L’américanité en berne

Odile Tremblay Collaboration spéciale
Le chroniqueur anthropologue Serge Bouchard a récemment exprimé sa déception quant à son époque et sa société. Mais si la tristesse et la colère convenaient justement à l’air du temps…
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le chroniqueur anthropologue Serge Bouchard a récemment exprimé sa déception quant à son époque et sa société. Mais si la tristesse et la colère convenaient justement à l’air du temps…

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’autre jour, j’étais chez des amis dans une de ces maisons des pays d’en haut, camouflée au bout d’une allée en cul-de-sac. Seuls voisins, des chevreuils, enfoncés dans la neige à chaque pas ou carrément couchés, agitaient l’oreille pour répondre aux saluts, en gros plan devant la fenêtre.

Sur la table, le livre de Serge Bouchard Les yeux tristes de mon camion, pas lu encore. Les vacances servent aussi aux grandes opérations de rattrapage. Ce recueil de chroniques et d’essais, feuilleté entre deux oeillades aux chevreuils, témoignait de l’américanité qui m’entourait avec ses sapins couverts de blanc et ces splendides animaux sauvages.

Il parlait aussi de sa face sombre, celle qu’on reçoit à plein nez. L’élection de Donald Trump semble le symptôme du mal de nos civilisations étouffées par le consumérisme tapageur qu’elles ont enfanté.

L’équipée de Bouchard sur le continent, en Honda, en camion ou en évocation historique, à travers temps et espace jusque chez les défuntes tribus mandanes du sud du Missouri à la beauté décimée, me semblait d’une actualité déchirante.

Un monde désenchanté

Au cours des dernières semaines, des entrevues et des critiques avaient témoigné de la tristesse du chroniqueur anthropologue déçu de son époque et de sa société. Mais si la tristesse et la colère convenaient justement à l’air du temps… « Nous avons désenchanté le monde, perdu le sens de sa beauté, liquidé notre héritage du merveilleux, neutralisé l’efficacité symbolique de nos rapports aux objets, à la vie, à la mémoire », scande-t-il.

N’allons pas reprocher à Serge Bouchard de dénoncer le patrimoine saccagé par une soif de rendement frénétique, au mépris des traces de mémoire et d’une humanité à rescaper. Ces messages-là réclament d’être martelés. Résister, c’est protester.

Le réquisitoire de Meryl Streep à la cérémonie des Golden Globes, contre un Donald Trump ciblant les journalistes, les étrangers, les artistes, n’enfonçait-il pas au fond le même clou d’inquiétude ? On admire le courage qu’a eu l’actrice d’afficher sa dissidence aux États-Unis, lui valant de se faire attaquer par un futur président rageur qui twitte ses blessures sans filtre, comme un adolescent. Même au Québec, nager à contre-courant du grand rire amnésique et rentable devant lequel tant de monde s’incline réclame du nerf.

La course au progrès, les décisions à courte vue et le divertissement à la sauce people inspirent à ceux qui regardent leur boule de cristal de grandes angoisses, pas désincarnées pour deux sous, collées aux dérives environnementales, humanitaires, culturelles et politiques de l’heure.

Serge Bouchard a mal à son américanité à bon droit. Bien candide qui irait lui reprocher de trop activer la sonnette d’alarme. Un autre anthropologue-poète, Claude Lévi-Strauss, voyait, plus de 60 ans avant lui, arriver le jour où « l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur ». L’humanité ne tire leçon de rien, faut croire.

À la défense des mammouths laineux

Serge Bouchard est un des seuls intellectuels dûment adoptés par le peuple québécois. Les gens ont lu ses livres et écouté ses émissions, sans doute parce qu’il refuse de poser à l’universitaire et parle avec la voix des habitants du quartier Hochelaga-Maisonneuve qui l’a vu naître, les pieds entortillés dans ses racines, les yeux rivés sur le Stade olympique dans lequel il voit une tortue sacrée.

Depuis le temps que je fréquente ses remarquables oubliés, ses chasseurs innus, ses bestiaires, ses pâtés chinois, son cinéma québécois privé d’autochtones et autres mammouths laineux… Il dévoile cette fois une intimité plus profonde, dans la détresse et l’enchantement, pour employer le langage de Gabrielle Roy.

Et d’enfourcher avec sa prose le grand Mack rouge et rondouillard auquel il fait ses adieux, faute de jambes désormais assez fortes pour y grimper : « Mon camion a les yeux d’un hibou et le front d’un ours, dit-il en berçant sa monture de mots d’amour, c’est un ours qui fume. Sa pipe est en fer. Ses pantoufles en robbeur sont d’un noir propre et tranchant, elles roulent sur du blanc. »

Ici, tous les débats en cours autour du fait religieux à enseigner ou pas sortent de leurs cases étroites pour entrer là où les espaces intérieurs riment avec une vision élargie du monde. Hors des dogmes et des embrigadements, ces dimensions redeviennent une aspiration au merveilleux, des remparts contre le matérialisme triomphant, des repaires culturels, historiques et poétiques à transmettre, sous peine d’assèchement intérieur.

« Quand le dernier vieux loup hurlera son ultime prière au ciel, nous entendrons pour une dernière fois la note aiguë de l’âme sacrée de bois », écrit-il. Ça change des tweets de Trump.

Bouchard, qui se méfie des élites, tout en y participant malgré lui, un pied dans chaque monde, embrasse le point de vue de ceux qui défendent l’art dit savant — devenu à son tour un mammouth laineux — contre son danger d’extinction.

Et le plaidoyer pour l’art de Pierre Bourgie dans la page Idées du Devoir de samedi dernier, s’alarmant du peu de reconnaissance accordé aux artistes authentiques jugés élitistes par plusieurs médias québécois au service du divertissement, fait écho aux siens comme à celui de Meryl Streep, chacun dans ses mots.

Serge Bouchard, dont la culture européenne n’est pourtant pas la tasse de thé, demande à son tour : « Qu’arrivera-t-il quand cela arrivera, la mort de tout ce que je connais, au profit d’un monde qui n’a rien à faire de mes références? Qui est Sartre ? Qui est Montaigne ? Qui sont ces gens anyway ? » Et il sent bien que ce jour est déjà arrivé.

« Qui chantera la solitude du goéland perché sur le lampadaire de cet immense stationnement ? » lance l’auteur des Yeux tristes de mon camion, en nous donnant l’envie d’offrir un écho au spleen de cet oiseau.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le chroniqueur anthropologue Serge Bouchard a récemment exprimé sa déception quant à son époque et sa société. Mais si la tristesse et la colère convenaient justement à l’air du temps…
8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 14 janvier 2017 05 h 16

    Une pause s'impose, après vous avoir....

    ...lus, tous les deux.
    Et si la souffrance était et est la seule voie (voix) pour en arriver à prendre conscience ?
    Aussi bête que ça ! ?
    Et si «l'humanité ne tire de leçon» qu'après avoir inconsciemment pris rendez-vous avec la souffrance ?
    L'humanité imparfaite à laquelle nous appartenons toutes et tous a ses coûts et coups.
    Pourquoi est-ce que j'attends d'être malade pour expérimenter les vertus de la santé ? Pourquoi est-ce je mets la main sur le rond du poêle pour apprendre que ça brûle ?
    Dans sa dignité, tout être humain est plus beau et plus grand que ses expérimentations de la vie, de sa vie, «américanité en berne» incluse.
    Une fois le «spleen» passé, je lève les yeux....à au moins un micromètre au-dessus de la ligne horizontale et au loin, c'est beau.
    Sans prétention aucune,
    Gaston Bourdages,
    Écrivain.
    P.S. Monsieur BOuchard, vous êtes très beau à entendre, à lire et à voir. Vous nourrissez. Merci à madame Odile. Sa plume en témoigne grandement.

  • Clermont Domingue - Abonné 14 janvier 2017 12 h 09

    Merci.

    Simplement merci pour l'émotion, la grandeur,l'âme.

  • Jean-Pierre Cloutier - Abonné 15 janvier 2017 11 h 18

    Les repères dans leurs repaires

    Mme Tremblay parle «des repaires culturels, historiques et poétiques à transmettre». «Repaires» ou «repères». Est-ce que Mme Tremblay voulait dire «repère» et que sa formidable plume a glissé pour écrire plutôt «repaire». Si oui, c’est une erreur poétique qui est tout à fait à sa place dans un article sur Serge Bouchard. Repère ou repaire? Gardons ça flou. De toute façon, comme la Reine, Mme Tremblay «can do no wrong».

  • Yvon Bureau - Abonné 15 janvier 2017 14 h 33

    Une dictature é-puisante

    «plusieurs médias québécois au service du divertissement».

    Vivre sous la dictature de la consommation et du divertissement, ça peut durer un temps, mais seulement un temps, sûrement pas tout le temps.

    Cette dictature enlève le goût de vivre et d'oeuvrer ensemble.

    Cette dictature épuise les humains et son humanité.

    Merci à vous deux, Serge et Odile. Que le meilleur de ce jour vous bénisse !

  • Yves Bastarache - Abonné 15 janvier 2017 16 h 56

    Américanité?

    C'est tout de même un peu plus que l'américanité qui est en berne. En amont des Montaigne et des Sartre évoqués, c'est de tout un continent d"idéaux, de valeurs que nous observons le naufrage. Le "common man" triomphe, son individualité est toute-puissante, et il l'a fait savoir en élisant Trump. Non, je ne crois pas que la colère explique tout dans ce cas... Peut-être avons-nous atteint un stade, une étape historique, inédite donc, de la démocratie libérale.