultés à l’école, renfermement sur soi, sentiment d’abandon… la mort de leur père provoque chez eux toutes sortes de réactions.

Pendant ce temps, Nora doit, seule, trouver des solutions pour joindre les deux bouts. C’est à regret qu’elle vend la maison de campagne où les souvenirs de vacances planent. À regret, aussi, qu’elle se décide à retourner travailler comme comptable, après 21 ans de vie de femme au foyer.

Elle se sentait à sa place, se trouvait heureuse de son sort, du vivant de son mari, un professeur respecté, connu à peu près de tous dans cette petite ville des environs de Dublin. « Elle avait beau être sollicitée, mobilisée, écrit Colm Toibin, ses journées lui appartenaient. Pas une fois, au cours des vingt et un ans où elle avait tenu ce foyer, elle ne s’était sentie piégée ou condamnée à l’ennui. Cette existence allait maintenant lui être retirée. »

Autrement dit : « Retourner à cette vie de bureau revenait à retourner dans une cage. […] Ses années de liberté étaient finies. »

L’illusion de la liberté

Dans les faits, elle découvrira que cette liberté était en quelque sorte illusoire. La femme effacée qu’elle était, qui vivait dans l’ombre de son mari sans ressentir de préjudice, laissera place à une femme indépendante et fière, jouissant d’une liberté qu’elle n’aurait jamais soupçonnée.

Ça ne se fera pas sans peine, dans ce milieu rural catholique et conventionnel de la fin des années 1970. Les voisins, les soeurs, le beau-frère, la tante ont beau se montrer bienveillants, ils sont intrusifs.

Nora ne veut surtout pas de leur pitié, de leur ton protecteur, « ce ton protecteur que chacun adoptait en s’adressant à elle désormais, comme si elle était une enfant incapable de prendre ses propres décisions ».

C’est peu à peu, par de petits gestes que Nora s’affranchira. Tout en se posant mille et une questions intérieurement. D’abord, une visite chez le coiffeur : nouvelle coupe et teinture pour masquer ses cheveux grisonnants.

« Quand ce fut fini, elle mesura l’étendue du désastre. Toute personne qui la croiserait désormais penserait qu’elle avait perdu la tête et cherchait à se donner l’allure d’une jeune femme alors que son mari venait de mourir. »

Peu importe, ce n’est qu’un début. Nouvelle robe. Puis, achat d’une chaîne stéréo, cours de chant… Elle, autrefois si timorée, en viendra à se défendre contre une chipie qui lui fait la vie dure au bureau et contre un directeur d’école qui traite injustement l’un de ses fils. Elle ira jusqu’à frayer avec des syndicalistes, considérés par ses patrons comme des bolcheviques.

Elle apprendra aussi à tenir tête à son beau-frère traditionnel, politiquement à droite et antiféministe : « Il n’était pas habitué à ce qu’une femme exprime un avis divergent du sien. S’il continuait de venir chez elle, sourit-elle intérieurement, il allait peut-être devoir apprendre à le supporter. »

Une femme neuve

Nora est en train de changer. L’Irlande aussi. À la télévision, on discute de la libération des femmes, des mutations au sein de l’Église catholique, de la carence des droits civiques en République d’Irlande, et de l’Irlande du Nord, secouée par la violence (émeutes de Derry, incendies à Belfast…)

C’est en arrière-plan que la situation politique et le contexte social de l’Irlande dans ces années-là sont abordés dans le roman. Comme une sorte de miroir teinté derrière lequel Nora mène ses propres combats.

Colm Toibin nous montre une héroïne sensible, qui fait preuve d’une détermination exemplaire dans sa route vers l’affranchissement. Malgré ses déchirements, ses failles, son sentiment de culpabilité. Et malgré les réactions de son milieu sclérosé.

Voici une femme neuve qui a pris son envol et que rien ne fera plus reculer. Le passé est bel et bien révolu.

Nora Webster

★★★★

Colm Toibin, traduit de l’anglais par Anna Gibson, Robert Laffont, Paris, 2016, 416 pages