Résister ensemble

Les vingt-trois heures d’auto qu’il a fallu pour faire l’aller-retour Montréal-Washington ont valu la peine. Vendredi matin, nous nous sommes entassées à cinq dans une voiture de location. Après les suspicions aux douanes, le mauvais café sur la route et les embouteillages interminables, nous avons posé nos valises à Brookland, un quartier à la périphérie du centre, chez une femme rencontrée sur Couchsurfing qui ouvrait son logis à des manifestantes venues d’un peu partout. « J’ai dix lits ici, ce serait bête de ne pas en profiter ! », lance-t-elle à notre arrivée.


Samedi, la ville était fébrile. Dans le métro vers le rassemblement, les gens scandaient des slogans féministes, avec leurs pancartes et leurs bonnets roses tricotés pour l’occasion. À voir autant de gens s’enthousiasmer, on pourrait croire qu’il s’agit d’un bon moment pour l’égalité entre les sexes. Des millions de personnes qui prennent la rue partout à travers le monde pour participer à une manifestation explicitement féministe, ce n’est pas anodin. Toutefois, on espère que cette vague de solidarité se transformera en résistance concrète, car les menaces qui planent sur les droits des femmes sont réelles, et pas seulement aux États-Unis.


Bien sûr, les femmes qui vivent aux États-Unis ont toutes les raisons de craindre l’arrivée d’un Donald Trump à la Maison-Blanche. Au cours des dernières années, l’accès à l’avortement et aux soins de santé sexuelle et reproductive s’est fragilisé, et tout indique que l’érosion se poursuivra sous la nouvelle présidence. Déjà, l’onglet consacré aux femmes a disparu du site de la Maison-Blanche. Un geste symbolique, certes, mais qui en dit long sur l’importance accordée à l’égalité des sexes par le gouvernement Trump. Et que dire des affirmations misogynes et sexistes du président tout au long de sa campagne électorale…


La menace dépasse cependant les frontières des États-Unis. Au Canada, le féminisme désincarné de notre « progressiste » de premier ministre n’empêche pas les femmes de voir leurs conditions de vie se détériorer. De façon générale, les dynamiques de l’économie mondiale aggravent les inégalités entre les sexes. En 2015, l’organisme ONU Femmes l’a constaté, chiffres à l’appui : partout où l’on détruit l’État social et où les inégalités économiques augmentent, les femmes sont plus durement touchées et les inégalités sexuelles s’aggravent. Ajoutez à cela le vent de conservatisme moral qui accompagne la montée des populismes un peu partout, et vous avez un cocktail parfaitement toxique pour les femmes. Ce n’est pas pour rien que des femmes du monde entier ont participé aux manifestations d’hier. Les forces qui freinent l’avancée vers l’égalité agissent partout. Ironique, quand même, que ce « ressac » survienne au moment où il est si cool de se dire féministe.


Alors que même les stars de la pop se réclament du féminisme comme on fait la promotion d’une marque de cosmétiques, comment organiser une résistance féministe réelle, qui répond aux besoins de toutes les femmes ? C’est une question à laquelle personne n’ose répondre, car le mouvement des femmes est traversé par plusieurs tensions.


On l’a vu avec les controverses entourant l’organisation de la Women’s March, alors que des femmes blanches ont fait des crisettes, se sentant exclues de l’appel lancé par les militantes qui voulaient mettre en avant les discriminations vécues par les femmes des minorités. On connaît des tensions similaires ici aussi. En fait, la conciliation des objectifs collectifs avec la nécessité de rendre visibles les défis auxquels sont confrontées les femmes les plus marginalisées est au coeur du féminisme contemporain.


On entend souvent que ces impératifs de diversité ne font que morceler les luttes. Or au contraire, c’est si l’on s’entête à gommer les revendications des femmes noires, autochtones, arabes ou migrantes qu’on liquide l’unité. La reconnaissance des défis multiples est la condition d’un mouvement féministe fort, uni et apte à résister aux forces qui voudraient nous ramener des décennies en arrière. Bien sûr, cela commande un travail politique intense et difficile, mais nous n’avons pas le luxe d’en faire fi. Nous avons besoin de rassembler des forces de toutes les femmes, mais ce sera impossible si l’on ignore les difficultés spécifiques vécues par certaines.


C’est d’ailleurs ce message qui se dégage des allocutions livrées samedi au rassemblement de Washington : si on refuse de résister ensemble, on coulera ensemble. Or les moments de solidarité dont j’ai été témoin ce week-end me font croire que cette résistance commune est possible. Et ça commence aujourd’hui.

17 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 22 janvier 2017 20 h 46

    Rien de tel qu'un ennemi commun

    Pour réunir les troupes et raviver la flamme.

    • Serge Morin - Inscrit 22 janvier 2017 22 h 10

      À qui profitera cette coalition?

    • Marc Therrien - Abonné 22 janvier 2017 23 h 26

      Ou encore, rien de tel qu'un peu de chaos pour avoir envie de se réunir et s'organiser, rien de tel que le non-sens pour pouvoir créer du sens, rien de tel qu'un peu de contrainte pour retrouver la soif de liberté. En somme, rien de tel qu'un peu de danger et de lutte pour se sentir bien vivant.

      Marc Therrien

    • Johanne St-Amour - Abonnée 23 janvier 2017 09 h 50

      Réunir les troupes, mais n'en déplaise à Aurélie Lanctôt, les féministes sont bel et bien divisées. Et les tenantes de l'analyse intersectionnelle n'ont de cesse de faire des reproches. D'abord aux Blanches, qui sont sensées détenir des privilèges systémiques. Ce qui n'est pas le cas.

      Je ne suis donc pas surprise de l'affirmation de Mme Lanctôt sur les «crisettes» des Blanches: ceci m'apparaît plutôt hautain et méprisant. Les Blanches seraient « en haut de l'échelle », toujours selon cette analyse hiérarchique où la multiplicité des discriminations prime sur une discrimination dont toutes les femmes sont victimes?

      J'ai vu cette pancarte où on accusait les femmes blanches d'avoir voté Trump. Elle n'avait pas son pareil pour «rassembler»!!! Alors qu'il aurait fallu nuancer l'analyse du résultat du vote et surtout laisser les femmes voter librement, même si cela nous déplaît.

    • Diane Guilbault - Abonnée 23 janvier 2017 11 h 14

      Malheureusement, derrière cet «ennemi commun» comme vous dites, des ennemis des femmes se glissent aussi. Ceci dit, les féministes du Québec se sont toujours battues pour toutes les femmes. C’est une imposture de laisser croire le contraire. Depuis le droit de vote jusqu’aux garderies, ces luttes ont été menées pour toutes les femmes, quelle que soit leur origine ou leur couleur de peau. Les maisons d’hébergement pour les femmes victimes de violence, c’est pour toutes les femmes, les luttes contre les agressions sexuelles ou pour l’équité salariale, ont été menées toutes les femmes et cela en tenant compte de la diversité de leurs besoins. Demande-t-on au mouvement Black Lives Matter de se battre plutôt pour l’égalité hommes-femmes? Non, et BLM doit continuer son combat car il est important, sans perdre son focus. Tout comme doit le faire le mouvement des femmes.
      Répéter que les féministes ne se battent que pour les femmes «blanches», c’est encore une fois faire le jeu de ceux qui voudraient bien que les femmes mettent enfin de côté leurs revendications.

  • Jacques Morin - Inscrit 23 janvier 2017 07 h 54

    Les choses à moitié


    Il m'est difficile de comprendre pourquoi Trump vous inspire une telle hargne alors que des pays entiers tels l'Iran , l'Arabie Saoudite et bien d'autres, mille fois pires que le président américain, vous laissent sagement dans vos maisons.

    Votre agitation est tout à fait risible. Vous vous trompez de cible. L'islam est cent fois plus dangereux pour les femmes que Donald Trump.

    Des féministes en hijab c'est le comble de l'incohérence. Vous vous faites des flèches avec du bien mauvais bois.....

    • Louise Collette - Abonnée 23 janvier 2017 08 h 25

      L'un n'empêche pas l'autre, je ne suis pas d'accord avec la façon dont les femmes sont traitées en Iran et en Arabie Saoudite et je le dis mais plus près de nous comme ce qui se passe au sud, ça commence à bien faire, la menace se rapproche.
      Et ça prend bien un homme pour dire que notre agitation est risible, rien n'est risible dans ce domaine, les droits acquis sont quand même fragiles et pas nécessairement acquis pour de bon et quelqu'un comme le président actuel à la tête d'un pays qui se veut <<civilisé>>...il faut se poser des questions et demeurer vigilants, j'inclus les hommes, vous ne voulez pas, libre à vous, pays libre, plus même, continent libre.

    • Gilles Théberge - Abonné 23 janvier 2017 10 h 18

      C'est parce que l'ennemi est dans la place que les femmes se mobilisent de la sorte madame Collette.

      Par contre, je suis d'accord avec la partie de ce commentaire qui déplore que la mobilisation ne se fasse pas contre ces pays rétrogrades qui entretiennent à l'égard des femmes, la même attitude que Trump. Et même pire.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 23 janvier 2017 10 h 49

      M. Morin, je crois que les femmes, et plusieurs hommes, sont sensibles face aux discriminations des femmes nonobstant le pays où elles sont commises.

      Par ailleurs, je suis très surprise des propos de la co-organisatrice Linda Sarsour, sur twitter, qui soutient la charia. Elle dit: «shariah law is reasonable and once you read into the details it makes a lot of sense. People just know the basics.» Plutôt curieux, que Mme Lanctôt ne parle pas de ces propos.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 23 janvier 2017 14 h 14

      @ Jacques Morin 23 janvier 2017 07 h 54

      "Les choses à moitié", comme vous dites, mais au sens où 1) vous commencez bien votre commentaire en posant une question pertinente (cf. hargne extrême contre Trump versus un laisser-faire plus que douteux pour les injustices envers les femmes dans les pays régis par la sharia), mais 2) par contre vous auriez pu éviter la note méprisante de votre deuxième paragraphe.

      Vous pouvez interroger, ne pas sans trouver et même dénoncer des attitudes, mais les épithètes telle "risibles" braquent plus qu'elles n'éclairent - d'autant plus que, comme dit bien l'abonnée Louise Collette (23 janvier 2017 08 h 25) qui vous répond : "L'un n'empêche pas l'autre". Cette polarisation / opposition nuit autant à la réflexion que l'amalgame qui fait que, effectivement, le nouveau féminisme en vient à défendre le niqab et la burqa au nom du respect des libertés religieuses et des droits des minorités.

      Cela dit, je trouve aussi que toutes ces revendications a priori relèvent en partie de l'agitation - je dis bien : en partie. Dans un reportage sur RDI, j'ai vu une 'interview' d'une petite fille de quelques neuf ou dix ans qui disait qu'elle venait marcher parce que cela la protégerait de Trump. Cela n'est pas risible, mais plutôt inquiétant, je dirais.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 23 janvier 2017 21 h 20

      M. Morin, je partage tout à fait votre point de vue, et madame St-Amour, les propos de madame Sarsour qui osent se prétendre féministe tout en prônant la charia sont ce qui devraint alarmer tous les Occidents et les faire descendre dans la rue pour "protéger leurs foyers et leurs droits" contre un ennemi qui nous ronge de l'intérieur.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 24 janvier 2017 03 h 14

      Mme Lapierre, je conviens que Mme Sarsour a le droit de manifester comme toute autre personne. D'autant plus que Donald Trump attaque les musulmans: l'attitude de M. Trump est inacceptable.

      Par ailleurs, je crois qu'il ne faut pas banaliser les opinions de Mme Sarsour sur la charia.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 24 janvier 2017 08 h 03

      Madame St-Amour, lorsque des femmes soi-disantes féministes portent le drapeau américain (ou français, ou canadien) à la "mode" d'une certaine religion mysogyne et extrêmement oppressante pour les femmes, il y a toutes les raisons de s'indigner et de s'alarmant, surtout quand elles prétendent défendre les droits des femmes.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 23 janvier 2017 08 h 00

    Vouloir d'abord corriger le pire.

    Lors de la dernière campage électorale fédérale, le Parti libéral du Canada a fait campagne en voulant favoriser la classe sociale moyenne, privilégiant, selon moi, ainsi surtout les revendications économiques de personnes s'estimant faire partie de cette classe imprécise: il n'y avait plus qu'elles! À mon avis, le mouvement féministe canadien regagnera beaucoup en fierté, en adhésion et en influence s'il met principalement de l'avant non plus seulement la discrimination sexuelle vécue par les femmes au travail, mais aussi le sort fait aux plus vulnérables d'entre elles, à savoir les femmes noires, autochtones, arabes ou migrantes. Beaucoup plus de personnes humaines souscriront alors au mouvement féministe.

  • André Mutin - Abonné 23 janvier 2017 09 h 31

    Oyez, oyez !


    Vous avez bien raison M. Morin les chroniques d' Aurélie Lanctôt sont pour le moment du Oyez, oyez ! braves gens regardez moi bien aller car j'irai loin et partout !

    Pour le moment elle pourrait aller du coté de Soros pour s'informer !

  • Roger Arbour - Abonné 23 janvier 2017 17 h 24

    Un instant

    Il me vient à l'idée que si les femmes manifestaient seulement pour les femmes d'iran et d'Arabie ne dirions-nous pas qu'elles ne s'occupent pas de leurs soeurs de l'Amérique? Roger Arbour abonné

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 23 janvier 2017 23 h 00

      Non seulement cette marche ne dénonçait pas les régimes islamiques, plus grands oppresseurs des femmes, mais certaines de ces femmes se déguisaient en vag_n ou portaient le drapeau américain en guise de foulard islamique.

      Comment la majorité ne rend-t-elle pas compte de l'abomination?