Exister dans les essais québécois

Louis Cornellier Collaboration spéciale
Avoir le sens du passé, retrouver des racines, s’inscrire dans une tradition, cela ne signifie pas s’enfermer dans une identité obsolète.
Illustration: Tiffet Avoir le sens du passé, retrouver des racines, s’inscrire dans une tradition, cela ne signifie pas s’enfermer dans une identité obsolète.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Continuer à être et à se reconnaître dans la marche de l’histoire, dans la mémoire d’un passé et dans les errances identitaires. L’affirmation de nos singularités est au coeur de plusieurs titres attendus.

Il y a cinquante ans, en 1967 donc, l’année de sa mort, Lionel Groulx publiait, dans Constantes de vie (Fides), un texte sur « notre mystique nationale » datant de 1939. « J’ai constaté, écrivait-il, que rien n’émeut si fort les Canadiens français ni ne leur est plus nécessaire que la démonstration de leur existence. »

La remarque demeure à moitié pertinente pour les Québécois que nous sommes devenus. Le rappel des raisons de notre existence demeure en effet plus nécessaire que jamais en ces années de malaise et d’errance identitaires, mais il n’est plus aussi évident qu’il y a un demi-siècle que cet exercice de raffermissement national suscite notre émotion. Groulx, s’il revenait parmi nous, serait forcé de constater avec dépit qu’il y a bien des décrocheurs en la matière. Il se réjouirait cependant du fait que, dans les mois à venir, nos essayistes exploreront, sous divers angles, les grandeurs et misères du désir d’exister.

Illustration: Tiffet Avoir le sens du passé, retrouver des racines, s’inscrire dans une tradition, cela ne signifie pas s’enfermer dans une identité obsolète.

La liberté, pour quoi faire ?

Le Québec n’existe pas, clamera Maxime Blanchard, en février, dans un « essai explosif » portant ce titre, à paraître aux éditions Varia. Son éditeur, le psychanalyste et essayiste Nicolas Lévesque, évoque « une célébration du Québec, un grand cri d’amour, et en même temps un grand cri d’alarme, le cri de rage de celui qui voit son pays couler en flammes dans l’insignifiance ». Indépendantiste québécois exilé à New York pour y enseigner, Blanchard passera par son avatar littéraire, Éric Langevin, pour « donner une bonne gifle au visage » du Québec afin de le réveiller. Ça s’annonce très décapant.

« Habituons-nous à ce mot, “province”. Nous n’avons pas fini de l’entendre, et par notre faute. Librement, nous avons choisi par deux fois de demeurer une minorité dans un pays qui n’est pas le nôtre », constatera le cinéaste Bernard Émond dans Camarade, ferme ton poste, un recueil d’essais publié ces jours-ci chez Lux éditeur. Dans le style classique et tranchant qui le caractérise, Émond, résume son éditeur Mark Fortier, « défend l’espérance sans optimisme », en plaidant pour la justice sociale, l’attachement à la beauté du monde et la nécessité de l’indépendance du Québec.

Avec toute la brillante fougue qu’on lui connaît, Mathieu Bock-Côté creusera un semblable sillon dans Le nouveau régime, qui paraît cette semaine aux éditions Boréal. Plus à droite qu’Émond sur le plan socioéconomique, Bock-Côté s’en rapproche beaucoup par ailleurs. Le « nouveau régime » qu’il pourfend, celui du règne d’un individualisme déraciné et consommateur, privé de repères moraux politiques et culturels, est aussi celui qui répugne au cinéaste. Si le Québec veut exister pour quelque chose, et non dans un vide qui le nie, il doit renouer avec un certain conservatisme, disent les deux essayistes de haut vol.

L’histoire aujourd’hui

Avoir le sens du passé, retrouver des racines, s’inscrire dans une tradition, cela ne signifie pas s’enfermer dans une identité obsolète. Comme le montrera l’historien Jacques Mathieu, avec la collaboration d’Alain Asselin, dans La vie méconnue de Louis Hébert et Marie Rollet, à paraître aux éditions du Septentrion en mars prochain, la première famille de souche française à vraiment s’établir ici peut encore nous inspirer, en ce qu’« elle a incarné un modèle de colonisation opposé aux objectifs commerciaux des compagnies ». Apothicaire et botaniste autodidacte, Hébert a contribué à la connaissance scientifique pendant que Rollet éduquait des Amérindiennes. Les fondateurs populaires du Québec ont donc « été des modèles d’ouverture à l’altérité » en prenant racine.

Pour s’en inspirer, il faut, évidemment, les connaître. L’enseignement de l’histoire, cependant, continue de faire débat, comme en témoignera, chez M éditeur, en mars, Quel sens pour l’histoire ?, un essai dans lequel les didacticiens Marc-André Éthier, Vincent Boutonnet, Stéphanie Demers et David Lefrançois défendront un enseignement basé sur l’approche scientifique de l’histoire plutôt que sur son rôle patrimonial. Grosse discussion en perspective.

Dans Le bal des absentes, qui paraîtra en mars aux éditions La Mèche, Julie Boulanger et Amélie Paquet vont se pencher sur la surreprésentation masculine dans les corpus littéraires retenus pour l’enseignement et proposeront de faire connaître des oeuvres d’auteures d’ici et d’ailleurs qui méritent leur place dans cet univers. Leur ouvrage, annonce-t-on, acclamera « le pouvoir infini de la littérature ». Cette conviction est aussi la nôtre.

Le point de vue dérangeant de la rentrée

Depuis des années, l’essayiste Jacques Beaudry commente des oeuvres littéraires sombres qui explorent le mal qui ronge l’humanité. Dans Le fantôme du monde, une plaquette ténébreuse qui paraît ces jours-ci aux éditions Liber, Beaudry prophétise, en s’inspirant de l’écrivain juif hongrois nobélisé Imre Kertesz, que l’humanité ne survivra qu’à la condition de « tirer la leçon d’Auschwitz », c’est-à-dire de conjurer l’instinct de meute, le mensonge et l’obéissance zombiesque. En sommes-nous capables ?

Les cinq visages de 2017

Maxime Blanchard, Le Québec n’existe pas, Varia

Bernard Émond, Camarade, ferme ton poste, Lux

Mathieu Bock-Côté, Le nouveau régime, Boréal

Jacques Mathieu, La vie méconnue de Louis Hébert et Marie, Éditions du Septentrion

Normand Mousseau, Douze mythes à déboulonner, Boréal
3 commentaires
  • Danielle Desbiens - Abonnée 15 janvier 2017 11 h 55

    La surreprésentation masculine...

    Vous parlez du "Bal des absentes" pour contrer la surreprésentation masculine dans les corpus littéraires pour l'enseignement. Cette approche devrait aussi guider le corpus littéraire de votre chronique. Depuis le temps que je vous fréquente, et même si je vous apprécie, vous favorisez aussi cette approche, inconsciemment ou non.
    Cette semaine, vous mentionnez la réflexion ou les oeuvres de neuf penseurs. Pour les femmes? Trois. Publient-elles vraiment trois fois moins?

  • Réjean Martin - Abonné 15 janvier 2017 16 h 06

    province, vous dites ?

    Mon pays, ce n'est pas un pays; c'est une province... GUY A. LEPAGE

  • Marc Therrien - Abonné 15 janvier 2017 23 h 00

    Ou essayer d'exister en se disant

    Que d'intéressantes lectures proposées.

    Pour exister, il faut savoir prendre le risque de s'exposer, se proposer, se révéler en se disant et une fois que l'on a été entendu, écouté et compris, accepter de ne plus être le même.

    Car l'autre, en nous lisant par sa lecture, nous dépossède souvent de nous-mêmes.

    Marc Therrien