Entonnons 2017!

S’il faut y aller, alors allons-y ! Décuvons 2016 pour mieux entonner 2017, dont on ne sait encore s’il sera mi-figue mi-raisin, mais s’il faut faire ce que bois, alors « fallons » donc, pour reprendre l’expression d’un collègue. Et tant qu’à faire, n’y allons pas avec le dos de la pincette mais d’une pipette avide de plonger dans toutes les bondes de ces barriques de par le monde déjà offertes aux plaisirs des sens. Comme le dit si justement le journaliste du Point Jacques Dupont dans son récent bouquin Le vin et moi (Stock), « pour voir si on a du plaisir à les prendre en bouche ».

Les prendre en bouche… Belle expression. Surtout si elle est précédée du mot « plaisir ». Réglons déjà le cas de ce dernier mot. Oui, je sais, galvaudé et dilué à toutes les sauces, le terme est au vin ce que la psycho-pop est à la psychologie. Un mot-valise utile qui met déjà le gros orteil dans l’antichambre du jubilatoire. Sans toutefois y parvenir, car pas si égoïste que ça, après tout, le mot.

J’apprécie pour ma part son sens large et universel, populaire et spontané, à la limite du naïf mais toujours éphémère. En matière de dégustation de vin, rien ne lui arrive à la cheville sur le plan de la candeur. Tout comme de l’imprécision. Il n’est d’ailleurs pas besoin d’être doctorant en particules élémentaires déclenchant la montée de l’orgasme chez les sexagénaires bien portants pour saisir ce que plaisir veut dire.

À la question « Alors, il est bon, ce vin ? », réponse : « Il me donne du plaisir ! » Voilà une répartie honnête. Comme le dit encore si justement Jacques Dupont sous la plume de Laurent Gotti, « la dégustation ne consiste pas à traquer le défaut mais à déterminer si le plaisir le dépasse ». On ne peut être plus d’accord avec lui.

Photo: Jean Aubry Entonnons 2017: c’est bien parti!

En 2017, la presse du vin devrait-elle être plus économe et cesser de discourir de midi à quatorze heures sur ce qu’un simple verre de vin a dans le ventre ? Je pense qu’il faudrait modérer ses transports. Si poésie et métaphores s’invitent avantageusement au festin des mots pour décrire un vin, rien ne saurait non plus remplacer les « net », « frais », « moyennement corsé », « souple » « équilibré » et autres « long en bouche » qui demeurent tout de même intelligibles aux dégustateurs du monde entier. Un vocabulaire de base incontournable.

Là-dessus — à l’opposé du spectre —, je garde en mémoire le grand Michael Broadbent appliqué à décrire un bordeaux grand cru : « Just another fine claret. » On frise ici l’humour caustique et ce dépouillement typiques « à l’anglaise », mais peu importe. Le messager (quatre mots suffisent ici) est si crédible qu’on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Mais Broadbent demeure encore l’exception.

Et la bouche ?

Si le plaisir, c’est bien, la prise en bouche, c’est mieux. La tendance pour 2017 s’assurera-t-elle de mieux saisir ce fameux « toucher de bouche » si prisé par la presse française du vin (mais dont le terme horripile certains chez nous !) pour en décrire l’impact et la texture ? Pour le dire autrement, la bouche serait-elle la dernière frontière impudique à s’affranchir pour déclamer le vin dans sa totalité ?

Je vous entends trop rarement me parler volume, poids et textures. Précisons. Le volume, c’est comme un souffle qui peut aussi devenir mugissement, aspirant le vide pour mieux installer sa présence, discrète ou non. Le vin doit ici offrir densité, vinosité et une certaine puissance (où contribue le degré d’alcool). Cette même puissance sera sollicitée, mais avec plus d’insistance encore, pour ancrer le poids en bouche, le tout culminant dans le meilleur des cas sur l’arborescence voluptueuse de la richesse. Le vin est alors substantiel, solidement mieux architecturé que sur de simples pilotis. On dit aussi qu’il a du fond.

Texture enfin. Tactile et finement préhensible, la texture est avant tout plurielle tant le spectre de tous les reliefs devient ici possible. À la condition — permettez-moi l’expression — « d’écouter sa propre chair de poule ». En blanc, en rosé, en rouge, en moelleux ou en effervescent, la voilà combinant le chaud et le froid, le lisse et le raide, le suave et l’astringent, mais aussi le satiné et le soyeux, le sphérique et le gras. Enfin, elle confirme et rend lisible l’expression d’un terroir dans ce qu’il a de minéral. Sans texture ? Bien triste millésime 2017, en ce qui me concerne !

Histoire de ne pas dire n’importe quoi et comme il faut bien bosser dans cette chronique par des travaux pratiques, je me suis amusé à écouter ma propre chair de poule avec un blanc singulier du non moins pertinent André Ostertag, soit le riesling grand cru Muenchberg 2014 (59,75 $ – 739821 – (10 +) ★★★★ 1/2 ©), dégusté dans le sublimissime verre autrichien Zalto de Denk’Art, et ce, à la température de 12 °C.

D’abord, plaçons le cru Muenchberg dans son contexte : c’est la « montagne des moines », déjà cultivée au XIIe siècle par les cisterciens de l’abbaye de Baumgarten et couvrant quelque 17 hectares 70 de vignoble fiché sur sols de grès rose riches en tufs et en cendres volcaniques à l’intérieur d’un amphithéâtre exposé plein sud. Le riesling y est roi avec cette impression de maturité tardive qu’équilibrent de belles acidités. La dégustation qui suit confirme que n’est pas grand cru qui veut et qu’un terroir se mérite !

Il apparaîtra difficile de se dégager du nez pour aller voir en bouche tant les fines nuances balsamiques de roses blanches et de talc saisissent, mais cette bouche, tout de même. L’impression première est que le vin ne semble pas vouloir y choir, demeurant en une espèce de lévitation, à l’image d’un Bouddha ou d’un astronef au-dessus d’une planète inconnue. Comme si l’ensemble des bourgeons gustatifs ne savait pas quel tapis rouge dérouler tant l’expression minérale en apesanteur y est sublimée.

Mais quand enfin le vin se pose, voilà saisie d’une sensibilité épidermique une langue touchée par la grâce même, seulement soulevée par un irrésistible mouvement fruité, tel un spasme activé sous l’emprise d’une mécanique minérale discrète mais impériale. Cela apparaîtra bien sec mais teinté de douceur, puissant mais tissé de dentelles, chaleureux mais froid comme un reflet de banquise. Volume exponentiel et longueur d’anthologie viennent clore une finale qui non seulement ne veut pas rendre l’âme, mais lui fournit au contraire un surcroît de profondeur, d’humanité. Tout ça pour un vin. Excusez du peu. Mais n’est-ce pas là un toucher de bouche qui fait mouche ?

 


La semaine prochaine : Les Amis du vin du Devoir s’invitent autour du thème « gin », une soirée malheureusement complète. Il reste toutefois des places pour les soirées suivantes :

16 janvier : ABC de la dégustation

23 janvier : le paradis des AVD : Bordelais

13 février : ABC de la dégustation

27 février : le paradis des AVD : Bourgogne

13 mars : le paradis des AVD : vallée du Rhône

20 mars : les vins bios et les autres

Info : guideaubry@gmail.com

 

La classe Neige vous intéresse ? Depuis maintenant 14 hivers, la cidrerie Domaine Neige ouvre ses portes ces quatre dernières fins de semaine de janvier, histoire de vous plonger dans la magie de l’élaboration du fameux cidre de glace. Récolte des pommes gelées sur l’arbre avec mise en moût par la suite, puis dégustation commentée. Une activité éducative, locale et ludique permettant à toute la famille de saisir au plus près l’un des fleurons québécois les plus singuliers. Coût de l’activité : 5 $. Pour information et horaires : https://domaineneige.com/fr/nouvelles/billet/classe-neige/