Noël toute l’année

Christina Yaziji, une petite Syrienne arrivée au Canada en février dernier avec son frère et ses parents, des clients de La Corbeille.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Christina Yaziji, une petite Syrienne arrivée au Canada en février dernier avec son frère et ses parents, des clients de La Corbeille.

L’électricité a rendu l’âme en plein après-midi, nous plongeant dans une semi-obscurité de bunker. Tout le monde a fait « Hooooon! », mais Tawfik et sa petite fille Christina étaient moins surpris que moi. Les Syriens ne tiennent plus ce service de base pour acquis même s’ils sont arrivés au Canada en février dernier.

Nous sommes dans l’allée unique d’une épicerie de quartier à part. La Corbeille est un comptoir d’aide alimentaire vers lequel se tournent 500 familles plusieurs fois par mois. Cela fait 2000 bouches à nourrir chaque semaine, toute l’année. Le pain, les fruits et les légumes sont gratuits, fournis par Moisson Montréal. Le reste coûte 10 % du prix habituel à ceux qui sont inscrits, faute de revenus suffisants, faute de bol.

Le trauma fracasse, c’est sa définition. Et la résilience qui permet de se remettre à vivre associe la souffrance avec le plaisir de triompher. Curieux couple!

 

Ici, seulement le quart des abonnés fêtent Noël. Les autres prient en attendant des jours meilleurs. 75 nationalités se côtoient dans cette allée d’épicerie, venues des quatre coins de la misère et de la guerre. Mais, récemment, les Syriens jouissent d’une triste notoriété. Ils doivent tout réapprendre, sauf marcher. Et encore. Marcher sur la glace, dans la neige, cela s’apprend aussi, surtout les bras chargés de sacs d’épicerie.

À La Corbeille, chaque arrivant est accompagné d’un bénévole ou d’une employée en insertion qui additionne les articles un à un sur sa calculatrice. Sauce piquante, 1 $, biscuits à la feuille d’érable, 2 $. Pâté chinois… comment on traduit pâté chinois en arabe? Ines, l’employée musulmane, se creuse la tête pour essayer d’expliquer à Mme Ensaf. Elles n’ont pas le droit de parler en arabe; il faut tout faire en français, mais on triche un peu, on parle aussi en sino-québécois.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Madame Ginette fera de la tourtière «au pif» cette année. Comme celle de sa mère.

Moi aussi, je triche un peu avec la calculatrice. Les bénéficiaires ont droit à un montant préétabli, les familles à un jouet pour les enfants et une dinde (6,50 $), un gâteau aux carottes ou aux bananes (1,50 $). Dans le congélateur, des tourtières No Name dans leur emballage jaune (3,50 $) côtoient le pâté au poulet. Le ketchup coûte 1,75 $ et ça donne du goût au No Name. J’oublie d’entrer des items ou je me trompe un peu de chiffre. Ils ne vont pas me réembaucher l’année prochaine, c’est certain. Mais Mme Ensaf est tout sourire et me prend dans ses bras, me souhaite un joyeux Noël en arabe. Ça vaut cent piastres avant taxes.

Tradition chrétienne

« La seule chose qui nous unit, c’est le français », me glisse Viviana, l’intervenante colombienne. J’ajouterais deux ou trois broutilles comme la pauvreté, la résilience, l’humiliation, le mal du pays, la solitude. Et la fierté, on la trouve sur quel rayon? Toutes les personnes que j’ai aidées cet après-midi ont en commun de se sentir comme des enfants qui apprennent à attacher leurs lacets.

Initiée il y a 30 ans par les soeurs de la Providence, La Corbeille récupère des aliments partout, chez Première Moisson (le pain de la veille) comme dans les champs (35 tonnes de légumes moches cet automne).

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Christina Yaziji, une petite Syrienne arrivée au Canada en février dernier avec son frère et ses parents, des clients de La Corbeille.

Vieille habitude venue d’une époque où l’on ne gaspillait rien, les soeurs donnent encore les surplus de leur menu de cafétéria chaque jour; de petits contenants remplis de soupe claire et de gratin de pommes de terre, de vol-au-vent ou de dinde sauce brune. Quatre contenants gratuits par famille. « C’est pratique pour ceux qui n’ont pas de four. Certains n’ont qu’un micro-ondes », me glisse Donald Boisvert, directeur de La Corbeille. Sa clientèle est surtout composée d’immigrants, parfois fraîchement arrivés, en gougounes de plastique dans la neige.

« Je dois penser à acheter de la farine et de l’huile, car beaucoup de clients du Moyen-Orient font leur pain eux-mêmes. Bordeaux-Cartierville est une terre d’accueil. Les familles recourent à nos services durant deux ans en moyenne avant d’être autonomes. »

Tawfik fait partie des réfugiés parrainés par une organisation chrétienne. Il était journaliste à Damas. Son bureau a été détruit dans les bombardements. Avec sa femme et ses deux enfants, ils se sont enfuis au Liban. Il me montre des photos de lui sur son téléphone, tenant un micro, portant une cravate, me parle de ses diplômes universitaires, me suggère muettement: « J’étais quelqu’un avant d’être cet immigrant anonyme qui fait l’épicerie dans le noir, en pantalon de coton ouaté. » Tawfik sourit sincèrement. Il espère de tout coeur travailler comme journaliste, peut-être correspondant arabe ici. Son sourire me tue, son espoir me tue, mais il est content d’être encore en vie. Et ça, ça me donne envie de l’aider.

Livraison comprise

À la porte, des bénévoles attendent d’aller conduire les familles et leurs sacs encombrants. Dominique me montre fièrement les clés de sa BMW. Sorti de l’enfer de la toxicomanie l’année dernière, il a hérité récemment d’une bonne somme d’argent de son père, un ex-policier. Il a fréquenté tous les abris et toutes les ressources alimentaires de l’île : « C’est ici qu’on mange le mieux, comme des rois! Je suis venu pendant quatre ans», me dit-il. Aujourd’hui, il aide La Corbeille avec sa BMW.

Pour s’en sortir, il faut disposer très tôt de ressources en soi et pouvoir bénéficier des mains tendues ou tuteurs de résilience

 

Je vais faire une livraison avec lui, un Syrien qui ne parle ni français ni anglais, assis à l’arrière. Le chauffeur de service se livre à une analyse comparative de la qualité de la cocaïne des années 1980 et de celle d’aujourd’hui, pas fiable.

Après un cumul de 15 ans de pénitencier pour trafic de stupéfiants, Dominique est fier comme un enfant de 50 ans qui a réappris à marcher, soulagé d’avoir lâché le speed, l’héro.

« C’est pas long que tu oublies c’est quoi une fourchette quand t’es dans la rue. 80 % du monde dans la rue, c’est à cause de la consommation. Le reste, c’est la santé mentale.» Statistiques de terrain certifiées par l’université de la vie.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dominique Durante, ex-bénéficiaire de La Corbeille, donne un coup de main et offre le service de livraison dans sa nouvelle BMW.

Aujourd’hui, l’ex-SDF occupe un 2 ½ à 465 $ par mois, assez grand pour faire entrer un lit queen et un écran de télé de 65 pouces.

Dominique étouffe un sanglot, le Syrien sourit. Ils habitent le même immeuble. « Mon gars m’a invité pour Noël parce que je suis clean. Il m’a dit : “T’as une place avec nous autres chez ‘mman! Ça fait 15 ans que j’ai pas fêté Noël en famille. Chu-tu content?” »

Le monsieur syrien descend de la BMW avec ses sacs, ses biscuits à la feuille d’érable, sa vie, ses sanglots intraduisibles à lui. Au-dessus de la porte de l’immeuble, une banderole « Joyeux Noël » toute dorée nargue une pancarte « À louer ».

Louons le Seigneur.

Ressortie de La Corbeille toujours plongée dans le noir; une centaine de pompiers éteignaient un feu de l’autre côté de la rue. Cent vingt personnes sur le trottoir. À la radio, l’animatrice a dit : « Perdre son logement à la veille de Noël… » Le dépannage alimentaire, c’est aussi cela.

Noté que La Corbeille n’est pas qu’un comptoir alimentaire, mais aussi une entreprise d’économie sociale pourvue d’un restaurant de quartier, d’un traiteur scolaire et d’un traiteur corporatif, le Festigoût, qui réinvestit ses profits (1 million de chiffre d’affaires cette année) dans l’épicerie communautaire. Pour donner autrement tout en faisant travailler des gens.

Lu ce texte du New York Times sur les réfugiés syriens au Canada et la transformation imprévue des enfants qui secoue les parents. Choc culturel, adaptation à de nouveaux codes, les enfants sont rapides à s’assimiler en raison de l’immersion scolaire. Les parents, eux, y mettent en général une dizaine d’années, et la dynamique familiale est modifiée à jamais. Beau portrait d’une famille syrienne de Toronto avec ses quatre enfants et des enjeux auxquels elle fait face.

Pris une pause jusqu’en janvier. J’en profite pour souhaiter un Noël plein de partage et d’amour à tous nos lecteurs et à leur famille. De retour le 13 janvier.

Lâcher prise

J’ai visionné les quatre premiers épisodes de la nouvelle comédie dramatique de la scénariste Isabelle Langlois (Rumeurs, Mauvais Karma) qui prendra l’antenne le 9 janvier prochain à ICI Radio-Canada. Mettant en vedette la comédienne Sophie Cadieux qui pète les plombs, appuyée par Sylvie Léonard (jouant sa mère parfaitement indigne et débranchée de son instinct), on accroche tout de suite à cette série. Une sorte de Modern Family sur les antidépresseurs. On s’en reparle en janvier.

5 commentaires
  • Yvon Bureau - Inscrit 23 décembre 2016 11 h 54

    Noël, c'est à l'année

    pour qui la Vie est un cadeau.

  • Marc Therrien - Abonné 23 décembre 2016 12 h 07

    De beaux souvenirs professionnels, mais surtout humains

    Je vous remercie madame Blanchette pour ce texte touchant qui me replonge dix en arrière dans de merveilleux souvenirs professionnels, mais surtout humains. De 2001 à 2006, j'ai été le directeur d'un organisme communautaire en santé mentale qui s'occupait du suivi et de l'accompagnement dans la communauté de personnes aux prises avec des problèmes sévères et persistants de santé mentale dans la sous-région nord de Montréal. La Corbeille était un partenaire important dans le réseau de soutien communautaire des personnes que nous aidions.

    À l'ère de l'omniprésence des réseaux sociaux virtuels qu'on critique tant, il est bon de se rappeler que des réseaux sociaux humains réels, en chair, en os et en sourires existent encore et contribuent à améliorer l'humanité de notre monde par des actions solidaires quotidiennes. Le réseau de l’économie sociale en particulier, mais aussi tout le réseau communautaire si bien organisé, participent à faire du Québec une société où il fait bon vivre malgré les malheurs que la vie peut apporter. Je vous souhaite donc de faire d’autres belles trouvailles de ce genre pour pouvoir continuer à nous raconter de bonnes nouvelles qui nous aident à nourrir l’espoir d’un monde meilleur.

    Marc Therrien

  • Pierre Schneider - Abonné 23 décembre 2016 17 h 55

    Touché !

    Texte magnifique qui me touche profondément. À faire lire aux trop nombreux intolérants qui, le ventre plein, méprisent les réfugiés.

    Merci.

  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 23 décembre 2016 20 h 11

    Des beaux yeux syriens.

    C'est incroyable tout ce que ces petits yeux ( photo de l'article ) ont pu absorber d'information, d'émotions, de tristesse et de joie, dans un si court laps de temps d'une vie.

    Freud nous a expliqué que beaucoup dans le développement se joue entre 0 et 2 ans. Et Cyrulnik cité par Josée Blanchette nous parle par contre de résilience, cette reconstruction psychologique possible quoi!

    Alors bravo à tous ces endroits comme la Corbeille, à ses bénévoles et à ses donateurs, pour aider nos frères immigrants et leurs enfants qui viennent nous rejoindre socialement et intimement, entre autres en s'intéressant à notre langue et culture française, tout en préservant leur langue et leur culture propre.

    Étant de région éloignée, je ne suis pas en contact avec ces endroits d'entraide internationale. Je fais toutefois mon petit effort par des dons... prélevés mensuellement.

    Longue vie à ce genre de centre d'entraide.

  • Céline Yelle - Abonnée 23 décembre 2016 20 h 56

    Merci

    Merci pour cette Corbeille décrivant la vie quotidienne dans ce lieu et la variété des personnes qui s'y rencontrent.
    Merci pour ce récit de Noël où la crèche et ses habitants prennent couleur d'aujourd'hui, à Montréal.
    Merci pour la Beauté inspirée de ces situations difficiles mais où l'humain se manifeste!