Le temps du beau vin

Une partie du grand cru Schlossberg vu du Domaine Weinbach.
Photo: Jean Aubry Une partie du grand cru Schlossberg vu du Domaine Weinbach.

De tout temps, le vin a été associé et bu dans un contexte particulier. Tour à tour populaire, sacré, festif, princier ou empreint d’une part de mystère encore insondable avant d’en élucider le principe de fermentation, il a inspiré poètes et romanciers, donné du courage aux troupes sur les champs de bataille, tout comme il a nourri le labeur des hommes travaillant aux vignes, tonifié le discours des rois, des princes, des hommes politiques comme des sénateurs dans la Rome antique et, plus prosaïquement, il fait tourner les têtes dans les partys de bureau d’aujourd’hui.

Un lecteur, Sylvio Le Blanc pour ne pas le nommer, à la lecture des mémoires de l’écrivain étasunien Jim Harrison, m’a fait parvenir un passage éclairant sur ce carburant des dieux dont ne se privait certainement pas l’auteur : « Contrairement aux alcools forts, le bon vin a une si forte résonance qu’il attire en lui le monde qui nous entoure. Ses effets sont suffisamment lents pour qu’on reste aux commandes, un talent absolument crucial lorsqu’on boit. Selon une maxime zen, vous devez vous trouver là où vous êtes déjà, et les effets des alcools forts rendent cet objectif entièrement inaccessible. Le bon vin accentue les meilleurs aspects de la camaraderie humaine et il délie les langues. Il arrondit les angles abrupts du monde au lieu de brouiller les contours comme les alcools forts. Bref, on ne s’abrutit pas à un rythme effréné et l’humeur devient de plus en plus aimable. »

Harrison en a bu d’autres, évidemment. Toujours est-il qu’on a déjà causé ici de l’effet du beau vin sur les âmes sensibles et même sur celles qui ne sont pas sensibles du tout.

Si le simple mot « vin », comme le « pop ! » sonore éructé d’une bouteille de mousseux, huile à merveille le célèbre réflexe pavlovien, pousser la porte de l’antichambre du beau vin démultiplie déjà les attentes et perspectives à venir.

Sans compter que boire bon rend beau celle ou celui qui s’y mouille ! Je m’y suis moi-même mouillé cette semaine, même s’il reste tant à dire et à boire. Reprise, donc, la semaine prochaine, avec, entre autre, les sancerres de Vincent Pinard et les single malt de Springbank.

Le mousseux

Champagne Sourdet-Diot Brut Cuvée de Réserve, Champagne, France (46 $ – 130339 61). Ajoutez à la dominante en pinot meunier (80 %) un dosage qui l’étoffe et l’arrondit, sans toutefois l’alourdir indûment, et vous avez là un champagne qui, non seulement trouvera preneur à l’apéro, mais régalera aussi pendant tout le repas.

Un mousseux de caractère, particulièrement vineux et dont l’effervescence, soutenue, ouvre la voie à une texture fruitée nourrie et vigoureuse. À ce prix, impressionnera la galerie. (5) ★★★

Les blancs

Les Glacières 2015, Domaine Gardiès, Côtes du Roussillon, France (24,75 $ – 120133 78). La beauté de ce blanc sec bio gicle comme un geyser fracturant le socle minéral avec une intensité peu commune. Des grenaches (blancs et gris), maccabeus et brillantes roussannes acérés comme des lames de couteau tracent le chaud et le froid, sur un palais à la fois dense, presque tannique, au somptueux fruité de poire et d’épices. Simplement inspirant. (5 +) ★★★1/2

Sancerre 2015, Pascal Jolivet, Loire, France (27,65 $ – 528687). Je me suis rapidement imaginé, par simple phénomène de transsubstantiation, avaler une hostie baptisée au sauvignon blanc, tant la fragilité gracieuse et inspirée du vin le rapprochait ici des dieux.

Vin de dentelle qui module la discrétion avec finesse et doigté, avec tension et d’une évidente séduction dans ce millésime. Pour plus de vertige encore, tastez du même auteur ce Pouilly-Fumé 2015 (27,90 $ – 10272616 – (5 +) ★★★1/2) au jus de roche aiguisé comme du silex. (5 +) ★★★1/2 ©

La Croix Montjoie « La Voluptueuse » 2014, Bourgogne Vézelay, France (28,10 $ – 1237 1239). Les chardonnays nourris à même les sols argilocalcaires entre Chablis et Beaune tiennent un discours d’une limpidité qui les honore. Ils retiennent en ce sens la tension perceptiblement minérale de la première région et cette espèce de suavité glorifiante associée à la seconde.

Bref, la volupté est non seulement au rendez-vous ici, mais elle le fait avec une jolie sobriété. Avec élégance même. (5 +) ★★★1/2 ©

Le rosé

Whispering Angel 2015, Caves d’Esclans, Provence, France (25,50 $ – 11416984). La version bouteille paraîtra attrayante, mais vous pourriez vous attirer aussi des sympathies en proposant le formidable format magnum (48,75 $ – 12278173), à rosir toutes ces joues qui, autour de vous, s’illumineront à son contact.

Véritable lumière au coeur de l’hiver, ce Côte de Provence fait chanter l’été en stimulant l’appétence pour un fruité digne des beaux jours.

Un rosé élégant, bien sec, friand et salin qui trouvera à table à chatouiller tout et n’importe quoi, tant il est polyvalent et… séducteur. Le rosé fait vin. (5) ★★★1/2

Les rouges

Château Lecusse 2007, Gaillac, France (21,60 $ – 896332). Pas du tout un vin à la mode, mais qu’est-ce qu’un vin à la mode, d’ailleurs ?

À ce prix, mode ou pas, l’affaire est belle de se frotter à un assemblage qui ne manque ni de complexité ni de mystère derrière presque une décennie de bouteille. Tanins fruités et épicés fondus d’excellente tenue, sans compter un volume et une finale pas du tout à dédaigner.

Au sommet de sa forme, ce rouge sec accompagnera saucisses ou ragoût d’agneau mijoté. (5) ★★★

Dolcetto d’Alba 2014, Sandrone, Piémont, Italie (24,90 $ – 10456440). Pour le dire franchement, le fruité de cerise y est si juste et si décomplexé qu’on se demande bien pourquoi une baie de raisin a pu, après fermentation, se glisser à ce point dans (sous) la peau d’un autre fruit.

Pureté, éclat et franchise sur un ensemble gourmand, de corps moyen. (5) ★★★

Château Yvonne « La Folie » 2014, Saumur Champigny, Loire, France (27,30 $ – 11665534). Est-il encore utile de présenter Mathieu Vallée ? Du délire bien senti ! C’est du bon, c’est du vrai, en Saumur Blanc 2014 (29,85 $ – 10689665 – (5 +) ★★★1/2 ©) comme ici, dans ce cabernet franc voué à vous faire réciter un chapelet fruité, dans l’ordre comme dans le désordre.

Maturité au rendez-vous, fraîcheur aussi, avec ce grain fruité à la fois tendre et palpable, nourricier jusqu’à la dernière goutte. Du comme ça, c’est du p’tit lait pour adultes ! (5 +) ★★★1/2

Château Fortia 2012, Châteauneuf-du-Pape, Rhône, France (39,50 $ – 11171286). Je redécouvre un Fortia qui fait non seulement la part belle à de magnifiques grenaches mais qui, dans ce millésime, le rapproche stylistiquement d’un bourgogne aromatique et pleinement épanoui. Un rouge subtil, détaillé, tendre et vineux, pourvu d’une texture riche et soyeuse relevée en finale d’une part de mourvèdre qui le resserre et l’allonge. Féminin ? Plutôt LGBTQ2 ! (5 +) ★★★★

Château Labegorce 2012, Margaux, Bordeaux, France (45,50 $ – 10546841). Aurait-il été préférable de mettre la pédale douce sur l’élevage ici ? Chacun ira de son interprétation, mais avouons que ce boisé n’altère en rien ni la maturité du fruit ni la qualité des tanins qui s’en dégagent. Il y a de l’ouverture sur le plan aromatique, avec de beaux cabernets qui se démarquent sur fond de texture dont seuls savent se draper les bordeaux bien nés. Une réussite dans ce millésime ! Passez-le tout de même en large carafe à fond plat pendant deux bonnes heures avant de taquiner le rosbif. (5 +) ★★★1/2 ©

Barolo 2010, Silvio Grasso, Piémont, Italie (46,50 $ – 12287782). Beauté parfaite ! Je veux dire, voilà qui touche, unanimement, même celles et ceux pour qui le vin n’est qu’accessoire. La beauté, c’est bien sûr l’harmonie, fusion parfaite des constituants fruités et tanniques, entraînés malgré eux par une sève, une vinosité et une acidité accentuant finement les reliefs. Avec, en bout de course, un grand 2010 riche et garni, précis et envoûtant sur le plan aromatique, doté d’une longueur étonnante. Placez-en deux bouteilles en cave même s’il commence à se faire rare. (10 +) ★★★★ ©

Le moelleux

East India Cream Solera Sherry, Lustau, Espagne (23,70 $ – 500 ml – 12993011). L’équilibre heureux entre le profil d’un xérès de type oloroso, aussi profond que complexe, et d’un pedro ximenez dont le gras voluptueux est à lui seul un véritable péché de gourmandise ! Un demi-litre de plaisir sain à vous faire danser le flamenco avec la langue seulement et le tango avec le reste, tant la fougue, l’intensité et le mystère planent et se collent à vous comme la misère sur le pauvre monde. Il en résulte un moelleux captivant, ascensionnel, d’une incroyable longueur en bouche. Je vous aurai prévenus ! Servir frais. ★★★1/2

Les Amis du vin du Devoir en cadeau ?

Les dégustations bimensuelles des Amis du vin du Devoir ont trouvé pour cette année écoulée un engouement certain parmi les lecteurs, et c’est bien pourquoi je me propose de passer à la vitesse supérieure avec d’autres thèmes pour 2017, ceux-ci de haut niveau. Des cours d’initiation sont aussi prévus. Pour le calendrier et autres bricoles : guideaubry@gmail.com.

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3 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 16 décembre 2016 07 h 49

    Douze et moins

    Ce que M. Harrison dit va dans le sens de ce que j'ai constaté : les vins dont le taux d'alcool dépasse 12,5% sont trop forts.
    D'attaque vive plutôt que de se laisser deviner, j'ai souvent l'impression que les viticulteurs me prennent pour un idiot tant ils tiennent à afficher haut et fort des saveurs dont on ne voit plus la couleur à partir de la quatrième gorgée tant on est débordé d'odeurs sans la moindre retenue. Du flamboyant, peu de braises.

    Beaucoup d'effet, moins de charme.
    Et pourtant, le vin fait partie en moi du plaisir de la conversation qui est par définition un art lent.

    De "beaux vins" à l'effet boeuf, quoi.

    Mon budget ne me permet pas d'achat "à coup sûr", i.e. ces bordeaux, médocs entre autres que j'ai tant dégustés quand je pouvais m'en procurer pour moins de 20 dollars (oui, il y a longtemps). D'ailleurs la plupart des bordeaux sont maintenant prompts à étriver des papilles.

    Depuis, les italiens, des espagnols, qui pour certains savent encore se délier comme une langue, avec le temps. Rarement des américains du sud.

    Ici, je me paisserai peut-être tenter par votre Saumur, on verra rendu en succursale.

    Je vous suggère de toujours inscrire le degré d'alcool pour les vins que vous suggérez... je déteste l'effet de "fort".

    • Marc Therrien - Abonné 16 décembre 2016 13 h 35

      «Et pourtant, le vin fait partie en moi du plaisir de la conversation qui est par définition un art lent.»

      Et comment donc. De mon côté, l'inspiration et le goût viennent de Pline l'Ancien avec «In vino veritas» qui sera repris plus tard pour devenir le titre d'un essai philosophique écrit en 1844 par Søren Kierkegaard. Dans la tradition du banquet platonicien, on s'y délecte des discours de 5 convives sur l'amour et les femmes dans lesquels la sensualité esthétique côtoie le désespoir.

      Le beau vin accompagne bien le voyage intérieur...en profondeurs.


      Marc Therrien

  • Denis Blondin - Abonné 16 décembre 2016 10 h 11

    Du bon vin et des horreurs vécues à Alep

    Cher monsieur Aubry

    N'allez pas croire que je porte un quelconque jugement sur la qualité et la pertinence de vos chroniques mais chaque fois que, sur l'édition internet du Devoir, j'en trouve une placée à côté d'une chronique sur les horreurs vécues à Alep ou ailleurs, tout de suite après l'éditorial, je lui trouve un goût déplacé. Vous n'en n'êtes nullement responsable mais je vous suggéreais quand même de faire pression pour que vos chroniques ne soient plus placées comme un dessert servi entre l'entrée et le plat principal.

    Denis Blondin