L’algoculture en gestation

Après avoir poussé tout l’hiver, les algues matures ressemblant à des lasagnes sont prêtes à être récoltées au mois de juin.
Photo: Fermes marines du Québec Après avoir poussé tout l’hiver, les algues matures ressemblant à des lasagnes sont prêtes à être récoltées au mois de juin.

Comme une cordelette à linge. Sauf que ce ne sont pas des chaussettes qui s’agrippent et flottent légèrement dans le vent, mais des plantules de laminaire sucrée, future longue algue brune à l’allure de lasagne dentelée. Ce bébé algue arrivera à pleine maturité après avoir séjourné plusieurs mois dans un bain de mer froid.

Dans cette chaîne de production algale, l’entreprise Fermes marines du Québec, qui se spécialise depuis 2006 dans l’élevage en mer et la reproduction d’organismes marins, agit un peu comme une banque de semences. « On fait la reproduction des algues pendant l’été ; le processus dure deux à trois mois. Puis, à l’automne, les plantules d’algues, sortes de petites boutures de 1 à 3 mm de longueur, sont prêtes. Elles sont alors vendues à des éleveurs qui les mettent à l’eau. Ça pousse tout l’hiver, jusqu’au printemps. Les algues sont récoltées vers la fin de juin, au moment où la qualité de l’eau commence à changer en raison de son réchauffement et du développement de micro-organismes », explique le président, Jean-Philippe Hébert.

Les algues sont de vraies éponges; elles absorbent tous les minéraux, y compris les polluants

 

Ces cordelettes de plantules de laminaire sucrée (appelée aussi kombu royal) sont ainsi vendues à des éleveurs du Québec, mais aussi à des producteurs de moules ou d’huîtres des provinces maritimes, voire du Maine, un voisin de plus en plus intéressé par cette production.

Un transfert de technologies

Cette « maternité » (écloserie) d’algues a été mise en place à partir de 2013, à la suite d’un transfert de technologie avec l’École des pêches et de l’aquaculture du Québec, une composante du cégep de la Gaspésie et des Îles qui planchait sur le sujet depuis plusieurs années. C’est donc la quatrième année que l’entreprise le fait, et elle se positionne ainsi comme la seule écloserie commerciale au Québec produisant des plantules d’algues.

Comme d’autres acteurs du milieu maricole québécois, l’entreprise a rejoint le projet Optimal, un programme de recherche pour l’exploitation industrielle des algues de culture, qui entame sa troisième année (2014-2019) et se décline en trois grands volets pilotés par Merinov, le Centre d’innovation de l’aquaculture et des pêches du Québec. Mais dans le volet écloserie-reproduction, Fermes marines du Québec fait figure de seul joueur.

 
Photo: Merinov Les cordelettes de plantules de laminaire sucrée (qu’on appelle aussi kombu royal) sont tranférées dans l’eau froide à l’automne, lorsque des boutures de 1 à 3 mm de longueur y apparaissent.

« Dans le cadre des activités régulières de Fermes marines du Québec, nous produisons déjà des microalgues (ou phytoplancton) pour nourrir nos pétoncles géants, notre principale espèce d’élevage. Comme nous avons une très bonne qualité d’eau pour cette production, ainsi que des installations, des chercheurs nous ont contactés pour lancer cette production de macroalgues », raconte Jean-Philippe Hébert. Qui, pour mieux se rendre compte de l’importance de l’industrie de l’algue, est allé dans la région de Saint-Malo, en France. « Là-bas, beaucoup d’emplois ont été créés directement ou indirectement dans les secteurs pharmaceutique, cosmétique, alimentaire, et aussi pour la fabrication de matériaux innovants. »

Les chercheurs en question, ce sont ceux de l’École des pêches et de l’aquaculture du Québec : Éric Tamigneaux (professeur, chercheur, biologiste, titulaire de la Chaire de recherche industrielle dans les collèges du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada en valorisation des macroalgues marines) et son équipe.

Timide et expérimental

Ce qui est encore loin d’être le cas chez nous. L’algoculture au Québec reste encore timide, de l’ordre expérimental. Certes, parallèlement à l’algoculture, s’est développée la cueillette d’algues sauvages, soit une petite dizaine de microentreprises de cueilleurs d’algues sauvages. Mais on parle ici de petits volumes ramassés et commercialisés, pas de gros tonnages à un échelon industriel.

Même la Chine et l’Europe s’intéressent à nos jardins d’algues. Du tonnage, les Chinois et les Européens en recherchent. L’industrie des algues y est florissante, mais pas mal altérée par la pollution des sites de culture et le phénomène d’acidification des eaux. L’été dernier, une multinationale chinoise, a prioriplus pressée par le temps que les Européens, est venue visiter les installations gaspésiennes de l’entreprise. La compagnie chinoise en question, de la région de Qingdao, est à la recherche de très gros volumes de production.

« Leur intérêt serait d’acheter la production d’éleveurs établis, et éventuellement d’installer une zone de transformation sur place pour diminuer le volume de la biomasse à exporter », confie le président de Fermes marines du Québec. Avec ses quelque 10 millions de tonnes annuelles, la Chine est le premier cultivateur mondial d’algues comestibles. Le problème ? Les eaux asiatiques commencent à être sérieusement polluées en raison des procédés industriels choisis. Une situation bien différente de celles du golfe du Saint-Laurent, qui leur paraissent bien claires et prometteuses…

« Les algues sont de vraies éponges ; elles absorbent tous les minéraux, y compris les polluants. De notre côté, nous avons fait des tests sur les éléments présents dans les algues de la baie de Gaspé. Comparativement, c’est de l’or ! » confirme Jean-Philippe.

Pour aller plus loin

L’algoculture, la culture d’algues (des micro ou macroalgues) dans un but industriel et commercial, est une branche importante de l’aquaculture, en essor depuis plusieurs années dans le monde. Le Québec reste un tout petit joueur parmi les géants que sont notamment l’Asie et l’Europe. Depuis 2012, le cégep de la Gaspésie et des Îles a une chaire de recherche industrielle en valorisation des macroalgues marines. En 2016, la liste des espèces marines certifiées Fourchette bleue, une initiative de l’établissement muséal Exploramer (exploramer.qc.ca), a mis l’accent sur les algues québécoises, 13 selon la liste.

Où trouver et manger des algues québécoises?

Dans les poissonneries qui en proposent… et qui sont loin d’être légion, on s’entend ! Réclamer les algues du Québec au comptoir sera la seule façon de faire avancer la cause. Plusieurs chefs les mettent aussi plus ou moins régulièrement à leur menu : fraîches ou sous une forme transformée (en flocons déshydratés, en poudre…). Une autre possibilité de découvrir les algues d’ici est de mettre la main sur les produits suivants vendus en ligne ou en épicerie fine : Les Jardins de la mer, Gaspésie sauvage, Varech Phare Est…

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