L’opéra du pain

Rachel Oddo, 23 ans, travaille à la boulangerie de sa famille à Sherbrooke. D’un naturel très timide, elle chante des airs d’opéra tandis qu’elle fait dos à son public, tout affairée qu’elle est à laver la vaisselle.

« Rare talent naturel. Timbre magnifique. Vite des cours de chant ! » affirme Christophe Huss, critique de musique classique au journal, après l’avoir écoutée chanter un air de Carmen.

J’ai une rare confiance dans le jugement de mon ami Huss. D’autant qu’il est à peu près seul en son genre à continuer de labourer patiemment le champ de la musique classique.

Aussi ai-je été très surpris de voir tant de médias de masse se passionner soudain pour la voix de Rachel Oddo. On a en effet parlé d’elle à peu près partout ces derniers jours, en des lieux où pareille musique n’est pour ainsi dire jamais entendue.

Entendez la voix de la jeune Rachel Oddo:

 

L’océan musical est bien sûr assez vaste et profond pour qu’y nagent toutes sortes de goûts et d’usages, lesquels ont leur raison d’être, selon les eaux d’où ils sont issus. Mais le principe du « chacun ses goûts » est une farce si l’information nécessaire à les discuter — ce qui est à la base de la culture — n’est plus diffusée. Or le fait est qu’on ne fait plus guère de place à la musique classique, comme si elle n’appartenait pas à la culture commune.

Il est indéniable qu’un talent comme celui de Rachel Oddo mérite l’attention. Tant mieux si celle qui vient de lui être accordée peut l’aider à dissiper sa gêne de chanter. Il est tout de même permis de se demander si pareil talent observé ailleurs que dans le cadre d’une boulangerie aurait suscité la même agitation empressée. Imagine-t-on, dans les mêmes médias, un traitement pareil consenti à des élèves remarquables en musique ? Non.

Les rythmes des changements historiques ont rendu inaudible la musique classique dans la grande caisse de résonance des médias de masse.

Au siècle dernier, dans ce qui restait du quartier ouvrier du Plateau Mont-Royal, je me souviens avoir entendu un travailleur qui vivait à deux pas chanter et siffler avec une puissance et une justesse prodigieuses. Il reprenait de grands airs d’opéra autant que des chansons populaires. À bord de sa Chrysler, toutes vitres baissées, on l’entendait venir de loin. En un temps où les médias populaires en diffusaient encore et où les médias écrits en parlaient abondamment, la musique classique accompagnait la vie quotidienne, se moquant des classes sociales. Cela était vrai ici comme dans nombre de pays.

Lorsque de grands musiciens classiques débarquaient à Montréal, tous les médias en parlaient volontiers. Aussi fut-il un temps, pas si lointain encore, où les coiffeurs, les débardeurs, les boulangers autant que les bouchers chantaient et sifflaient des airs d’opéra parmi bien d’autres choses. Cette musique constituait en quelque sorte un liant social que certains ne s’étaient pas encore employés à dépecer à leur profit.

D’où vient la rupture ?

La musique classique, à l’ère de la consommation de masse, a été détournée pour devenir avant tout un symbole d’une position sociale. Ceux qui en profitent, sous ce mode privilégié, la confondent dès lors très volontiers avec un signe de culture alors qu’elle n’est très souvent pour eux qu’un attribut de leur condition sociale.

J’entends encore un Lucien Bouchard prendre la parole devant le public de l’Orchestre symphonique pour remercier le cardinal de Montréal d’avoir accepté de faire voler les cloches de ses églises à la volée, afin de saluer l’arrivée du chef Kent Nagano… Il y avait là l’illustration parfaite de cette société de caste qui se regarde avec émotion aimer ce qu’elle se pique d’aimer pour s’assurer de reproduire sa distinction jusqu’à plonger dans le ridicule.

Les grandes salles de concert font peu de cas du monde populaire. De rares concerts gratuits en plein air, sur le mode très superficiel de la consommation des illusions projetées autour de la logique de la célébrité : celle d’un chef, d’un artiste invité, d’une équipe de hockey. La logique de la réclame prime en ces cas-là totalement les exigences de la transmission d’une culture vivante. Le reste de l’année, combien de sièges sont-ils vraiment voués à être occupés par autre chose que des têtes grises ?

Les riches qui consomment et soutiennent financièrement cette musique déplorent qu’on ne lui accorde pas plus d’attention. Mais c’est bien leur monde qui, au bénéfice de l’accroissement constant de ses privilèges économiques, a encouragé la population à consommer de plus en plus d’objets liés au simple divertissement plutôt qu’à se nourrir d’un héritage culturel commun. La musique classique s’est éloignée d’un vaste public en bonne partie à cause de ce kidnapping.

Il résulte de cette situation un malentendu où l’on s’imagine que la fréquentation de la musique classique reviendra grâce aux seuls efforts de l’éducation. L’attitude globale à l’égard de la musique classique peut difficilement changer tant qu’on continue d’envisager seulement les citoyens comme des consommateurs destinés à sans cesse consommer davantage.

Voilà d’ailleurs sans doute ce qui étonne le plus lorsqu’on entend chanter Rachel Oddo : au milieu d’une boulangerie, avec sa voix divine, elle fait redécouvrir malgré elle l’humanité d’une musique à laquelle on a injustement arraché sa place dans l’horizon humain pour mieux la réserver à quelques privilégiés.

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17 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 16 janvier 2017 07 h 06

    Vous oubliez de parler ....

    de l'émission qui reprendra l'affiche vendredi prochain à Radio-Canada, Les Virtuoses, qui permet aux jeunes de 10 à 18 ans, de jouer de leur instrument, du classique la plupart du temps. Cette émission est extraordinaire, animée par Grégory Charles. C'est une joie totale d'entendre ces jeunes virtuoses. L'avenir est là n'en doutez jamais. La musique classique aura toujours sa place dans le monde.

  • Pierre Schneider - Abonné 16 janvier 2017 07 h 55

    Musique du peuple

    Les joyaux de la musique classique appartiennent au peuple, mais le mercantilisme de certaines élites financières a réussi à imposer sa propre culture du divertissement qui, trop souvent, est loin de l'élévation à laquelle les riches ont davantage droit.

    À quand le retour des concerts classiques sur nos ondes publiques ? Pas assez populaire, diront les diffuseurs ?

    Pourtant, des milliers de Québécois font la queue pour assister dans des cinémas à des opéras rediffusée depuis New York les samedis après-midis. Des Québécois bien ordinaires.

  • Paul Cadrin - Abonné 16 janvier 2017 07 h 58

    L'opéra du pain

    Monsieur Nadeau. Votre chronique me touche au plus au point puisque, depuis plus d'un demi-siècle, la musique classique a été au coeur de ma vie. Je vous en remercie chaleureusement et je n'hésite pas à la partager. Dans ma jeunesse, j'ai été témoin de l'osmose qui existait entre musique classique et ce qu'on appelait musique populaire. Avant 1960, quand il n'y avait que la télé de Radio-Canada, on suivait avec intérêt, même dans les tavernes, l'heure du concert et les beaux dimanches! Pour beaucoup, dans toutes les couches de la société, l'opéra du samedi après-midi était aussi sacré que les Plouffes ou le hockey du samedi soir. Puis est arrivée la télé "privée", au service d'intérêts commerciaux, c'est-à-dire de ce qu'un sociologue a appelé la "culture of business". On ignorait que cette "culture" était tout aussi totalitaire que le régime soviétique qui, comme on le sait, contrôlait étroitement les arts. Cette "culture" ne souffre aucune concurrence, si ce n'est de ceux qui sont issus d'elle. Le monde de la musique classique fait bien des efforts pour jeter des ponts. L'OSM, comme tous les orchestres symphoniques, se montre ouvert depuis des années à une coexistence en présentant des concerts pops. Mais quand est-ce qu'on a vu un spectacle de musique pop ou commerciale faire une place à de la musique classique? Jamais. Cette "culture" élimine la concurrence par tous les moyens, comme le font les WalMart, les Costco, etc. Ça fait partie de sa logique commerciale, avec les résultats que vous décrivez très bien. Mais je dois vous avouer que je ne partage pas entièrement votre pessimisme. Je fréquente les concerts classiques et j'ai souvent, très souvent vu des salles combles à la Maison symphonique et à la salle Bourgie, sans parler de concerts dans les églises qui sont souvent le refuge de ce répertoire. Merci beaucoup pour cette chronique courageuse et certainement opportune.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 16 janvier 2017 11 h 42

      M.Cadrin,je souscris avec vous.Cette" Culture of Business" style Las Vegas ou Bling-bling a la Trump ne m'a jamais ému....

    • Pierre Berthelot - Inscrit 17 janvier 2017 01 h 13

      Bonjour

      Je reprends votre question "Mais quand est-ce qu'on a vu un spectacle de musique pop ou commerciale faire une place à de la musique classique?"
      Vous répondez : Jamais. Ce qui n'est pas tout-à-fait exact.
      La chanteuse Diane Dufresne, dans son spectacle "Top secret" en 1986 avait chanté "Addio de'll passato" de La Traviata et dans son show Symphonique n'roll, en 1988, elle avait chanté un des Kindertotenlieder de Malher, ainsi que le Duo des chats de Rossini.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 janvier 2017 08 h 53

    D’où vient la rupture ?

    La rupture est venue quand les chanteurs d'opéra ont cessé de servir le texte pour ne servir que la musique. Quand ils ont sacrifié la prononciation sur l'autel du légato. Quand ils ont supprimé les explosives pour ne laisser couler qu'un chant aussi magnifique qu'incompréhensible.

    Alors la passion théâtrale du libretto a disparu au profit d'une musique d'ascenseur de luxe. Voilà d'où vient cette rupture.

    De nos jours on est davantage ému par une très grande artiste comme Céline Dion que par une chanteuse d'opéra parce que Mme Dion s'appuie sur des paroles pour émouvoir. Combiner la puissance émotive des mots à la puissance évocatrice de la musique, voilà l'Art perdu des grandes voix d'opéra du passé.

    • Loraine King - Abonnée 16 janvier 2017 11 h 57

      Je suis curieuse - comme qui? Joan Sutherland?

      Quand je prends des vacances, je cherche quel opéra on présente où. Début décembre je me suis donc retrouvée à Amsterdam pour voir Parsifal au Dutch National et entendre le 3e acte de Die Walküre au Concertgebouw. Il ne manquait certainement pas de passion théatrale pour Parsifal! Ni de jeunes dans la salle. Je ne suis pas riche, ou pauvre, je fais mes choix. Je m'ennuie sur une plage - donc prochaine destination, peut-être Santa Fe.

      Voir un homme souffrir d'une plaie qui ne guérit jamais, considérer la transformation qu'on propose de vivre grâce à la compassion et la compréhension, c'est un effort. S'asseoir pendant des heures pour écouter un opéra dans une langue qu'on ne parle pas cela demande de la concentration et des efforts pour le spectateur, avant et après la représentation. L'amateur de Céline Dion sera ému mais ne retournera pas chez eux hanté, l'âme rempli de questions. L'opéra c'est aimer se donner du trouble dans un monde qui recherche la facilité.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 janvier 2017 17 h 32

      Lorraine King demande : « Je suis curieuse - comme qui? Joan Sutherland? »

      À part Natalie Dessay ou Roberto Alagna, presque aucune grande vedette internationale ne prononce le français distinctement dans les grands opéras français du XIXe siècle. Autrefois, la pire était sans doute Leontyne Price (Dieu ait son âme).

      On articule correctement dans les opéras présentés à Paris (et ailleurs en France, je présume). Mais au disque, il est rare qu’on puisse suivre un opéra français sans avoir le libretto sous les yeux.

      À l'opposé, dans la tragédie lyrique française (c’est-à-dire l’opéra baroque français), il est fréquent de trouver plusieurs interprètes qui chantent tout, absolument tout, distinctement.

    • Loraine King - Abonnée 17 janvier 2017 11 h 50

      Je me sens obligée d'écrire, ne serait-ce que pour clarifier que Leontyne Price n'est pas morte.

      Normal qu'un francophone qui écoute un opéra dont le livret est en français remarque la prononciation. Mais pourquoi alors ai-je été aussi émue par le Barbe Bleue de Bartok, moi qui ne parle pas un mot d'hongrois?

      Je reviens à la notion de difficulté, mais pas celle à laquelle le spectateur doit faire face pour s'immerser dans un opéra, mais à la réalité des chanteurs. C'est bien de pouvoir chanter un air de Saint-Saëns mais maîtriser le rôle de Dalila sur scène, sans micro avec un imposant orchestre dans la fosse est une toute autre chose. Ce parcours n'appartient pas aux riches mais à ceux qui ont de bonnes cordes vocales dès le départ et qui acceptent de suivre un long et difficile parcours sans aucune garantie de réussite. Flagstad a chanté son premier rôle wagnérien à 34 ans, 15 ans après ses début à l'opéra. Michael Volle que j'ai entendu au Concertgebouw (Wotan) a chanté des rôles mineurs pendant 25 ans avant qu'on le remarque.

      L'opéra demande des efforts. Ce n'est pas de l'entertainment. Et ce n'est pas payant quand on compare son investissement à ce que gagne une vedette rock ou de musique populaire. Résultat : peu de gens suive le chemin qui les mènera sur la scène des maisons d'opéra. Ça prend la piqûre, la passion de cet art, et beaucoup de travail et de discipline. Faut aimer se donner du trouble plutôt que la facilité.

  • Jacques Morissette - Inscrit 16 janvier 2017 09 h 18

    «Les riches qui consomment et soutiennent financièrement cette musique déplorent qu’on ne lui accorde pas plus d’attention. Mais c’est bien leur monde qui, au bénéfice de l’accroissement constant de ses privilèges économiques, a encouragé la population à consommer de plus en plus d’objets liés au simple divertissement plutôt qu’à se nourrir d’un héritage culturel commun. La musique classique s’est éloignée d’un vaste public en bonne partie à cause de ce kidnapping.»

    C'est peut-être une distance entre eux, à force de privilèges, et les gens ordinaires qui crée une distance entre la musique classique qu'ils semblent s'être appropriés pour encore plus se distancer des gens ordinaires, selon leur inconscient collectif de classe sociale?