La gueule de bois

Les fins d’année sont toujours propices à la gueule de bois, mais 2016, va l’être sans doute bien plus que les autres.

Et pas besoin d’abuser d’un gin aux algues de Rimouski ou d’un gin au panais de Longueuil pour ressentir les symptômes désagréables de ce que la médecine nomme sobrement une veisalgie. Le fil de l’actualité suffit à lui seul, quand on le remonte, à faire poindre cette douleur et cet inconfort qui succèdent à la débauche, à l’irresponsabilité, au dérapage ou à l’abus, qui ont été nombreux en 2016.

Le plus grossier de ces excès va d’ailleurs faire sentir ses effets secondaires le 20 janvier prochain en ouvrant la porte de la Maison-Blanche, après une cérémonie d’assermentation qui a déjà tout de surréelle, à Donald Trump, troll en chef des univers numériques, misogyne assumé, chantre du clientélisme, intimidateur notoire et vulgaire qu’une minable campagne électorale dans une époque malade de sa démocratie vient de conduire aux plus hautes fonctions de la fédération américaine.

La gueule de bois peut parfois reposer sur ce petit verre de trop que l’on finit par prendre dans l’euphorie du moment, sous la pression d’un groupe euphorique. En matière de choix politique, Trump en a, à première vue, tous les attributs.

Administration frelatée

Le mal de tête vient aussi, à la fin de 2016, avec le constat d’une administration publique toujours frelatée par la corruption, et ce, cinq ans après le déclenchement d’une commission d’enquête qui a levé le voile sur une mécanique douteuse qui fait cohabiter financement de partis politiques et octroi de contrats dans un tout plutôt insultant pour l’intelligence de l’électeur et méprisant pour le contribuable.

En mai dernier, il fallait en effet déployer beaucoup d’efforts pour refouler son cynisme et son ironie devant les révélations de falsification de documents compromettants au ministère des Transports du Québec (MTQ) par une sous-ministre accusée au passage d’entrave au travail d’enquêteurs chargés d’assainir un environnement public où, depuis plusieurs années, la formule du « bar ouvert » semble particulièrement appréciée. La haute fonctionnaire a été limogée, pour mieux être rapprochée du premier ministre en étant nommée au Conseil exécutif avec un salaire de 210 000 $ par année.

L’alcool frelaté peut rendre aveugle. Quand cette dénaturation à dessein atteint la sphère publique, elle convoque surtout l’aveuglement volontaire pour en être un peu moins affligé. C’est ce qui arrive d’ailleurs depuis cet automne et la mise à jour de ces cocktails de financement tenus avec des milliardaires chinois et auxquels a pris part un jeune premier ministre qui avait pourtant promis de faire de la politique autrement, avec un peu plus de transparence et un peu moins de ses combines ayant alimenté dans une autre ère politique une partie du contenu d’une certaine commission Gomery.

Aboyer son individualisme

La gueule de bois peut aussi être induite par ce très gênant débat sur les pitbulls qui a occupé une bonne part de l’été et de l’automne. Il était question de chiens. C’est sans doute pour ça que plusieurs défenseurs de cette race canine se sont octroyé le droit d’aboyer et de porter sur la place publique des discours haineux et acrimonieux, en essayant de faire passer leurs appels à la destruction de l’autre pour de l’indignation. De manière gênante en 2016, la mort d’enfants — et de leurs parents — qui traversent toujours la Méditerranée en quête de liberté, la mort de civils dans les ruines d’Alep en Syrie n’a même pas fait naître le début d’un commencement d’une telle mobilisation. Sur Twitter, un mot-clic s’imposerait dans les circonstances : #malaise

L’individualisme de nos sociétés, le confort et l’indifférence, l’indolence des élus et des détenteurs de charge publique devant des structures administratives sclérosées et dysfonctionnelles, le culte de la médiocrité, le rapport ambigu entretenu avec la responsabilisation, la fascination pour le repli et le rejet font, de manière prévisible, monter les populismes et les discours radicaux.

Ils devraient aussi faire monter dans les prochains mois et année la honte. Vous savez : cette honte qui s’installe parfois quand on prend conscience d’avoir abusé — d’une boisson alcoolisée comme d’un droit —, d’avoir perdu le contrôle, d’avoir pris un ensemble de décisions irréfléchies que l’on est contraint de regretter une fois placé dans l’insoutenable et douloureuse réalité de leurs lendemains.

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4 commentaires
  • André Savard - Abonné 19 décembre 2016 10 h 13

    Les raccourcis

    Puisqu'il s'agit de s'en prendre à la médiocrité, le chroniqueur ferait bien de montrer les deux cötés de la médaille avant de distribuer les blämes. A-t-il vu les gens en file au guichet de déclaration obligatoire de leur pit-bulls, race défini comme un 'type' et carctérisé comme étant trapu et de tête carré, mots qui créent un flou défini qui étargit considérablement la culpabilité. S'il ne faut pas endosser la hargne de certains propriétaires, il faut comprendre lopprobre et le procès mont de toutes piéces autour de ces chiens, alors qu'on sait que ce qui a allumé la mèche à tout ce branle-bas est un chien dans une cour, popriété d'un maître inscrit dans des ateliers de gestion de la colère. CE fait ne fut énoncé que quelques fois. C,est plus vite de dénoncer le narcissisme des propriétaires de pit-bulls.

  • Pierre Vaillancourt - Abonné 19 décembre 2016 14 h 23

    Le pouvoir de la rue

    Pour ma part, je partage totalement cette honte que vous évoquez pour conclure votre billet, monsieur Deglise.

    Par ailleurs, à toutes les raisons d'avoir honte que vous mentionnez dans votre chronique, j’ajouterais la fuite en avant de nos sociétés québécoise et canadienne quant à la question du réchauffement climatique. Pour le bien de nos enfants actuels, et je ne parle même pas de ceux que nous aurions dans un avenir plus ou moins rapproché, la dernière chose que nos sociétés devraient faire, c’est de dépenser des centaines de milliards de dollars pour construire toujours plus de pipelines afin d’extraire et de transporter toujours plus de pétrole, ce pétrole qui est, de surcroît, le plus polluant parmi tous les pétroles qu’on extrait sur cette cette Terre.

    D’ici à ce que nos enfants, les miens et les vôtres, viennent cracher sur nos tombes, il y a bel et bien lieu d’avoir honte.


    PS. À lui seul, le pipeline Trans-Canada Est coûterait au moins 15 milliards de dollars, sans compter le valeur des infrastructures existantes qui seraient mises à profit si ce projet voyait le jour. Mais j’espère toujours que le pouvoir de la rue mettra fin à cette bêtise.

    • Hélène Boily - Abonnée 20 décembre 2016 17 h 37

      "Mais j’espère toujours que le pouvoir de la rue mettra fin à cette bêtise." Je voudrais tant que vous ayez raison.

  • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2016 18 h 47

    Après la gueule de bois, le "trip" de rire?

    Si tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles, je me demande bien de quoi on parlerait et sur quoi on écrirait. Votre article me rappelle Oscar Wilde qui disait du pessimiste « qu'entre deux maux, il choisit les deux ». Que de maux vous choisissez ainsi pour vous donner la gueule de bois. Après la gueule de bois fin 2016, en 2017, le « trip » de rire comme possibilité offerte par la marijuana récréative? En ce qui me concerne, comme j’ai lu à quelques reprises cette année que l’humour, surtout l’humour noir, est la politesse du désespoir, je fréquente autant les humoristes que les philosophes pour garder ma tête hors de la noyade dans le chagrin. Parmi ceux-ci, Philippe Géluck : « il y a un proverbe serbe qui dit ceci : « Notre passé est sinistre, notre présent est invivable, heureusement que nous n’avons pas d’avenir ». Ça pourrait donc être pire.

    Marc Therrien