Une admission révélatrice

Justin Trudeau a devancé lundi ses adversaires en dressant son bilan de fin d’année, bilan positif de son point de vue, cela va de soi. Les questions des journalistes l’ont emmené sur un terrain plus personnel lorsqu’il a évoqué avec émotion la difficile gestion du dossier des deux otages canadiens exécutés par des terroristes aux Philippines et sur un autre, nettement plus glissant, celui des contributions partisanes donnant accès au premier ministre et aux membres de son cabinet.

Sur cet enjeu controversé, M. Trudeau est sorti des « lignes » que lui et sa leader en chambre, Bardish Chagger, répètent jusqu’à plus soif sur ces rencontres où sa présence est particulièrement attrayante. Jour après jour depuis les révélations du Globe and Mail à la mi-octobre, on rabâche que les activités à 1500 $ le billet sont légales, que les contributions sont rapportées avec transparence et que le Canada est doté de règles très strictes de financement partisan.

Les questions de lundi étaient précises. M. Trudeau a-t-il été abordé par un ou des participants au sujet de dossiers touchant le gouvernement fédéral ? A-t-il accepté d’en discuter et, si oui, l’a-t-il rapporté en bonne et due forme ? Sous-entendu ici, conformément à la Loi sur le lobbyisme.

Est-ce franchise ? Candeur ? Insouciance ? Ou inconscience ? Toujours est-il que M. Trudeau a tout bonnement répondu que, « lors de toutes ses rencontres avec les gens, ils ont des questions à lui poser ou ils vont en profiter pour parler au premier ministre de choses importantes pour eux ».

Pour lui, pas de différence entre les nombreuses consultations menées par le gouvernement, les rencontres organisées dans diverses communautés, les bains de foule et les activités à invitation plus restreinte qui le mettent en contact avec des investisseurs chinois ou qui placent dans la même pièce son ministre des Finances et un dirigeant d’un important fabricant de médicaments génériques.

Tellement pas de différence que M. Trudeau poursuit sa réponse en rassurant tout le monde : « lors d’activités du Parti libéral [PLC], j’écoute les gens comme je le fais dans d’autres circonstances, mais je prends mes décisions en me basant sur ce qui est bien pour les Canadiens et non pas sur ce qu’une personne peut me dire lors d’une activité de financement ». Autrement dit, ces gens-là versent la contribution maximale au PLC, je les écoute, mais je ne tiens pas compte ensuite de ce qu’ils me disent.

M. Trudeau va en fait plus loin que de sortir des « lignes » martelées depuis deux mois. Il contredit la position officielle du PLC qui est de dire que toute personne voulant aborder un dossier gouvernemental pendant un tel événement doit être redirigée vers les voies et les personnes autorisées.

Ce candide aveu du premier ministre est tout à fait conforme au personnage qu’il est ou qu’il entretient et qui lui permet toujours de jouir de la faveur des Canadiens un an après son élection. En cette fin d’année, il est d’ailleurs de bon ton dans les bilans et analyses de revenir sur la fameuse lune de miel dont on a prédit à au moins une douzaine de reprises qu’elle tirait à sa fin.

Un premier sondage affichant une baisse marquée de l’appui aux libéraux n’est peut-être qu’un accident de parcours, mais l’admission de M. Trudeau donne tout de même de nouvelles munitions à l’opposition, qui va faire durer son plaisir jusqu’à l’ajournement des Fêtes.

On l’a souvent dit, les décisions sur les enjeux délicats comme les pipelines, le prix du carbone, les autochtones ou encore les transferts en santé vont faire des mécontents que les calculs du gouvernement devront bien répartir de façon à faciliter sa réélection en 2019.

Le fait que des gens qui ont les moyens de verser 1500 $ pour avoir accès à M. Trudeau et à ses ministres lors d’événements annoncés par des réseaux d’initiés ou le bouche-à-oreille, événements tenus dans de luxueux condos de Toronto ou des résidences dans des quartiers cossus avec vue sur la mer à Vancouver, laisse un goût amer dans la bouche.

La transparence sur laquelle mise le gouvernement Trudeau n’est pas au rendez-vous. Les Canadiens de « la classe moyenne ou qui travaillent fort pour la rejoindre » ont une tout autre conception de la façon d’utiliser 1500 $ que d’en faire don à un parti politique pour des raisons évidentes. On ne peut acheter une décision gouvernementale pour ce prix, mais bien des Canadiens s’interrogent quand même sur l’intérêt des donateurs. Et ça tombe à un bien mauvais moment, alors que le discours public dénonçant la connivence entre les « élites » et le pouvoir politique se répand.

Il faut se rappeler en terminant que c’est le premier ministre Trudeau lui-même qui a monté la barre de la transparence à son arrivée au pouvoir avec ses directives plus sévères que la Loi électorale sur le financement et les relations avec les lobbyistes. Une barre qu’il choisit maintenant de ne plus sauter.

On verra si le goût des prouesses athlétiques va revenir aux libéraux, puisque le NPD va récupérer les belles intentions libérales en présentant après les Fêtes un projet de loi afin de les incorporer au code administré par la Commissaire à l’éthique.

6 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 14 décembre 2016 02 h 35

    Il persiste et signe

    Justin a décidé qu'il n'y va pas de sa compromission lors « d’activités du Parti libéral [PLC] (Comme c'est joliment dit...) »

    Il annonce donc qu'il n'a nulle intention de s'abstenir.

    Bienvenue au Beaver Club!

    La position officielle du PM, c'est de dire que toute personne voulant aborder un dossier gouvernemental doit être dirigée vers ses soupers-bénéfices.

    Mais...

    C'est pour le bien de « son » peuple...

  • Gaston Bourdages - Inscrit 14 décembre 2016 04 h 21

    Je ne suis pas encore habité...

    ...par cette si éloquente manifestation de pureté d'intentions et d'actions des libéraux fédéraux pour faire partie de leur cercle. Je suis plutôt croyant des «retours d'ascenseur, des «scratch my back and I'll scratch yours» J'ignorais que les coffres de la caisse électorale du parti libéral étaient nourries par ce formidable mécénat sous-entendu par«notre» P.M.
    Mon Q.I, quoique limité voire athrophié, ne vous croit pas monsieur Justin à moins que vous m'indiquiez la frontière entre ce qui est légal et immoral ou non éthique.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages

  • Michel Lebel - Abonné 14 décembre 2016 05 h 38

    Pas fort!


    Justin Trudeau, mon évaluation depuis toujours: pas fort, le bonhomme. N'eût été de son illustre père, il ne serait pas en poste. Mais ainsi va la petite vie politique canadienne.

    M.L.

  • Yves Desgent - Abonné 14 décembre 2016 07 h 05

    Admission ou reconnaissance révélatrice?

    Bonjour,
    Selon l'Office québécois de la langue française le substantif "admission" a une application plus restreinte que le verbe. On ne devrait pas dire "l'admission de ces faits" mais bien "la reconnaissance de ces faits".
    Monsieur Antoine Robitaille pourrait-il nous éclairer?

    Yves Desgent
    Abonné

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 décembre 2016 16 h 13

      D'ailleurs, on n'admet pas des faits, non plus, on les reconnait. Personne ne peut admettre avoir fait l'inadmissible...

  • Pierre Raymond - Abonné 14 décembre 2016 13 h 53

    Appelons un chat... un chat.

    Le Canada est un pays où, pour pour atteindre les plus hauts sommets en politique,
    l'argent est le nerf de la guerre comme il est coutume de le dire.

    Or dans cette belle grande démocratie, l'argent permet à ceux qui en ont le plus de
    « prendre » le pouvoir et non de « gagner » l'élection.

    Et moi je n'hésite pas à appeler ça un vol ; et s'il y a eu vol il y a voleur(s).

    Voilà ce que je pense de vous et de vos semblables M. Trudeau.

    Et il n'y a aucune excuse valable pour justifier ce que vous appelez les « activités
    du Parti Libéral ».