Les yeux des églises

De passage à Berlin, on va saluer la gueule cassée de cette église-là, son clocher décapité surnommé « la dent creuse ». Mais les époques se catapultent et la « dent creuse » s’est vu servir de nouvelles tragédies pour nourrir sa mémoire.

La Gedächniskirche, dite église du Souvenir, en partie détruite par un bombardement aérien en 1943, aura tenu debout, éclopée, afin de voir ça : un carnage au camion-bélier en 2016, dans un marché de Noël attenant. Le sang, la peur, les cris, la mort. Comme ailleurs. On connaît trop bien.

Faudrait interviewer les lieux de culte, aux yeux témoins de tant d’horreurs. Au Caire, c’est au sein de l’église copte Saint-Pierre et Saint-Paul, chez les vieux chrétiens d’Orient, que Daech (le groupe armé État islamique) avait orchestré sa tuerie du 11 décembre.

Ces deux villes-là, je les aurai arpentées en 2016. Suffit en somme d’emprunter un chemin, ce jour-là plutôt qu’un mois plus tard, pour sauver sa peau. D’où la nécessité de mettre un pied devant l’autre comme avant, par-delà les menaces immenses que l’islamisme radical et la folie des hommes font planer sur la planète. Il y aura encore des marchés et des églises du souvenir avec des gens devant les parvis ou dans les nefs pour y prier ou y marcher. Marchons donc !

Sauf qu’on a tous perdu notre innocence. 2016 avec Trump, les attentats, l’agonie d’Alep n’a guère remonté le moral collectif. Le plus spectaculaire feu d’artifice multicolore du temps des Fêtes se sera déroulé au Mexique, à Tultepec, mardi, après un accident dans un marché pyrotechnique, faisant plus de 30 morts et 72 blessés. Sur les vidéos de l’explosion, les crépitements des décharges résonnaient à travers la fumée comme les trompettes de l’Apocalypse.

Avec une telle année de rupture, l’humoriste Dominique Lévesque, disparu cette semaine, n’aurait jamais eu autant de motifs de répéter d’une voix flagada, en se traînant les pieds : « J’suis fatigué, j’suis fatigué ». Après nous avoir fait tellement rire avec son sketch du Groupe sanguin qu’on allait applaudir au Club Soda, il s’est définitivement couché. Bonne nuit l’artiste ! On bâillera à ta mémoire. Très fatigués, nous aussi…

Les mages à Notre-Dame

Nous continuerons quand même d’aimer les traditions de Noël, et dans l’église en plus ! Les bâtiments religieux, tout en hauteur, avec leurs vitraux mystérieux et leurs ornements chantournés, portent une charge d’élévation, qu’on l’admette ou pas, mieux perceptible pour bien des gens durant cette période des Fêtes. Comme s’ils se sentaient enfin le droit d’aimer les cantiques, les chants grégoriens et les encensoirs sans être accusés de courir les sacristies.

Mais ça n’a rien à voir. Les grandes musiques et architectures sont souvent sacrées. Tout un patrimoine immense issu de ces croyances-là enrichit le trésor de l’humanité. Bien fou qui irait passer outre.

Ainsi, la basilique Notre-Dame possède l’intérieur le plus admirable de Montréal inspiré de celui de la Sainte-Chapelle. Le choc de sa splendeur sous voûte étoilée nous éblouit d’une fois à l’autre et durant les concerts, son acoustique se fait véhicule d’exception pour les voix et pour la portée des grandes orgues et des instruments à cordes.

Ces temps-ci (dernière représentation ce jeudi soir), la basilique est le cadre du spectacle symphonique Les mages, d’après la musique et le conte de dom Dominique Minier, de l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac, Daniel Bolduc et Bruno Fortin, sur composition et adaptation musicale de Christian Thomas.

Le comédien Guy Nadon, en bure devant son lutrin, en fait le récit ; une histoire de moine copiste du Moyen Âge découvrant le codex d’un des mages de la Nativité, dans un monastère au pied du mont Thabor en terre sainte. Avec des accents du Nom de la rose et du Da Vinci Code, sur fond de secrets de l’Église, ce conte pétri de poésie s’allie un dénouement de charme et d’humour.

À l’Orchestre symphonique et aux chants grégoriens du choeur de l’École Joseph-François-Perrault sous la direction d’Éric Levasseur, sur partition harmonieuse, s’ajoutent les voix du chanteur populaire Bruno Pelletier (qui entonne un très beau Adeste Fideles) et du jeune ténor montréalais d’origine roumaine Corneliu Montano.

Bon ! Ce spectacle multimédia à grand déploiement pousse un peu trop le bouchon du côté des effets lumineux sur la voûte, les colonnes polychromes et les anges grimpants. Les vidéos pur kitsch sur deux écrans détonnent de leur côté avec la magie de l’ensemble. Des ajustements s’imposent.

Mais devant l’ampleur du projet (65 musiciens et 120 choristes), avec pont dressé entre les cultures savantes et populaires, sur traditions chevauchant les siècles, on s’incline. Le potentiel immense d’un cadre sublime chargé d’histoire alliant nouvelles technologies, musiques anciennes et interprètes de plusieurs horizons fait rêver à tous les maillages et aux grandes réconciliations.

On a perdu notre innocence, mais le soir, parfois, à la basilique Notre-Dame, ce retour en grâce soudain…

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1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 22 décembre 2016 19 h 53

    Église du Souvenir. Berlin

    Par TV5, j'ai vu dans le choeur de cette église un énorme Jésus.
    Pas le crucifié, mais le Ressuscité.

    Enfin, si toutes les églises délaissaient le crucifié pour le ressuscité, ce serait un plus. Plus inspirant. Plus aspirant par le Haut.

    Quant à notre monde, il se crucifie déjà tellement lui-même.

    Merci pour ce beau texte.

    Souvent toutes ces églises nous portent à respecter tous les croyants. Quant aux croyances, on en reparlera ! Elles sont si souvent incroyables!