Demander des comptes à Big Brother

Dans le dossier sur le monde postorwellien publié samedi dans Le Devoir, la journaliste Marie-Michèle Sioui rapporte que « 1984 ne fait plus peur aux jeunes ». Elle explique que les élèves du professeur Jocelyn Lapointe se disent « tannés de se faire dire qu’on est surveillés ». Plus loin, on apprend que ce qui les préoccupe, ce sont « les pourcentages ». « Ils savent que ça leur prend 80 % pour être admis à tel endroit. »

Et si ces élèves avaient raison ? La menace provient-elle vraiment des « télécrans », ces dispositifs omniprésents épiant les moindres gestes de ceux qui vivent dans l’univers décrit par Orwell ? Ne découlerait-elle pas plutôt du déficit de transparence, de la dictature des algorithmes occultes avec lesquels on traite l’information constamment collectée ?

Les principaux enjeux de surveillance concernent les opérations policières qui échappent en fait à la portée des lois sur la protection des données personnelles. Contre ces pratiques légitimées par une logique sécuritaire, il faut plus de transparence. Les lois doivent obliger les autorités policières à rendre effectivement compte de leurs actions.

Se répéter que nous sommes dans une société de surveillance ne dit rien sur ce qu’il faut faire afin d’échapper à la société orwellienne. Peut-être faut-il voir dans l’attitude de ces jeunes qui ne craignent plus 1984 le refus de ce discours se contentant de crier à la surveillance. N’est-il pas plus pertinent de s’attacher à trouver les voies et moyens pour que le monde connecté fonctionne en harmonie avec la dignité humaine ?

Car lorsque vient le temps de documenter les dangers qui guettent effectivement les personnes du fait de la circulation des données, on évoque non plus des problèmes de surveillance, mais plutôt des enjeux tenant à la qualité des informations utilisées lors des processus décisionnels. On constate que le danger du traitement universel des données tient au caractère inadéquat, équivoque, imprécis, disproportionné de l’information collectée de manière déloyale.

La surveillance totalitaire décrite dans le roman 1984 de George Orwell diffère de celle qui résulte de la généralisation des outils connectés caractérisant désormais notre monde. La menace vient de la carence de responsabilisation des entreprises et des autorités publiques qui traitent des informations personnelles.

L’utilisation inadéquate ou incompétente de données personnelles est le vrai péril pour nos libertés. Nos droits sont menacés lorsque des conclusions sont tirées de données ne présentant pas les qualités requises pour y donner ouverture. Dans la société numérique, c’est l’encadrement de la façon dont l’information est conservée et utilisée qu’il faut mettre à niveau.

Par exemple, les étudiants qui veulent être admis dans un programme universitaire peuvent s’inquiéter du fonctionnement des systèmes automatisés utilisés pour déterminer s’ils auront accès à tel ou tel programme. Leur raconter qu’on est surveillé, c’est passer à côté des enjeux véritables de la société de l’information. C’est diaboliser des outils techniques alors que la menace découle de l’arbitraire avec lequel les données peuvent être utilisées pour prendre des décisions.

Pratiquement tous les objets seront bientôt dotés de capacités de capter des informations, de les compiler, de les conserver et de les communiquer. Il faut assurer la transparence des processus décisionnels dans ce monde désormais fondé sur le traitement de l’information que nous générons.

L’enjeu est de mettre en place des cadres juridiques obligeant à des pratiques transparentes et loyales ceux qui collectent et utilisent des informations personnelles. La véritable surveillance, celle qui recèle un potentiel délétère pour nos libertés, se déroule à l’insu des individus selon des critères qui leur sont inconnus et donne lieu à des décisions arbitraires.

Les données sont une ressource fondamentale de l’économie numérique ; la répartition des bénéfices découlant de leur exploitation est un enjeu majeur. Pendant qu’on se raconte des histoires sur la société de surveillance, on néglige les mesures garantissant la responsabilisation des entreprises et des organismes publics utilisant les données des individus.

Peu d’entre nous sont prêts à renoncer aux avantages résultant des capacités de traitement de l’information. Réduire ces outils connectés faisant désormais partie de notre quotidien à une question de « surveillance » nous distrait des débats en vue de mettre en place des régulations effectives assurant la dignité des personnes.

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