Berlin meurtrie

Si toute la lumière n’est pas faite sur l’attentat de Berlin, on sait que le lieu n’a pas été choisi au hasard. Pas plus que les dessinateurs de Charlie Hebdo n’avaient été désignés arbitrairement comme des cibles. À l’époque du Mur, l’église du Souvenir était le coeur vivant de cette ville perdue aux confins de la Pologne. C’est là, sur le Kurfürstendamm, que se trouvait le centre commercial de cet îlot de liberté qu’a été Berlin Ouest. Un îlot dont 45 ans d’encerclement par le totalitarisme communiste ne sont pas venus à bout.

Mais, il n’y a pas que cela. L’église avec son clocher jamais reconstruit, surnommé la « dent creuse », symbolisait à elle seule toute la tragédie allemande. Celle d’une civilisation chrétienne, qui avait certes conduit aux pires horreurs du XXe siècle, mais qui voulait garder la trace de son histoire. Toute la trace ! Celle de sa grandeur comme celle de sa blessure. D’ailleurs, mardi soir, les Berlinois ont aussitôt célébré une messe sur ce lieu symbolique, exactement comme les Parisiens s’étaient spontanément rassemblés l’année précédente place de la République.

Depuis 1989, les Berlinois s’étaient pourtant dépêchés d’oublier ce lieu mythique. Sous une avalanche de fer et de béton, la ville retrouva son centre-ville d’avant-guerre. Celui d’Alfred Döblin et de Bertolt Brecht. On supprima jusqu’à la plus petite trace du Mur, comme si l’on voulait aussi l’effacer des mémoires. Loin de la frénésie de la Friedrichstrasse, cachée derrière les arbres du Tiergarten, la Breitscheidplatz n’était plus qu’un lieu périphérique avec son petit marché de Noël.

Mais les islamistes, qui connaissent le poids des civilisations, ont plus de mémoire que nous. Comme s’ils savaient que c’était là, sur ce lieu symbolisant à la fois l’Allemagne chrétienne et le pays meurtri, qu’un attentat ferait le plus mal. Les agressions de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher et du Bataclan touchaient la France laïque, festive, à la parole libre et qui avait su intégrer les Juifs. L’attentat de lundi touche en plein coeur l’Allemagne chrétienne et sa mémoire meurtrie.

En quelques instants se sont évaporés tous les arguments qui prétendaient désigner la laïcité de la France, son passé colonial et le chômage comme les causes des attaques de Charlie Hebdo et du Bataclan. En Allemagne, pas de laïcité « à la française », pas de chômeurs, pas d’immigrants issus des anciennes colonies. Pas plus d’ailleurs qu’à New York en 2001, à Madrid en 2004, à Londres en 2005 et à Bruxelles en 2015. Simplement des Occidentaux de tradition chrétienne et démocratique. Mais, n’ayons crainte, sitôt l’émoi dissipé, il se trouvera de bonnes âmes pour dire aux Allemands qu’ils l’ont bien cherché et qu’ils méritent leur sort. Comme on le dit encore chaque jour aux Français.

 

Pas plus que la France, l’Allemagne n’en a fini avec le totalitarisme. Celui d’aujourd’hui est différent, mais comme les précédents, il réclame son lot de victimes. C’est ce que le peuple allemand, qui se croyait protégé par son pacifisme légendaire, découvre avec stupeur ces jours-ci. À l’évidence, des questions méritent d’être posées sur l’action des services de police. Personne ne comprend comment le chauffeur de ce camion-bélier, Anis Amri, a pu s’échapper si facilement du lieu du drame ni pourquoi il a fallu 48 heures pour se lancer à sa poursuite alors que le camion contenait des documents l’identifiant.

L’Allemagne est aujourd’hui aux prises avec les mêmes problèmes que la France. D’abord, comme les responsables des attentats de Bruxelles et de Paris, ce Tunisien de 24 ans a pu circuler en Europe sans jamais être importuné. Une fois son statut de réfugié refusé, comme des milliers d’autres, il n’a pas été expulsé. Les frontières nationales représentent la première et la principale protection contre le terrorisme, nous confiait récemment un spécialiste israélien de la lutte antiterroriste. Comme ses semblables à Paris et à Bruxelles, Amri avait été identifié par les services de renseignement. Au-delà de l’État d’urgence, qui devient vite inutile, nos pays ne savent toujours pas comment neutraliser ces individus pourtant connus des services de police. La réponse n’est pas évidente, mais il faudra la trouver en respectant scrupuleusement l’état de droit.

En France, à la faveur de la campagne présidentielle, le débat se poursuit sur la manière de combattre l’islamisme — l’un des principaux candidats, François Fillon, a même commis un livre sur le sujet. Nul doute qu’il en sera de même en Allemagne. On peut faire confiance aux Allemands, et peut-être même à Angela Merkel, pour renvoyer dos à dos deux extrémismes. Celui de l’extrême droite avec ses propos obscènes qui osent attribuer les morts de Berlin à la chancelière. Mais aussi celui de l’autoflagellation naïve qui prêche la disparition des frontières et refuse de désigner le seul vrai totalitarisme de notre époque.

À quelques mois d’importantes échéances électorales, le couple franco-allemand est bien mal en point. Alors qu’il se cherche des raisons d’exister dans la tempête qui secoue l’Europe, il pourrait trouver dans ce combat l’occasion de ne pas se dissoudre complètement.

2 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 23 décembre 2016 23 h 59

    L'auteur de l'attentat de Berlin a été abattu à Milan.

    Soumis par hasard à un contrôle d'identité de routine, il a tiré sur un policier (blessé, ce policier va s'en tirer). Un autre policier l'a abattu. On a pris les empreintes digitales du tueur d'innocents - pas de doute, c'est bien lui.

    Détails: http://www.ledevoir.com/international/europe/48779

  • Nadia Alexan - Abonnée 24 décembre 2016 18 h 44

    Couper la source de ce dogme meurtrière.

    Le problème réside dans le fait qu'on laisse les sources de cette idéologie fasciste et meurtrière prospérer dans les mosquées, sans l'interdire. Il faudrait couper la source de ce dogme avant qu'elle se propage. Cette doctrine provient de l’Arabie saoudite. Il faudrait couper les liens avec ce pays barbare.