Un grand soleil

La seule et unique fois où mon journal a parlé de ma mère, c’était à l’occasion de sa naissance. Et c’était à la une.

Un bébé de l’année, ma maman adorée ? Même pas. D’ailleurs, les bébés du Nouvel An, cela n’a jamais été tellement le genre du Devoir. À raison, ce journal s’est toujours soucié bien davantage de l’éducation que de la procréation.

Si ce bébé qui allait devenir ma mère se retrouvait en tête de l’actualité, c’est tout simplement que son attente avait retardé quelque peu les activités d’une élection partielle. Mon grand-père, voyez-vous, se lançait en politique à titre de candidat pour le Bloc populaire canadien, un mouvement dont avait accouché la crise de la conscription en 1942.

Parti politique aux accents autonomistes, présent à Ottawa comme à Québec, le Bloc populaire était structuré autour de deux figures phares du temps, le député Maxime Raymond et le jeune intellectuel André Laurendeau. Le Bloc recevait l’appui de plusieurs personnalités, dont Henri Bourassa. Le puissant orateur qu’était le fondateur du Devoir avait accepté, non sans se faire prier, de sortir de sa retraite pour haranguer les foules de sa voix haut perchée. Lancé en 1991, le Bloc québécois de Lucien Bouchard lance un clin d’oeil à cet autre Bloc.

Au sortir de la guerre, mon grand-père n’avait aucune chance d’être élu. Il comptait tout de même sur un organisateur politique redoutable. Son nom : Michel Chartrand.

Il aurait eu cent ans demain, le bouillant Chartrand.

Sa fille Suzanne vient de publier un album à sa mémoire et à sa gloire. Oh ! ce n’est pas le très grand livre qu’une vie pareille mériterait. Une vingtaine de témoignages, réunis dans un format qui tient plus du magazine que du livre. Mais pour nous rappeler le chemin parcouru par Chartrand, voilà déjà beaucoup mieux à mon sens que ce simple pont flanqué de son nom sur l’autoroute des Cantons.

Dans À bas les tueurs d’oiseaux, publié aux Éditions Trois-Pistoles, on trouve des témoignages, des réflexions, des extraits de documents, textes récents et anciens, par exemple un portrait signé par Pierre Vadeboncoeur en 1971. « Ce passionné, souvent excessif, tout plein d’intransigeance et de feu, explique l’écrivain, est animé en son fond par des idées d’une générosité sans pareille. »

Chartrand, on l’ignore souvent, fut aussi imprimeur et éditeur. Les Éditions de l’Arc, son enseigne, publièrent notamment les recueils de poésie de Gilles Vigneault. Le Dr Alain Vadeboncoeur, le fils de Pierre, raconte dans ce livre qu’il s’est trouvé un jour à un repas chez Chartrand tandis que Vigneault mangeait à la même table. À la fin, dit-il, Vigneault chanta a cappella une nouvelle création. Chartrand l’écouta très attentivement. Sitôt la chanson terminée, Chartrand dit gravement : « Le premier couplet est très bon. Mais y a pas mal de choses à couper dans le reste. »

J’adore cette franchise totale, sans faux-fuyant. Elle est le propre d’une vieille et solide amitié. Au fond, Chartrand était pour la société québécoise un vieil ami sur qui elle pouvait compter pour se faire dire ses quatre vérités.

« Le capitalisme, c’est amoral, asocial, apatride, anational, sans aucune espèce de considération humaine », répétait-il. Il rappelait en même temps que le mépris de classe existe encore et toujours. On le voit d’ailleurs dégouliner ces jours-ci de la bouche de ceux qui se sont empressés de signaler à François Legault qu’il fait fausse route en soutenant, même très timidement, que les plus nantis devraient contribuer davantage au bonheur de la société.

Très souvent absent pour cause d’activités syndicales, le Chartrand imprimeur-éditeur était agacé, m’a-t-on raconté, devant le manque d’entrain de ses employés à prendre leur destin en main. Il les avait en conséquence réunis en leur demandant s’il allait devoir leur botter le cul pour qu’ils se structurent enfin dans un syndicat !

Toutes les fois où j’ai eu affaire à Michel Chartrand, le bouillant syndicaliste commençait par me parler doucement de mon grand-père, en quittant pour un instant son petit sourire narquois. Il avait toujours beaucoup de considération et d’attention. Ce batailleur était un homme de paix. Il avait non seulement du coeur, mais de l’estomac. À un policier nerveux qui avait un jour dégainé son arme pour le mettre en joue, Chartrand avait lancé ceci : « Arrête de trembler : tu vas me manquer ! »

Au temps de l’université, nous étions partis avec quelques amis pour manger avec lui. Au café, dès son entrée, toutes les têtes s’étaient tournées. Une serveuse balbutiante lui avait fait signer une page du menu. Aux tables, toutes les conversations s’étaient vite tues afin de mieux pouvoir écouter la nôtre. Chartrand, se sachant écouté, prenait le restaurant entier pour son théâtre. Ses lancées étaient ponctuées par son rire très particulier, un rire fait de points d’exclamation sonores.

« Tous les humains sont de ma race », répétait-il, citant son ami Vigneault. Il insistait pour nous rappeler la nécessité de penser à l’horizon commun de l’humanité, au-delà des nations ou des religions. À cette fin, il ne fallait pas craindre les insectes, disait-il, et affronter d’abord toutes ces lucioles qui, aujourd’hui comme hier, prétendent éclairer le monde alors qu’elles l’égarent dans les profondeurs de la nuit. « Les lucioles disparaîtront quand nous prendrons conscience du soleil. »

C’est à ce moment, si je me souviens bien, que tout le restaurant jugea bon de l’applaudir.

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8 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 19 décembre 2016 07 h 46

    Michel Chartrand nous manque!


    Nous en aurions grandement besoin, coup de pied au cul compris.

    Le capitalisme est une dictature au sang froid, il écrème tout sur son passage.

    Nos gouvernements en sont devenus les valets du 1%. Nous ne contrôlons plus notre économie «notre destin». Néocolonialisme...

    En espérant que les lumières du 18e siècle ne s'éteignent de façon définitive durant le 21e siècle.

  • Denis Paquette - Abonné 19 décembre 2016 08 h 19

    Bonne anniversaire

    Dans ma jeunesse il m'est arrivé d'entendre parler du Bloc populaire, toujours on m'en parlait au passé, mais Chartrand était un de ceux qui ne baissait pas les bras, comme il s'en trouve toujours quelques un dans une société, aujoud'hui je sais que c'est une question de hasard et de curiosité, meme chez les betes ce sont ceux qui guident les autres et vive ton grand- pere, nous ne l'oublirons pas de sitôt

  • Alain Lavallée - Inscrit 19 décembre 2016 08 h 33

    L'Hommage à Michel Chartrand : oeuvre d'art public

    Puisque vous soulignez le centenaire de la naissance de Michel Chartrand, j'aimerais rappeler qu'en octobre dernier fut inauguré à Longueuil, une oeuvre d'art monumentale d'Armand Vaillancourt nommée "La force ouvrière", un hommage à Michel Chartrand, coîncidant avec le centième anniversaire de sa naissance.

    Pour photos et description du projet voir le texte ""Commémorer la solidarité: un hommage à Michel Chartrand"

    http://quebec.huffingtonpost.ca/alain-lavallee/hom

  • Yves Petit - Inscrit 19 décembre 2016 10 h 21

    Michel Chartrand, fabricant de chômeurs

    Je suis toujours étonné d'entendre les hommages à Michel Chartrand. L'intransigeance de la CSN, dont il était une des figures de proue pendant longtemps a mis dans la misère plus de travailleurs que n'importe quelle organisation. Bien des employeurs ont préférés fermer leurs portes ou déménager hors du Québec plutôt que d'avoir à négocier avec les dogmatiques et doctrinaires de la CSN.

    J'ai en tête l'usine Camoplast de Kingsbury, dans les Cantons-de-l'Est, qui a fermé ses portes en 1990 à la suite d'une longue grève. Deux cent cinquante personnes ont été sacrifiés sur l'autel de l'idéalisme de la CSN.

    Non, Michel Chartrand n'était pas un défenseur des travailleurs, mais une grande gueule qui a mis des milliers de personnes dans la misère. Sa femme Simone Monet était une bien meilleure personne.

    • Raynald Rouette - Abonné 19 décembre 2016 12 h 29


      «Petit» est votre commentaire!

      Est-il possible que l'entreprise dont vous parlez, ait fermé pour réouvrir sous une autre raison sociale, ailleur au seul bénéfice des actionnaires?

      Camoplast "Solideal" aujourd'hui une multinationnale a-t-elle pour origine l'entreprise dont vous semblez nostalgique?

      Contrairement à vous, je crois que le syndicalisme pratiqué par Michel Chartrand a mis un frein à l'exploitation des travailleurs du Québec et a permis d'élever le niveau et la qualité de vie de leurs famille.

    • Jacques Sideleau - Abonné 19 décembre 2016 15 h 21

      Je suis tout à fait d'accord avec monsieur Rouette. Aucun travailleur et aucun syndicat n'a le pouvoir de fermer des entreprises privées; seuls les adeptes du "profit à tout prix", c'est-à-dire leurs propriétaires exploiteurs, l'ont, toujours au détriment des travailleurs. Revoyez votre histoire monsieur Petit; elle est remplie de ces malheureux exemples.

  • Michel Guibord - Abonné 19 décembre 2016 10 h 29

    Merci Monsieur Nadeau

    Merci de ce rappel. Nous aurions bien besoin de Chartrand aujourd'hui. Et comme vous, je déplore le silence de nos comités de toponymie à l'égard de ce vieil ami du Québec.