La métaphysique de Malraux

La scène se déroule à Paris, le 24 octobre 1967, dans le bureau d’André Malraux, le grand romancier épique devenu ministre des Affaires culturelles du gouvernement de Gaulle en 1959. Douze étudiants et lycéens ont été invités par Europe 1 à venir converser avec l’ancien révolutionnaire, qui vient de publier ses Antimémoires. Ces entretiens seront alors gravés sur disque, mais ne seront pas transcrits, raison pour laquelle, depuis, ces paroles s’étaient envolées.

Le chercheur Nicolas Mouton a retrouvé cet enregistrement et en présente, pour la première fois, une version écrite dans Malraux face aux jeunes. L’auteur de La condition humaine et de L’espoir, en brillant orateur qu’il est, y offre à ses jeunes interlocuteurs de riches réponses à leurs questions bien préparées et sans complaisance. Malraux s’exprime ainsi sur son évolution de l’extrême gauche au gaullisme, sur ce qui fait l’étoffe des grands hommes politiques — « c’est l’obsession », suggère-t-il —, sur l’éthique de l’engagement et sur le féminisme, dont il se dit un partisan, tout en précisant que nous n’allons pas vers « une civilisation féminine », mais « que nous assisterons à une pénétration de la civilisation masculine par les femmes ».


Le moment fort de ces entretiens survient quand une jeune étudiante questionne Malraux sur le problème de l’existence de Dieu. L’écrivain, qu’on devine plutôt agnostique, évoque alors le « sentiment de servitude » qui gît au coeur de l’humain. La réalité du vieillissement et de la mort, explique-t-il, nous taraude et nous dépasse. Les civilisations religieuses offraient des réponses satisfaisantes à cette énigme, mais la nouvelle civilisation agnostique, annoncée par Nietzsche, nous laisse démunis face à elles.

« La civilisation moderne,explique Malraux, est en train d’essayer de noyer le sentiment de servitude, qu’elle ne noie pas du tout, même dans le whisky, qui est beaucoup plus fort qu’elle, et de penser que ça durera comme ça. » Or, assure l’écrivain, ça ne peut pas durer, et croire que la science offrira une réponse satisfaisante à cette servitude fondamentale est illusoire.

Une raison d’être

Dans une entrevue avec des journalistes allemands réalisée en 1968 et parue dans Le Nouvel Observateur le 14 octobre de cette même année turbulente, mais reprise ici pour la première fois dans un livre, Malraux poursuit sa réflexion. « Notre temps, […] affirme-t-il, n’est pas parvenu à trouver l’équivalent des valeurs religieuses sur le sens de la vie. Je pense que c’est le problème auquel va avoir à faire la nouvelle civilisation. […] Il faut qu’elle trouve la raison d’être de l’Homme. »

Jean Daniel, dans son très beau recueil d’hommages intitulé Les miens (Folio, 2010), laisse entendre que toute l’oeuvre de Malraux se ramène à une seule question : « que faire avec la mort ? » Cette interrogation, qui le laissait sans repos, est à l’origine, continue Daniel, de son « romantisme de la fulgurance ». Malraux, en effet, s’engage sans cesse radicalement, dans la guerre d’Espagne aux côtés des républicains, dans la Résistance, dans son oeuvre ardente et dans le gaullisme.

Aux journalistes allemands qui lui demandent lequel de ses engagements, politique ou esthétique, importe le plus, il répond qu’« ils sont inséparables parce que les deux sont des luttes contre la mort ». Non pas la mort comme simple trépas, mais la finitude comme réalité existentielle qui traverse toute notre vie et peut lui donner ou lui retirer son sens.

À la fin de sa vie, confie Jean Daniel, Malraux disait que la seule réponse à la mort était l’art. « Bien que je sois probablement un artiste, précisait-il toutefois aux journalistes allemands en 1968, ce n’est pas sur le terrain de l’art que mes livres ont une importance ; c’est évidemment sur un terrain métaphysique. »

Cinquante ans plus tard, dans une civilisation privée des anciens repères religieux et dans laquelle l’art s’abîme dans le divertissement pendant que le politique se confond avec la gestion, cette interrogation brûlante sur la raison d’être de l’Homme n’a pas pris une ride. On ne lit peut-être plus Malraux, mais on devrait. Son oeuvre est vivante.

Malraux face aux jeunes

André Malraux, Folio, Paris, 2016, 112 pages

13 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 16 janvier 2017 07 h 18

    La primauté du spirituel

    Malraux avait tout simplement compris qu'aucune société ne peut vivre ou survivre sans spiritualité, religion ou métaphysique. On peut ergoter sur le réel choix de mots de Malraux, mais celui-ci était taraudé par la question de la mort. Le spirituel seul, selon lui, pouvait y répondre. Ce qui me semble fort juste, le matériel ne pouvant pas accéder à la transcendance.

    M.L.

    • Michel Lebel - Abonné 16 janvier 2017 14 h 06

      Petite correction: remplacer le ''matériel'' par la ''matière''; erreur de distraction de ma part.

      M.L.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 16 janvier 2017 18 h 32

      La résurgence des religions est une énigme. Trois siècles après les Lumières, des milliards d’individus croient encore à ces béquilles pour donner un sens à leur vie.

      Les croyances religieuses, et aussi l’astrologie, la chiromancie, l’ésotérisme, et autres m’apparaissent comme des béquilles utilisées par ceux qui ont peine à assumer leur condition humaine en et par eux-mêmes.

      Les repères religieux auraient intérêt à être remplacés par des repères humanistes de liberté. L'humanisme ne peut-il pas donner un sens à la vie, le sens de la vie étant dans la vie elle-même.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 janvier 2017 09 h 05

    Art, politique

    "L’art s’abîme dans le divertissement pendant que le politique se confond avec la gestion". Humm, j'ai l'impression que la politique se confond pas mal aussi avec le divertissement, témoins, chacun à leur façon, Trudeau et Trump. Par contre j'avoue que Coiteux n'a pas son pareil comme somnifère.

  • Yvon Leclerc - Abonné 16 janvier 2017 09 h 36

    Yvon Leclerc

    Merci. Je cours chercher ce livre...

  • Johanne Archambault - Abonnée 16 janvier 2017 10 h 01

    Encore une fois

    Merci, et acceptez mon admiration, pour ce texte (notamment la phrase de la fin, sur l'art et le politique) ainsi que pour les deux autres articles, sur la métaphysique de Malraux, qui nous sont proposés dans la marge. Que vous puissiez penser et écrire aussi bien des choses comme celles-là, dans le journal, ça n'a pas de prix. Un élan dans la morosité. Le monde à l'endroit...

  • Claude Bernard - Abonné 16 janvier 2017 10 h 57

    Art, politique, gestion et divertissement

    Poutine un simple «gestionnaire»?
    Wei Wei une divertisseur?
    Trump est idéologue, Trudeau idéaliste, comme Obama l'était.
    Baskiat était un véritable artiste.
    Il y a quelque chose qui m'échappe.