Itinéraire d’un rêve suspendu

Une sculpture de Jeanne Mance, située en face de l’Hôtel-Dieu, à Montréal
Photo: Source Ville de Montréal Une sculpture de Jeanne Mance, située en face de l’Hôtel-Dieu, à Montréal

Pour mille spectacles de tous ordres présentés au Québec, dix mille autres roulent sous le tapis. Des projets, menés à terme ou pas, restent en plan quand le mauvais déclic, le décalage présumé avec le public ou le diable s’en mêlent sur la route des possibles.

De ceux-là, on n’entend jamais parler ou presque. Parfois, l’un d’entre eux se réveille le temps de quelques représentations, à travers une version parcellaire, puis retombe.

Ainsi, des oeuvres destinées aux planches croupissent dans les limbes parmi les films maudits avant terme et les romans à l’état de manuscrits, attendant une baguette magique comme dans les contes de fées.

Une dame est entrée en contact avec moi pour me confier son projet à elle, tombé au sol, repris, peaufiné, dans lequel elle s’investit depuis l’éternité.

Louise Gareau-Des Bois est une écrivaine et une poétesse, traductrice aussi — on lui doit l’adaptation française de Two Solitudes de Hugh MacLennan. Mais le combat artistique de sa vie, mené à terme, demeure celui d’un opéra historique sur Montréal. Son Maisonneuve Mance, dont elle est librettiste, sur une musique du compositeur québécois d’origine russe Aleksey Shegolev, a été refusé sans appel par la Société des célébrations du 375e anniversaire de Montréal. Ses deux créateurs prévoyaient trois représentations en octobre à la salle Ludger-Duvernay du Monument-National. Les voici le bec à l’eau.

Bien des projets furent recalés par ce comité, comme on le sait. D’où la création d’un OFF 375e en 2017, impliquant 15 musées montréalais collés à la mémoire de la métropole. Mais un opéra n’est pas un musée. Celui-ci s’est retrouvé au rayon des exclus, seul sur son île, même si André Delisle, le directeur général du Château Ramezay, a offert sa collaboration s’ils parviennent à financer l’entreprise : un trou de 200 000 $ est à combler.

Voyage dans le temps

J’écoute la longue histoire du projet avorté, admirant la résilience d’une dame désormais octogénaire. Avec Aleksey Shegolev, de cinquante ans son cadet, elle a passé deux ans et demi à travailler cette version, dont l’amorce est plus lointaine.

« Tout a commencé en 1989, explique Louise Gareau-Des Bois, quand j’ai fait la rencontre d’une compositrice française d’origine polonaise, Joanna Bruzdowicz. Alain Nonat, le directeur du théâtre Lyrichorégra 20, lui avait commandé un opéra pour le 350e anniversaire de Montréal en 1992. »

De fil en aiguille, la musicienne lui demanda d’en écrire le livret. Deux ans de recherches historiques pour pondre un texte ambitieux allant de la découverte de Jacques Cartier à l’épisode des Patriotes. Louise Gareau-Des Bois aimait ce premier livret, à son avis drôle et vivant, quoique trop verbeux et touffu. Écarté des fêtes du 350e, l’opéra à l’orchestration à peaufiner, même s’il figurait sur leur programme préliminaire. Premier plouf !

« J’ai relancé le projet en 2013, poursuit-elle, en visant les célébrations de 2017. Alain Nonat m’a mise en contact avec Aleksey Shegolev, qui désirait se coller à une période plus restreinte : de 1641 à 1653. » Ils se sont attelés à la tâche avec enthousiasme, puisant dans leurs bas de laine.

« Je voulais un récit et une action plus accrocheurs que dans le premier livret », précise le compositeur, ajoutant que tous leurs personnages sont historiques, même celui (très amusant) du maçon Gilbert Barbier, dit Minime, constructeur de la première palissade autour de Ville-Marie. Imagination aidant, faute de données historiques précises, ils ont pu offrir aux figures chantantes des personnalités attachantes, drôles, rêveuses…

Entre évangélisation et modernité

Photo: La Chapelle historique du Bon Pasteur Extrait du Concert de «Maisonneuve & Mance» à La Chapelle du Bon-Pasteur

Mêlant en neuf tableaux l’opéra à la comédie musicale, Maisonneuve Mance allie des beautés formelles à l’humour, sans le recul contemporain devant les férocités de la colonisation en Nouvelle-France face aux Premières Nations (le chef huron représenté ici étant un allié des Français). Collée aux désirs d’évangélisation et de conquête des pionniers, sur une musique de modernité, se déploie une oeuvre complexe et tonique en plusieurs tons, avec clins d’oeil au futur, comme à travers son chant choral : « Dans 400 ans… »

Le jeune compositeur signe son troisième opéra, mais estime livrer ici sa première oeuvre de maturité, alliant trois passions de sa vie : la musique, le théâtre et l’histoire. Il chercha ici à donner un visage contemporain à un art défini par le passé.

Aleksey Shegolev privilégia la gamme octotonique (huit notes plutôt que sept). « Cela donne une harmonie particulière, un langage assez nouveau, même s’il nous semble mélodieux. »

La librettiste et le compositeur ont associé au projet le Choeur cosmopolite de Montréal, le chef d’orchestre Dmitri Zrajevski, la metteure en scène Édith Cardinal, le pianiste Philippe Prud’homme et six chanteurs lyriques, dont le baryton François-Nicolas Guertin et la soprano Pascale Spinney.

Maisonneuve Mance, dans une version concert, piano et voix (écourtée de 40 minutes, sans costumes), fut présenté et applaudi six fois en 2016 : au Château Ramezay, à la chapelle historique du Bon-Pasteur (avec captation enregistrée sur DVD) et au Centre culturel Georges-Vanier. « Les réactions étaient enthousiastes », évoque Louise Gareau-Des Bois.

Rien du show rock pour attirer les foules, mais une oeuvre imposante méritant de naître enfin.

C’est à se demander si un opéra sur l’histoire de Montréal sera au programme du 400e de la métropole en 2042 ? Peut-être le genre paraîtra-t-il encore plus suranné aux têtes décisionnelles de l’avenir.

Les idées voyagent toutefois dans le temps, avec ou sans leurs concepteurs. En attendant, ni la librettiste ni le compositeur n’ont baissé les bras pour les célébrations de 2017.

« Une salle de répétition nous attend même au Centre culturel Georges-Vanier, précise Aleksey Shegolev. Tout ce qui manque, c’est l’argent… »

Suspendus ou pas, les rêves se concrétisent parfois. L’espoir fait vivre et tout peut arriver. 2017 est jeune. En ce samedi, même pas encore né…

7 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 31 décembre 2016 05 h 56

    Que dire à ces gens de foi ?

    Que je suis impressionné par leur détermination, par la foi qui les habite. Foi que monsieur Boris Cyrulnik nommerait peut-être résilience ?
    Puissent votre itinéraire de vie et celui de votre rêve se réaliser !
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Denis Paquette - Abonné 31 décembre 2016 06 h 52

    sommes nous capable de nommer notre époque sans la detruire

    premièrement il faudrait un jour se dire que tout est toujours une lutte de pouvoir et que cette lutte ne s'achève jamais , les propagandistes d'une période meurt, mais d'autres les remplacent, dont la saga doit etre revue au quart de sciecle, mais le hic, quel, individu a envie que son petit jeu soit révéler au grand jour, si les feillets sont déja écris gardons- les pour dans quelques sciecles, comme ca se passe depuis toujours Vivaldi n'a-t-il pas connu un purgatoire de deux cents ans , la meme chose pour la plupart des grands musiciens, sommes nous capables de nommer notre époque sans la detruire ,Obama dirait que non, sans doute le produit de ses études a Harvard University

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 31 décembre 2016 15 h 10

    Colonisés nous l'avons été,

    nous le sommes de l"exterieur et hélas le pire c'est de
    l'etre de l'intérieur,misere! Le serons-nous demain ?

  • Denis Paquette - Abonné 1 janvier 2017 05 h 30

    Des étinéraires?

    De quel étinéraire parlons-nous celle du Québec ou celle du monde,n'avez- vous jamais pensé quelles étaient liés ,le plus difficile n'est-il pas de pensez quel celle du monde n'évolue pas beaucoup, qu'avec le temps nous avons appris a nommer intelligence ce qui est du pur délire, il m'arrive souvent de penser que les bêtes sont moins débiles que nous, enfin peut-etre que des étinéraires ca n'existent pas ailleurs que dans notre délire

  • Jean Fréchette - Abonné 1 janvier 2017 15 h 22

    Le parent pauvre

    Comme c'est souvent le cas quand il s'agit de célébrer, la musique classique est le parent pauvre qui ne recueille que les miettes. Je connais le travail d'Aleksey Shegolev et le talent exceptionnel dont il a fait preuve en mettant en musique le livret de Mme Gareau-Des Bois. L'oeuvre, par son dynamisme, son humour et son accessibilité à tous les types de publics, mérite amplement d'être financée et de figurer au programme du 375e anniversaire de Montréal. Espérons qu'il se trouvera quelqu'un de bien avisé pour soutenir le projet. Le tout Montréal en éprouvera de la fierté!

    Hélène Panneton