Le treizième mois des réfugiés syriens

« Le prochain défi est de les accompagner jusqu’au marché du travail. » Comme cela semble simple lorsqu’on écoute la ministre Kathleen Weil parler de ce qui attend les réfugiés syriens, un an après leur arrivée au pays. Depuis lundi, le gouvernement québécois se félicite de son accueil et annonce l’arrivée d’une nouvelle vague de centaines de réfugiés parmi les plus défavorisés pris en charge par l’État.

Aux dires de la ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, l’intégration des réfugiés s’effectuerait en deux étapes faciles : une première année « normalement consacrée à apprendre le français », puis un accompagnement vers le marché de l’emploi grâce au Programme d’aide à l’intégration des immigrants et des minorités visibles en emploi (PRIIME). Mais alors que les premiers réfugiés syriens entament leur treizième mois au pays, il n’existe toujours ni données sur leur intégration linguistique ni programme d’employabilité conçu sur mesure pour eux.

Sur papier, les programmes de francisation et le PRIIME semblent de bons tremplins, mais ils ont leurs limites quand vient le temps de prendre en compte la situation particulière des réfugiés, qu’ils proviennent de Syrie ou d’ailleurs. Comme me l’a confié Stephan Reichhold, directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, le PRIIME vise surtout les immigrants qualifiés prêts à intégrer le marché du travail. Or, ce n’est pas le cas des réfugiés qui, contrairement aux immigrants économiques, sont « souvent plus éloignés du marché du travail ».

Alors que les immigrants économiques sont sélectionnés en fonction de leurs compétences professionnelles, les réfugiés sont plutôt choisis en vertu de leur vulnérabilité. Les uns ont le loisir de préparer leur départ, les autres sont forcés de fuir en catastrophe. Fragilisés par un parcours ponctué de violences et de traumatismes divers, les réfugiés atterrissent, déboussolés, dans leur pays d’accueil.

En dépit de ces différences entre immigrants et réfugiés, le gouvernement demeure dans la pensée magique. Il n’est pas raisonnable de croire que le parcours d’intégration des réfugiés ressemblera en tout point à celui des immigrants économiques. Les obstacles systémiques à l’accès des réfugiés au marché du travail ont été amplement analysés et documentés au cours des dernières décennies. Si la ministre souhaite véritablement les accompagner jusqu’au marché du travail, elle ne peut ignorer les défis radicalement explicites auxquels ils font face. L’accueil spontané de milliers de réfugiés requiert des programmes d’employabilité qui tiennent compte de leur réalité unique.

Une question additionnelle s’impose. Depuis l’adoption du projet de loi 70 sur l’aide sociale, les prestataires seront désormais obligés de se soumettre aux exigences du nouveau programme Objectif emploi sous peine de pénalité, de coupe, voire de perte de leurs prestations. Les réfugiés syriens pris en charge par l’État et inscrits à l’aide sociale dans les 12 premiers mois seront-ils assujettis à ce nouveau programme, sans tenir compte de leur trajectoire particulière ? La nouvelle législation constitue non seulement un recul majeur pour les droits des personnes assistées sociales, mais serait une absurdité si elle devait s’appliquer aux réfugiés prestataires de l’aide sociale.

À en croire les éloges du gouvernement, les réfugiés seraient censés être aptes, au treizième mois, à communiquer en français, à réussir les exigences du programme Objectif emploi ou à participer au PRIIME. Cependant, en l’absence de politique précise de la part de Québec, doit-on en conclure que leur intégration professionnelle dépendra essentiellement de la seule volonté des réfugiés ?

Depuis 2011, la très grande majorité des 1078 réfugiés irakiens pris en charge par l’État québécois ont déménagé en Ontario pour des raisons de langue et d’occasions d’emploi, selon M. Reichhold. Plusieurs familles réfugiées syriennes les ont imités dernièrement, et pour les mêmes raisons. Ces échecs de notre capacité de rétention sont inacceptables et doivent faire l’objet d’une analyse serrée. De quoi ces insuccès sont-ils le signe ?

Alors que le Québec s’apprête à accueillir d’autres réfugiés dans les prochaines semaines, le gouvernement doit se montrer proactif en ce qui a trait à l’intégration économique. S’il souhaite réellement « accompagner les réfugiés jusqu’au marché du travail » et assurer une intégration réussie, il faudra qu’il fasse davantage qu’offrir des billets d’avion et de bons sentiments. Treize mois plus tard, peut-on se mettre au travail ?


 
6 commentaires
  • Serge Morin - Inscrit 16 décembre 2016 09 h 06

    S'ils partent, pourquoi les accueillir?
    Au contraire, on s'autodénigre et on en redemande.
    Pourtant la semaine dernière, il y avait pleins de reportages lénifiants dans notre journal .

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 16 décembre 2016 11 h 23

      Bonne question, à laquelle les béni-oui-oui libéraux ne veulent pas répondre.

  • Clermont Domingue - Abonné 16 décembre 2016 10 h 59

    Serez-vous entendue?

    Madame Wong, votre lecture de la situation est très juste.Pourra-t-elle éclairer notre gouvernement?
    Dans les années 70 et 80,j'ai accueilli les réfugiés du Vietnam,du Cambodge et d'ailleurs au COFI de l'Estrie.J'ai été chargé de les aider à trouver des emplois.C'est très difficile et ça peut être très long.
    Un jour,quatre jeunes Somaliens se sont retrouvés dans ma classe.Ils parlaient bien l'anglais.Au bout d'une semaine, je leur ai expliqué qu'ils s'étaient trompés d'aéroport.
    Le lendemain,ils ont pris l'autobus pour Toronto.
    Pourquoi imposer l'apprentissage pénible de la langue française à des personnes qui sont déjà fonctionnelles dans la langue universelle?
    L'immigrant s'intègre par l'emploi et l'emploi se trouve grâce au soutien de la cmmunauté

  • Gilles Théberge - Abonné 16 décembre 2016 11 h 59

    Je suis d'accord avec votre analyse, j'y souscris entièrement.

    De la ma propre interrogation sur le pourquoi de tous ces simagrées de là ministre weil qui pard de plus en plus de crédibilité.

    Étant donné la grandeur du Canada (en terme de taille), nous ne perçevons pas les difficultés qu'éprouvent les immigrants à s'insérer dans le marché de l'emploi à travers le Canada d'extrême est à l'extrême ouest.

    Est-il vrai que c'est plus facile à Toronto à Calgary, à Vancouver ? S'il n'en tien qu'à la langue, la réponse est oui assurément. Mais ce n'est pas qu'une question de langue. C'est une question de compétence aussi, qui s'ajoute à complexité de la langue.

    L'autre soir à la télé, là ministre weil était là accompagnant une jeune Syrienne sympathique qui avait appris le français au grand plaisir de la ministre.

    Sauf que à court de vocabulaire c'est l'anglais qui ressortait. De même que se projets d'avenir et d'étude dans les institutions anglophones. Et vogue la galère...

    Tout ça, cette équité entre provinces, ce partage mathématique de réfugiés ça se fait en ne tenant pas compte de notre capacité à accueillir et véritablement intégré les. Immigrants.

    L'exemple que donne monsieur Domingues ci-haut est éloquent. Heureusement ils partent.

    Quels-ce qu'ils en ont à foutre de nos problèmes de langue, problèmes qui leur seront toujours étrangers. Jusqu'à la fi de leur vie.

    Si là ministre pouvait revenir sur terre....

    Mais non, changeons là pour mieux!

  • Alexis Richard - Abonné 16 décembre 2016 13 h 29

    À part

    Mme Wong,

    J'ai pris l'habitude de vous lire depuis quelques semaines et je dois dire que vous faites un travail solide, rigoureux, intelligent. Merci beaucoup.

    Alexis Richard

  • Michel Paillé - Abonné 16 décembre 2016 14 h 07

    Franciser les immigrants adultes

    À propos de la francisation des immigrants adultes, dont plusieurs connaissent déjà l'anglais en arrivant, des revendications qui remontent de quelques années dans le temps sont encore d'actualité. C'est le cas de cet article paru dans Le Devoir en avril 2012 : Michel Paillé, «Immigration - Recherche francisation désespérément».

    http://www.ledevoir.com/politique/quebec/348351/im