Le cri de la liberté

Où est passée cette adaptation pour enfants de Moby Dick qui traînait dans la chambre des petits ? N’ai-je pas vu, pas plus tard que la semaine passée, ma fille de trois ans bardasser cet album aux pages lacérées, à la couverture à moitié arrachée, presque aussi mal emmanché, bref, que le Pequod après la charge mortelle du monstrueux cachalot ? Jamais été un des « meilleurs vendeurs » de la maison, de toute manière. C’était un vieux machin, avec des illustrations en noir et blanc, bien loin des somptuosités graphiques d’aujourd’hui. On peut soupçonner le paternel d’avoir pris, à cette épopée baleinière, davantage de plaisir que sa progéniture.

Mais où retrouver alors, dans la littérature jeunesse, l’esprit de la grande aventure américaine ? Dans Les vertes collines d’Afrique, Hemingway affirma fameusement que « toute la littérature américaine moderne sort d’un livre de Mark Twain appelé Huckleberry Finn ». Il voyait dans ce roman picaresque et sa langue résolument vernaculaire une ligne de partage des eaux : après Huckleberry Finn (1884), les écrivains américains cessèrent d’écrire en anglais pour commencer à écrire l’américain. Mais au-delà même du sens à donner à cette lapidaire remarque échappée entre deux poursuites des cornes spiralées du grand koudou, il convient de signaler que le roman de Twain est, en quelque sorte, un ouvrage pour la jeunesse qui a mal tourné.

Photo: Pastel «Le voyage d’Oregon» raconte la quête de liberté d’un clown et d’un ours.

L’auteur avait-il prévu dès sa conception d’y aborder des thèmes aussi graves et délicats que le racisme et le meurtre ? Le livre se voulait d’abord une suite à The Adventures of Tom Sawyer, considéré, lui, comme un véritable classique de la littérature pour la jeunesse — même si Twain, jamais à court de boutades, le décrirait un jour comme un « roman pour enfants pour adultes ». Prenons le temps d’apprécier l’ambivalence de la formule.

Une même ambiguïté semble entourer les aventures du petit copain de Sawyer, Huckleberry Finn. Je revois l’édition à couverture rigide dénichée dans une bouquinerie de la côte Est américaine : le look naïf, très « roman pour jeunes ados » du dessin de la jaquette…

Guidé par Huckleberry Finn

Revenons à notre époque de découpage de la saucisse éditoriale en tranches d’âge. J’ai décidé de faire des Aventures de Huckleberry Finn le fil conducteur de mon incursion critique dans l’univers des livres pour enfants. Si la littérature étasunienne venait tout droit d’un faux roman pour la jeunesse, j’allais, pour ma part, m’employer à trouver une trace de la littérature américaine (ses clichés, ses paysages, son essence même…) dans la production actuelle d’ouvrages destinés à un jeune public.

Fil conducteur qui me serait bien utile au moment de m’aventurer, tout seul comme un grand, dans le capharnaüm bariolé qu’est la section des livres pour enfants de n’importe quelle grande librairie. Que de forêts (sombres et menaçantes ou enchantées), que de loups (foncièrement méchants et sanguinaires, la plupart du temps), que de bestioles parlantes, de mondes imaginaires, de châteaux sublimes ou hantés, de géants, princesses, dragons, pirates (très populaires bien qu’ils furent, dans la réalité, des massacreurs sans pitié : un peu comme si on exaltait, pour l’édification des jeunes esprits, la brutalité du Chicago d’Al Capone).

Au fait, que raconte Huckleberry Finn ? Un gamin de quatorze ans que son père alcoolique a tenté d’occire se construit un radeau et se lance à la dérive sur les eaux du Mississippi en compagnie d’un esclave noir fugitif. Trois grands thèmes : l’aventure, l’amitié, la liberté.

Après m’être enfoncé entre les rayonnages et perdu — le temps n’existait plus, dehors le blizzard noyait tranquillement la ville sous une housse féerique de silence blanc — comme au sein de la forêt primordiale, j’ai fini par tomber sur les incarnations contemporaines de Huck et du nègre Jim. Oui, j’ai retrouvé « the old american spirit » dans un livre édité à Paris, mis en pages à Bruxelles, illustré en Suisse et imprimé en Italie. Les fugitifs s’appelaient Duke, un clown, et Oregon, un ours de foire. L’éternel duo du petit futé et du gros balourd. L’alliance du malin et de l’innocence : c’est George et Lenny dans Des souris et des hommes, Jon Voight et Dustin Hoffman dans Macadam Cowboy, et c’est immortel comme l’Amérique.

Vers l’Ouest toute !

Fatigué de faire le pitre sur une bicyclette, le plantigrade demande à son ami de l’emmener là-bas, dans « la grande forêt ». Et les voici partis sur la route, en autobus, puis sur le pouce, cheminant aux côtés d’un camionneur noir, d’un voyageur de commerce, d’une « starlette de supermarché » et d’un « chef indien déplumé ». Et dans quelle direction aller, sinon vers cet Ouest toujours rêvé, toujours à réimaginer ? Vers la fin, ils « sautent » même d’un train, comme à la belle époque des hobos et de Jack Kerouac. Rimbaud n’est pas cité en exergue pour rien !

Duke, le clown triste, narre leur aventure : « Les oiseaux pour réveille-matin, les rivières pour salle de bain, le monde entier nous appartenait. Il me restait deux dollars oubliés au fond de ma musette. J’en ai fait des ricochets sur la Platte River. » Si on a droit, ici, à une imagerie d’Épinal, c’est, bien loin des fantasmes disneyiens, celle d’une Amérique moitié industrialisée, moitié en friche ou sauvage, vaste horizon où les décors fabriqués se dressent en témoins stoïques d’une grandeur décrépite.

Dans une chambre du Sioux Motel au milieu de nowhere, Oregon se gave de hamburgers pendant qu’un western passe à la télé. Une autre fois, ils dorment dans la carcasse abandonnée d’une Chevrolet 1935. C’est très beau…

Mais rien ne garantit que mes enfants vont aimer ça. Et s’ils allaient me réclamer encore Tintin en Amérique à la place ? Au rayon du pur divertissement, l’Amérique de Hergé, pétrie d’affairisme, de banditisme, de racisme et de suprémacisme blanc, passe le test haut la main. Mes deux rêveurs innocents ignorent qu’ils vivent dans un monde obsédé de rectitude politique et de puritanisme idéologique faisant de Tintin un suspect. Berçons cette précieuse illusion et repartons à la conquête d’un continent. À nous quatre, Al Capone !

Le voyage d’Oregon

★★★★

Louis Joos et Rascal, Pastel, Paris, 2011, 40 pages. Aussi: «Tintin en Amérique», Hergé, Casterman, Bruxelles, 1945, 62 pages.