L’année de la peur

Avez-vous lu l’histoire de Tiger, le chat qui a parcouru 650 kilomètres accroché à un moteur de locomotive avant d’être secouru par un chef de train au coeur tendre ? Je me suis surprise à lire chaque ligne. On s’accroche à ce qu’on peut en cette année de peur, d’attentats et, selon les Nations unies, d’effondrement total de l’humanité.

L’année épuise. Cette année encore plus que d’habitude. J’ai encore en tête la dernière effigie de notre insensibilité collective, le bambin syrien barbouillé de poussière et de sang, il a quatre ans mais il a l’air d’en avoir 80, petit vestige humain d’une guerre sans fin. Avec ses 400 000 morts, le carnage en Syrie constitue la pire atrocité de ce début de siècle, dit-on. Est-ce cette guerre qui fait peur ? Les actes répétés de terrorisme qui déciment aéroports, bars et marchés de Noël ? Ou encore l’élection d’un homme autoritaire et suffisant, décidé à saccager tout ce qui a été mis en place avant lui ?

Les tendances médiatiques relevées par Influence Communication laissent entendre que notre anxiété collective, particulièrement élevée en cette fin d’année 2016, est due à un maelström d’événements. Le compte-rendu ne dit pas quelle part de nos inquiétudes est liée à de vieux problèmes — la guerre ou le terrorisme — et quelle part découle de ce qui est encore tout frais : les fausses nouvelles, les mensonges répétés de Donald Trump et la perte sèche de la démocratie comme telle.

Pour ma part, rien ne m’a terrifiée davantage que d’entendre, de la bouche d’une proche du président désigné : « Les faits, malheureusement, n’existent plus. » Scottie Nell Hughes joue sa partition devant les caméras avec un aplomb désopilant. Comme si l’ère de la postvérité n’était pas suffisamment épeurante, voici que le fondement même des médias, du droit, de la science, de la justice, de toute institution démocratique, en fait, n’existerait plus. Collaboratrice à RightAlerts.com, un site de nouvelles qui se vante de son absence de « biais libéral », Mme Hughes défendait ainsi une des dernières fabrications de Trump : il aurait remporté le vote populaire si des « millions d’immigrants n’avaient pas voté illégalement ».

On sait pourtant qu’il n’y a pas eu l’ombre d’une fraude lors des élections américaines, c’est une des rares bonnes nouvelles de l’année. Seulement, et c’est bien ce qui abasourdit, ce qui importe n’est plus la véracité des faits mais la capacité des gens de croire au mensonge. « Pour une bonne partie de la population, ce que M. Trump écrit est la vérité », renchérit la porte-parole tout sourire. George Orwell doit se retourner dans sa tombe. L’auteur de la « double pensée » (la guerre, c’est la paix, le mensonge, la vérité) n’aurait pu imaginer meilleure application de duplicité venant d’en haut.

Sans rien enlever de l’inhumanité de la guerre, de la cruauté absurde du terrorisme, le temps est peut-être venu de redouter un peu moins ces tristes événements et craindre davantage ceux qui, mine de rien, menacent les institutions démocratiques. Le problème des fausses nouvelles, après tout, est bien réel. Et pas seulement parce qu’il implique une apolitisation et une commercialisation désopilantes de la part de Facebook, Google et cie. C’est un problème parce que les gens croient ce qu’ils lisent, comme en témoigne l’homme qui s’est pointé à la pizzeria de Washington, carabine en main, pour sauver des enfants impliqués dans un supposé réseau de pédophilie lié aux démocrates.

« Nous applaudissons depuis plusieurs années à la pluralité des médias. La diversité, c’est bien. Critiquer la presse traditionnelle, c’est bien. Mais aujourd’hui, tout est absurdement hors de contrôle », dit un article du Guardian, le premier à dénoncer le biais raciste, sexiste et xénophobe qu’on retrouve sur le moteur de recherche Google. Tapez, par exemple, les mots « les Juifs sont… » et le premier résultat est (du moins en anglais) « méchants ». Le déni de l’Holocauste suit de peu. La recherche autour de sujets comme les musulmans, les femmes et les Noirs révèle, dans un premier temps, un biais négatif semblable.

Derrière ces écrans de mensonges, il n’y a donc pas que de petits futés macédoniens cherchant à s’enrichir. Comme le démontre la journaliste Carole Cadwalladr, il y a une « guerre de l’information » menée principalement par des groupuscules de droite. Une guerre qui ne menace pas seulement la qualité de l’information, mais, pire encore, la qualité de la vie démocratique elle-même. S’il y a raison de trembler en cette triste fin d’année, la voilà.

Ne me reste plus qu’à vous souhaiter courage et fortitude, et bien sûr le bonheur qu’est Noël.

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20 commentaires
  • Jean-Marc Simard - Abonné 21 décembre 2016 03 h 28

    Aller savoir pourquoi...

    « Ou encore l’élection d’un homme autoritaire et suffisant, décidé à saccager tout ce qui a été mis en place avant lui ? »

    Je sais que cette phrase de votre texte, Madame Pelletier, faite mention de l'élection de Monsieur Trump...Mais, curieusement, en le lisant, c'est l'image de Philippe Couillard qui m'est venue...Allez donc savoir pourquoi...

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 21 décembre 2016 09 h 10

      Curieusement j'ai eu le meme réflexe.La sottise québecoise est énorme grace aux médias de masse imbéciles volontairement.

  • Gaston Bourdages - Abonné 21 décembre 2016 04 h 51

    Pour encore plus et mieux saisir «L'année de la peur...

    ...» je me suis adressé ces mots de Henri Frédéric Amiel (1821-1881) qui dans «Fragments d'un journal intime» y écrit ce qui suit»: «Mon angoisse, c'est la peur: la peur de souffrir, la peur d'être trompé, la peur de la destinée, la peur de la peine, la peur de la mort. Et la cause de ma peur ? C'est la défiance» Du mot «défiance», le site www.crisco.unicaen.fr en liste 13 antonymes dont un que je retiens : foi.
    Au delà de toutes ces horreurs dont l'Homme est capable, je continue à avoir et à nourrir foi dans ce même Homme Oui nonobstant et incluant tout ce qui échappe à mon coeur, mon esprit voire à mon âme.
    Un peu de philosophie de barreaux de prison ? Est-il exact que l'amour bannit la crainte, la peur ?
    J'y souscris positivement et aussi sans prétention...aucune..
    Gaston Bourdages

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 21 décembre 2016 09 h 24

      Monsieur Gaston. Bon Noel a vous et autour.Une Année Nouvelle pleine d'heureux commentaires calmes et sains comme un fruit.

    • Pierre Fortin - Abonné 21 décembre 2016 12 h 08

      Sur ce sujet fondamental de la défiance, Monsieur Bourdage, je vous suggère la lecture de « Le contrat de défiance » (Grasset) de la philosophe italienne Michela Marzano qui construit et déconstruit notre rapport à la confiance, le pilier de notre civilisation.

      On y lit en résumé « Sans la confiance entre les individus, c'est toute notre société qui s'écroule. La peur, la déraison, la faillite, la guerre, la paranoïa menacent. Pourtant : la judiciarisation des rapports contractuels, le désir de contrôle, la difficulté d'accepter notre part humaine de fragilité, sans laquelle la confiance n'existe pas, engendrent une société de défiance. »

  • Gaston Bourdages - Abonné 21 décembre 2016 05 h 16

    «Le mensonge n'a qu'une jambe...

    ...la vérité en a deux», proverbe hébreu tiré de www.evene.lefigaro.fr/citations
    Pourquoi le mensonge, pourquoi mentir ?
    Le mensonge, évidence de pauvreté(s)?
    Suis-je prétentieux madame Pelletier en vous confiant que je ne tremble pas et que je ne suis pas triste.
    J'éprouve peines et chagrins à l'égard de celles et ceux qui souffrent. Elles et ils sont légion. Puis, dans une foi d'ex-bagnard qui est pour aujourd'hui (demain, je verrai...) mienne, j'y ajoute prières; risque que je prends.
    Face au mensonge; ce dernier serait-il devenu valeur sociétale pavant une voie vers le succès ? Que l'accès à celui-ci passe par le mensonge ? Si oui, il y a de LA souffrance en vue. Je me console aussi à lire ce proverbe africain: «Le mensonge donne des fleurs, pas de fruits»
    Et si le bonheur était aussi un Noël de tous les jours ?
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 21 décembre 2016 06 h 40

    2012

    Nous semblons oublier que nous sommes 4 ans après l'annonce de la fin du monde il est possible que cet évennement laisse des traces...

    PL

  • Hélène Gervais - Abonnée 21 décembre 2016 06 h 46

    Dans les journaux ....

    et les médias, il y a rarement de bonnes nouvelles. Il n'y a que la guerre en Syrie, les attentats terroristes, le gouvernement du kébek et ses duplicités, qui attirent les lecteurs, et voilà la nouvelle est écrite. À part cela, dans nos VIES à nous comment ça va? À notre travail, dans nos familles, avec nos enfants et nos amis(es)? Nous passons notre temps à commenter ce qui se passe ailleurs dans le monde, mais pour le reste, on n'en parle pas trop, ça ne fait pas assez sérieux.