Ombres et lumières culturelles sur 2016

On enterre une année culturelle à la fois intense et chaotique. En disparaissant cet automne, l’immense poète montréalais Leonard Cohen, après son chant du cygne de l’album crépusculaire You Want it Darker, nous laissa orphelins d’un niveau supérieur de création et de conscience. Puisse son oeuvre éclairer longtemps nos voies.

Entre la consécration de nos coureurs de tête, quelques phares artistiques dans la nuit et les tâtonnements pour maintenir une base de diversité culturelle au milieu du divertissement triomphant, l’année 2016 s’est offert toutes sortes d’embardées.

Le Québec, qui se sent parfois petit, réclame des héros pour récolter en son nom les lauriers sur l’arène du monde. L’univers de la culture a son côté sportif, ses champions d’Olympiades, créateurs en bouillonnement, visionnaires ambitieux.

Alors que le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin était nommé à la tête du prestigieux Metropolitan Opera de New York, Xavier Dolan se voyait consacré dans son fief de Cannes, à travers le Grand Prix du jury pour Juste la fin du monde. Toujours en cinéma, Denis Villeneuve avec la science-fiction inspirée de Arrival poursuit son ascension américaine et internationale.

Quelques repères en vrac

Robert Lepage triomphait sur et derrière les planches grâce à l’audacieux Quills réinventant la fin de vie du marquis de Sade. Avant tout avec le plus intimiste 887, joyau de fantaisie et de mémoire en poupées russes, chant d’amour et de détresse à la ville de Québec, sa muse éternelle.

On n’oubliera pas la création à l’Opéra de Montréal des Feluettes, adapté par Michel Marc Bouchard de sa propre pièce avec le compositeur australien Kevin March. Cette oeuvre de liberté, d’audace et de modernité parvint à attirer vers elle un public réfractaire à l’opéra et à séduire par sa grâce comme par le talent des deux interprètes principaux : le baryton Étienne Dupuis et le ténor Jean-Michel Richer.

Vi de Kim Thúy, en vignettes littéraires à travers les pays, du Vietnam au Québec, en passant par la France, le Danemark, les États-Unis et ailleurs, après ses romans Ru et mãn, érigeait sur mer et sur terre, entre chronique familiale et politique, des ponts poétiques d’errance, de style et de liberté.

Photo: Érick Labbé Parmi les productions phares de 2016, on compte le «887» de Robert Lepage, un joyau de fantaisie et de mémoire en poupées russes.

À la musique populaire, on a vu la chanteuse-compositrice Safia Nolin surfer sur une absurde polémique entourant sa tenue vestimentaire négligée au dernier gala de l’Adisq, pour imposer sa jolie voix, son cran d’enfer et son répertoire de qualité.

L’ouverture du pavillon Pierre-Lassonde, annexe du Musée national des beaux-arts du Québec relié au vieux bâtiment par corridor sous-terrain où s’étale L’hommage à Rosa Luxemburg de Riopelle, a été un coup de fraîcheur dans la capitale. Avec sa luminosité, sa vitrine sur la Grande-Allée et les plaines d’Abraham, il démontrait par la bande à quel point la philanthropie — Pierre Lassonde y a investi dix millions — peut aider à transformer le visage et l’esprit d’une ville. L’oeuvre magistrale du sculpteur David Altmejd, The Flux and the Puddle, trouva là-bas son plus bel écrin.

La merveilleuse balade en stations lumineuses et instructives de Cité Mémoire, conçue par Michel Lemieux et Victor Pilon, avec l’aide de Michel Marc Bouchard et de Montréal en Histoires, aura ébloui de son côté dans le Vieux-Montréal.

Un tissu culturel fragile

Ces réalisations d’envergure contrastent avec un tissu culturel en mutation, voire en désagrégation. On pense à l’industrie de la musique, où les ventes en ligne n’ont pu compenser les pertes de redevances d’interprètes pour la débâcle du marché des albums.

Au cinéma, la crise des salles après la chute d’Excentris en 2015 (à vendre, mais sur profil d’éléphant blanc…) conjuguée à des moeurs cinéphiliques éparpillées sur diverses plateformes, devient chronique. Le directeur de programmation du Festival du nouveau cinéma, Claude Chamberlan, fait miroiter trois nouveaux écrans consacrés au cinéma d’auteur à Montréal en 2017.

Le distributeur parisien MK2 s’est montré désireux de construire un complexe cinématographique, mais tout reste à démontrer. De son côté, le Festival des films du monde s’est pour ainsi dire écroulé l’été dernier.

L’année 2016 a vu les recettes au guichet pour les films québécois décliner, en attente d’une compilation incluant celles du populaire Votez Bougon. Juste la fin du monde de Xavier Dolan, 1:54 de Yan England et King Dave de Podz côté prouesse technique, ont dominé en gros, versant qualité, notre cinéma en salles, mais l’année n’a guère enfilé trop de perles. La sortie de Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau de Mathieu Denis et Simon Lavoie (meilleur film canadien au TIFF) n’est prévue qu’en 2017.

Fréquentation culturelle en perdition

Tous les paliers de gouvernements s’entendent pour accélérer l’indispensable passage au numérique, qui va bon train. Des efforts de sauvegarde du patrimoine religieux ont porté leurs fruits sur un autre flanc.

Lors des consultations en vue d’une nouvelle politique culturelle sur les routes du Québec estival, mémoires et témoignages affichaient des préoccupations d’un autre ordre : avec la révolution technologique, la mondialisation, les failles du système d’éducation au fil des décennies et l’humour qui gruge à belles dents les autres disciplines artistiques, des modèles de fréquentation culturels s’effondrent. Alerte !

Reste à tisser des liens étroits entre l’école et la culture, sous peine de perdre des générations de lecteurs, de mélomanes, de cinéphiles, d’amoureux du théâtre et des arts visuels, de l’histoire aussi, en ville comme en région.

Hélas ! Seuls 10 millions de dollars furent octroyés par le ministre québécois de la Culture Luc Fortin pour ces maillages école-culture, laissant planer quelque insouciance en haut lieu. Un changement de ministre point à l’horizon 2017 ; celui ou celle-là prêt à se battre pour ses dossiers, espérons-le.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.