L’ère du faux

Ce serait la grande découverte de 2016. Pour réussir en politique ou dans la guerre, mentez avec assez d’aplomb, et avec suffisamment de relais qui répéteront votre mensonge.

Nous serions ainsi passés — avec le Brexit et la campagne présidentielle américaine — à l’ère « post-factuelle » ou « post-vérité », les politiciens qui profèrent des énormités… se voyant néanmoins récompensés le jour du vote.

Pourtant… chaque époque a sa façon de reformuler des réalités qui existaient déjà, et les concepts pour les décrire.

Bien qu’apocryphe ou inexacte, la citation de Voltaire « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose » est connue, circule et sert de référence depuis près de trois siècles.

Diversement attribuée à Hitler et à son ministre de la Propagande Goebbels, celle qui dit « Un mensonge répété dix mille fois devient vérité » remonte à plus de 75 ans. Davantage, si on en croit une variante parfois attribuée à Vladimir Lénine : « Plus le mensonge est gros, plus les gens y croiront. »

De la même époque (années 1910) date la citation du politicien américain Hiram Johnson : « La vérité est la première victime de la guerre. » Et on oublie les anciens Grecs, qui déjà démontaient brillamment les ressorts de la rhétorique et de la démagogie.

Tout ça pour dire que l’usage du mensonge en politique ou dans la guerre (sa continuation ultime et souvent funeste) ne date pas d’hier. Et pas davantage les analystes qui annoncent soudain avoir découvert que « le mensonge, saviez-vous quoi ? ça marche ! » ou encore qu’« on ne peut pas faire de politique en ne disant que la vérité ».

 

Essayons tout de même de voir ce qui se serait passé en 2016, et marquerait un saut qualitatif dans le maléfique « empire du faux » sur les affaires du monde…

Ce qui semble nouveau dans un phénomène comme Donald Trump, c’est le peu d’effet qu’a eu, sur le menteur et sur ses clients, la démonstration pourtant irréfutable du faux ou de la supercherie : comme de l’eau sur le dos d’un canard. Là, entre juin 2015 et novembre 2016, Trump a indéniablement fait reculer les limites du concevable.

Lorsque, sur des dizaines de sujets, il affirme qu’il n’a jamais déclaré ce qu’il a déclaré, et qu’on montre la vidéo prouvant qu’il l’avait bien dit avant de le nier… des fans toujours plus nombreux continuent de l’acclamer et de conspuer ses contradicteurs.

L’outrance réitérée ad nauseam sur Facebook et Twitter (éléments de nouveauté dans la diffusion de masse) donne une vitalité sans précédent au mensonge. Le critère de vérité, le critère factuel, la discussion et la démonstration comme méthodes sont déclarés nuls et non avenus, brutalement expulsés.

Pas plus tard que vendredi, il a répété devant une foule conquise (car il est toujours en campagne) que « le taux d’homicides aux États-Unis est le pire en 45 ans »… alors que, selon le FBI, il est à son plus bas niveau depuis un demi-siècle !

Il continue de parler de sa « victoire écrasante » du 8 novembre. Les derniers résultats, intégrant le décompte résiduel des cinq semaines écoulées depuis le 8 novembre, donnent maintenant 66 millions de voix à Hillary Clinton. Ce qui, contre les 63 millions de Trump, en fait le second score en importance — en chiffres absolus — de toute l’histoire des élections présidentielles américaines (le record étant celui d’Obama en 2008 : 69,5 millions de voix). Drôle de « victoire écrasante »… et drôle de perdante tout de même ! Mais voilà une vérité qu’on va sans doute oublier…

Sur d’autres fronts — le spectaculaire piratage informatique russe dans la campagne américaine ; les mensonges sur le théâtre syrien (« Nous n’avons jamais bombardé un hôpital ! » selon Bachar et Vladimir, ou encore « Tous les rebelles sont des terroristes ! ») ; le rapprochement spectaculaire de Trump avec la Russie ; le dénigrement féroce du renseignement américain par un président désigné —, on a l’impression d’un effondrement de la politique traditionnelle, de la disparition des repères, et de mouvements tectoniques à l’échelle globale.

Fin de la démocratie, triomphe des menteurs ? La question n’est pourtant pas nouvelle…

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16 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 19 décembre 2016 05 h 56

    L'usage du mensonge qui ne se fait pas....

    ...qu'en politique.
    Le vaste monde des communications en fait partie.
    Et si la communication était aussi devenue une autre affaire de gros sous ? À qui ne détiendrait pas le scoop ? La «nouvelle» sans profondeur, sans analyse ?
    Gaston Bourdages.

  • Denis Paquette - Abonné 19 décembre 2016 07 h 04

    Toutes les opinions confondus

    Il est quand même intéressant que nous sommes sur le point d'admettre les multiples facettes de la pensée humaine, meme chez les bètes la ruse et l'astuce existent,donc serait-ce que la vie est faconner a partir de plusieurs vérités,ho! les jésuites vont m'aimer ce matin, n'est ce pas a partir de ce concept qu'ils ont eu un différent avec le vatican et que le vatican a excommunié et torturé plusieurs templiers et est apparu l'inquisition, que le rôle de marie-magdeleine est alors disparu, si il existe plusieurs verités pouvons-nous diire que toutes elles se valent, c'est la grande question, peut on dire que toutes les vérités se valent,enfin n'avons nous pas créer une science mathématique que l'on appelle les probabilités,ne pouvons nous pas dire que les probabilités sont toutes les opinions confondus

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 décembre 2016 16 h 56

      «ne pouvons nous pas dire que les probabilités sont toutes les opinions confondus»
      Peut-être

      PL

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 19 décembre 2016 07 h 31

    L'arme du totalitarisme : la pensée unique

    Comme vous le dites si bien, à force de répéter des mensonges dans tous les grands médias, de censurer, voire punir toute opinion dissidente, de traiter les dissidents (car nous sommes bien governés par des régimes totalitaires) comme des ennemis publics à éliminer ou faire taire, oui à force d'imposer une vision binaire du monde qui exclut les peuples de souche européenne et chrétienne, on finit par croire que l'on détient la vérité, et comme tous les régimes totalitaires, on est prêt à commettre un suicide collectif au nom de la soit disante vérité.

    La vérité ne connaît pas la haine, ne s'autodétruit pas et ne s'impose pas de force. Si vérité, elle n'exige pas d'un peuple de ne pas se préserver, de condamner les générations futures à l'asservissement et de se laisser envahir et métisser passivement jusqu'à sa disparition totale. La vérité n'exige pas le choix délibéré de courir à sa perte. Par contre, le mensonge pousse à détruire la vérité, et c'est ce dont nous témoignons et nous sommes victimes depuis quarante ans.

    La liberté d'expression est maintenant inexistante aux Pays-Bas, en Suède, en Allemagne, au Royaume-Uni, en France... après près d'un demi-siècle de politiques droit-de-l'hommiste. La vérité dites-vous?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 19 décembre 2016 08 h 44

      ... et quand « la vérité » part en guerre, ce n'est jamais animée par la haine de l'autre, mais pour délivrer l'autre des mensonges dans lesquels ils sont emprisonnés par les idéologues. Vous m'aurez fait rire...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 19 décembre 2016 08 h 51

      C'est bien ce que je disais, M. Maltais Desjardins. Rira bien qui rira le dernier (j'ai plutôt envie de pleurer).

    • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2016 09 h 05

      L'arme du totalitarisme: c'est pas de pensée du tout.

      Je m'en réfère ici à Hannah Arendt qui a beaucoup réfléchit et écrit sur le sujet. Penser est souvent angoissant et ceux qui peuvent s'en passer le font volontairement et participent même à faire taire ceux qui «pensent trop». Croire en de belles histoires fausses qui nous allument, nous transportent ou nous rassurent est beaucoup plus simple et accessible pour le commun des mortels qui, sachant justement qu'il est mortel, préfère jouir de tout ce qui peut l'anesthésier.

      Marc Therrien

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 19 décembre 2016 11 h 21

      M. Therrien, oui, effectivement, l'aboutissement du totalitarisme est d'avoir fait table rase avec le passé, les racines, le patrimoine, l'identité, la spiritualité, bref, tout ce qui fait la force d'une collectivité, d'un peuple. Un peuple sans enracinement est beaucoup plus malléable, docile et asservissable. Le nihilisme font des êtres humains des cruches que l'on peut remplir avec ce que l'on veut par la suite.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 19 décembre 2016 11 h 39

      Je suis totalement d'accord avec le principe de ce que vous dites, monsieur Therrien, mais sans vouloir être désobligeant, avez-vous remarqué que ce sont toujours les autres qui sont affligés de ces maux, comme si « nous » ne faisions pas partie du commun des mortels qui préfèrent rembarrer ceux qui bousculent nos certitudes? Serait-ce que les nôtres, de certitudes, nous mettaient à l'abri des criques des autres? On ne renonce pas si facilement rôle de censeur... c'est pour sauver la patrie !

    • Yves Bastarache - Abonné 19 décembre 2016 16 h 54

      On aura compris monsieur Maltais Desjardins que vous dénoncez ce que le Christ (entre autres) critiquait: vous savez, l'histoire de la paille et de la poutre dans l'oeil. Il est sain de rappeler ce travers de la subjectivité, en autant que ce rappel ne dévienne pas un empêchement à penser. Autrement, ça devient un renforcement de la pensée dominante, je crois.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 décembre 2016 07 h 15

      M. Bastarache, ce qui est sain, M. Bastarache est d'émettre une opinion (nous sommes bien dans la section éditoriale du journal, et non de dénigrer les participants. Peu maîtrisent l'art du débat et peu ont lu, recherché et réfléchi aux sujets d'actualité. La dissidence de l'idéologie dominante est de plus en plus violemment réprimée. Il en faut peu pour que nous retournions à une époque de chasse aux sorcières.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 20 décembre 2016 11 h 05

      On peut être en désaccord avec les points de vue et l'exprimer ouvertement, et poliment. S'en offusquer trop souvent n'est pas un signe d'ouverture d'esprit.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 décembre 2016 12 h 38

      C'est justement le conseil que je vous fais, M. Maltais Desjardins.

  • Yvon Pesant - Abonné 19 décembre 2016 11 h 07

    L'hier du faux

    Je suis à terminer la lecture de l'ouvrage de William Lawrence Shirer sur le Troisième Reich, de ses origines à sa chûte. Cette lecture n'est pas sans me ramener souvent à des réflexions sur ce qui se passe par les temps qui courent vite un peu partout à travers le monde et plus particulièrement très près de nous, au Québec, au Canada et aux États-Unis d'Amérique.

    Je ne puis qu'espérer que la fourberie et le mensonge des uns de ce jour n'ira pas jusqu'à la démence de ces autres d'il n'y a pas si longtemps, ces Hitler et Goebbels dont il est fait mention dans le texte. Une démence qui a conduit tout un peuple à faire en sorte que ce qui devait être la der des ders de l'a pas été.

    Trois quarts et des poussières de siècle, à peine, c'est peu à l'échelle temporelle d'une humanité qui se perd en guerre. Et, des guerres, il s'en trouve plein la planète, plusieurs d'une barbarie indicible et certaines plus larvées que d'autres dont les prémices prennent racine dans l'esprit tordu des gens qui trompent.

  • Yves Bastarache - Abonné 19 décembre 2016 13 h 23

    Une petite pensée pour Protagoras

    À l'historique de monsieur Brousseau, je m'en voudrais de ne pas ajouter le nom de Protagoras (Ve siècle av. J.-C.), de qui il ne nous reste presque plus rien si ce n'est ces quelques mots: "L'homme est la mesure de toutes choses." Il avait le sens de la formule!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 19 décembre 2016 23 h 49

      La formule a été prise pour une profession de foi... relativiste alors qu'elle voulait simplement, radicalement, dire que nous ne mesurons jamais les choses seulement pour ce qu'elles sont, qui nous échappe le plus souvent, mais à partir de nous-même.

      Que ce ne soit pas un empêchement de penser, en effet, mais une incitation à l'exercice d'un sens critique qui nous préserve non seulement de la pensée dominante, mais toutes celles qui y aspirent.