Le traumatisme Harper

Avant de devenir un politicien, Stephen Harper était un intellectuel conservateur. Il avait «une vision politique forte».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Avant de devenir un politicien, Stephen Harper était un intellectuel conservateur. Il avait «une vision politique forte».

Y a-t-il quelqu’un qui s’ennuie de Stephen Harper, un peu plus d’un an après sa disparition du radar politique canadien ? Il se trouve certainement quelques nostalgiques du politicien de Calgary dans les provinces de l’Ouest, mais ailleurs au pays, son souvenir n’émeut pas dans le bon sens. Bien des Canadiens et des Québécois qui n’aiment pas Justin Trudeau voient néanmoins en lui un moindre mal par rapport à son prédécesseur. Cela s’explique. Le Canada de droite qu’a tenté de façonner Stephen Harper, de 2006 à 2015, a été vécu comme un traumatisme par une majorité de Canadiens.

Le phénomène, explique le politologue Frédéric Boily dans Stephen Harper. La fracture idéologique d’une vision du Canada, est particulier. Souvent, les politiciens qui soulèvent les passions ont un style exubérant (Trump, Rob Ford) ou prêtent le flanc à des accusations de scandales financiers. Le cas Harper est différent. Son style terne n’est pas en cause et, malgré l’affaire Mike Duffy, son intégrité demeure peu contestée. C’est plutôt, explique Boily, « en raison d’un désaccord idéologique profond avec une grande partie de l’électorat qu’il se trouvait autant critiqué, détesté même, par certains qui l’accusaient littéralement d’avoir changé, pour le pire, le Canada ».

Une analyse objective

Deuxième titre de la collection « Agora canadienne », dont l’objectif est de faire connaître au grand public les hommes et les femmes qui ont marqué, sur le plan des idées, la société politique canadienne, cette « biographie intellectuelle » permet un retour éclairé sur la pensée et l’action d’un homme qui « n’est pas venu en politique seulement pour être au pouvoir, mais aussi pour changer l’orientation de la politique canadienne ». Il ne s’agit pas, pour Boily, de se prononcer pour ou contre Harper, mais plutôt d’analyser, le plus objectivement possible, son oeuvre.

Avant de devenir un politicien, Stephen Harper était un intellectuel conservateur, rappelle Boily. Son parcours montre qu’il avait « une vision politique forte », manifestement nourrie par des idées de droite. Harper, explique le politologue, n’était pas, comme certains l’ont suggéré, un fasciste, mais un homme de droite traditionnel, obsédé par « la menace culturelle et politique » que représente la gauche à ses yeux.

Boily emprunte au penseur marxiste Emmanuel Terray l’idée que « la pensée de droite est d’abord un réalisme », prônant la soumission à « la force des choses ». Cette idéologie croit que l’État n’a pas à modeler la société — les individus, les familles et les communautés s’en occupent — et doit se contenter de « garantir l’ordre social », tout en accompagnant « les marchés dans la détermination des grands équilibres économiques qui structurent la vie économique ».

Comme premier ministre, Harper a tenté d’engager le Canada sur cette voie, de « remplacer la vision providentielle de l’État par une conception qui pouvait être qualifiée d’entrepreneuriale ». D’un côté, donc, des politiques renforçant « la loi et l’ordre » (peines de prison plus sévères, par exemple) et des transferts directs aux familles ; de l’autre côté, des politiques visant à soumettre l’économie aux lois du marché : abolition du caractère obligatoire du questionnaire long du recensement (si l’État n’intervient pas dans les processus sociaux, ces informations ne sont plus pertinentes), accessibilité réduite à l’assurance-emploi, immigration axée sur l’employabilité au détriment du souci humanitaire, appui au développement pétrolier et baisse de la TPS (pour briser l’élan interventionniste de l’État). Ses « réussites », dans ces dossiers, expliquent l’aversion des citoyens de centre et de gauche contre lui.

Des principes de façade

S’il constate qu’Harper « a des convictions personnelles religieuses fortes », Boily précise toutefois qu’il « avait intériorisé le fait que la politique et le religieux devaient rester séparés », comme le montre son refus de rouvrir les débats sur l’avortement et sur les mariages gais. Son appui sans concession à Israël s’expliquerait plutôt par une conviction antitotalitaire qu’il tiendrait de son père et que les événements du 11 septembre 2001 auraient dirigée vers la lutte contre l’islamisme, perçu comme le nouveau totalitarisme.

Sans aller de soi, cette logique pourrait n’être pas sans valeur, si elle ne s’accommodait pas d’un contrat de vente de blindés, d’une valeur de 15 milliards de dollars canadiens, à l’Arabie saoudite, qui n’a rien d’une démocratie et ne brille pas par son amitié pour les juifs. Si Harper avait des principes, on doit toutefois constater que le capitalisme à tout prix demeurait sa priorité.

Au Québec, le fédéralisme d’ouverture prôné par Harper a déçu. Son acceptation molle de la spécificité québécoise — notamment par la motion de 2006 reconnaissant le Québec comme nation « dans un Canada uni » — est demeurée de façade. La vision harperienne d’un Canada d’héritage britannique, animé par « l’esprit d’entreprise américain », correspondait peut-être aux désirs albertains, mais a vivement heurté une majorité de Québécois. Le prochain chef du Parti conservateur aura d’ailleurs fort à faire pour trouver une écoute attentive ici.

Bon analyste de l’ère Harper dont il trace un bilan somme toute prévisible, Frédéric Boily, qui enseigne en Alberta, dit laisser au lecteur le jugement sur cette décennie. Allons-y, alors : ce fut un bien mauvais moment à passer.

«[C’est] en raison d’un désaccord idéologique profond avec une grande partie de l’électorat [que Stephen Harper] se trouvait autant critiqué, détesté même, par certains.»

«Aux yeux de Stephen Harper, le Canada n’était pas d’abord et avant tout un espace social dont il s’agissait de favoriser l’épanouissement, comme le pensaient la plupart des premiers ministres et gouvernements libéraux du passé. Il le voyait plutôt comme un espace économique dont il était nécessaire d’optimiser la croissance en épousant les tendances “naturelles” de l’économie canadienne.»
Frédéric Boily dans «Stephen Harper. La fracture idéologique du Canada»

Stephen Harper. La fracture idéologique du Canada

★★★

Frédéric Boily, PUL, Québec, 2016, 158 pages



À voir en vidéo